‹ Nouvelles confidencesChapitre 153 sur 160 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

hasard qui travaille toujours, et passait des nuits en* tières à lire un poëte, à écouter un article, à se délasser dans l'entretien d'hommes et de femmes désœuvrés de tout, excepté d'esprit. Il avait un coup d'œil pour chaque homme et pour chaque chose, distrait et attentif au même moment. Sa conversation était concise, mais parfaite. Ses idées filtraient par gouttes de ses lèvres, mais chaque parole renfermait un grand sens. On lui a attribué un goût d'épigrammes et de saillies qu'il n'avait pas ; son entretien n'avait ni la méchanceté ni l'essor que le vulgaire se plaisait à citer et à admirer dans les reparties d'emprunt mises sous son nom. Il était, au contraire, lent, abandonné^ naturel, un peu paresseux d'expression, mais toujours infaillible de justesse. Il avait trop d'esprit pour avoir besoin de le tendre. Ses paroles n'étaient pas des éclairs, mais des réflexions condensées en peu de mots.

Madame de Staël attirait autour d'elle tous les hommes qui n'avaient pas rapportés de l'émigration l'horreur de i 789 et l'antipathie contre le nom de son père. La société se composait de quelques rares républicains, survivants purs et constants de la Gironde ou de Clichy, des débris du parti constitu-

tionnel de l'assemblée constituante, des royalistes nouveaux, des philosophes, des orateurs, des poètes, des écrivains, des journalistes de toutes les dates. Elle était le foyer de toutes ces opinions et de tous ces talents neutralisés dans çon salon par la bonté de son âme et par la tolérance de son génie. Elle aimait tout parce qu'elle comprenait tout. Elle était aimée universellement aussi parce que ses opinions n'avaient jamais été des haines, mais des enthousiasmes. Ces enthousiasmes étaient la température naturelle de son cœur et de sa parole. Sa conversation était une ode sans fin. On se pressait autour d'elle pour assister à celte éternelle explosion d'idées hautes et de sentiments magnanimes exprimés par l'éloquence inofifensîve d'une femme. On en sortait passionné pour la tyrannie, pour la liberté, pour le génie, pour les perspectives sans limites de l'imagination. Le foyer de ce salon réchauffait toute l'Europe. Madame de Staël était le Mirabeau de la conversation et des lettres. Elle ne remuait pas seulement dans ses improvisations la révolution de la France, mais la révolution de l'imagination humaine. Un délire sublime ^t ravi s'emparait de ses auditeurs. Le monde moderne n'avait pas vu depuis les sibylles l'incarnation du génie viril sous les traits d'une femme. Elle était la sibylle de deux siècles à la fois, du dix-huitième et du dix-neuvième, de la révolution à son berceau, de la révolution près de sa tombe.

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