LIVRE QUATRIÈME
Une autre femme, fille d'un girondin héroïque, la duchesse de Duras, ouvrait plus exclusivement son salon aux royalistes, aux hommes de cour, aux femmes belles et spirituelles du temps, aux écrivains ou aux politiques de l'école de la monarchie. Ce salon était consacré surtout par Tenthousiasme de madame de Duras et M. de Chateaubriand, son oracle et son ami. Elle réunissait autour de lui et pour lui tous les adorateurs de son talent et tous les serviteurs de son ambition politique. Les lettres s'y mêlaient aux intrigues d'État, les vers et les rumeurs aux discours. Académie et conciliabule à la fois, ce salon rappelait ceux de la Fronde, où l'amour et la poésie, les femmes et les ambitieux entraient dans les complots de l'ambition et dans les intrigues des cours. Madame de Duras elle-même écrivait avec goût et avec passion. Elle avait assez de feu pour reconnaître et pour adorer le génie dans les autres. Une enfant dans la fleur de sa beauté et dans toute la fraîcheur de son chant, mademoiselle Delphine Gay, y lisait ses premiers vers.
348 iNOUVELLES 60NF1DENCES.
Dans le faubourg Saint-Gernaain, l'hôtel delà princesse de La Trémouille, autrefois princesse deTarenle, était le centre de réunion de Tancienne politique et de l'ancienne littérature, revenues de l'exil avec la haute aristocratie de cour. On n'y tolérait rien de ce qui transigeait avec le temps. Louis XVIII lui-même y était suspect de mésalliance avec les idées et les hommes de la révolution. C'était là que M. de Bonald, M. deFéletz, M. Ferrand, M. deMaistre, M. Bergasse et les écrivains implacables aux nouveautés avaient leur public. C'était là aussi que les orateurs de royalisme exalté et de l'émigration irréconciliable venaient concerter leur opposition, fronder les Tuileries, aspirer au règne du comte d'Artois, ce roi anticipé des vieilles choses.
Deux autres salons plus peuplés et plus jeunes s'ouvraient, dans le même quartier, aux hommes littéraires et parlementaires qui se retrouvaient ou qui se cherchaient pour se refléter de l'éclat ou pour se prêter de la force d'opinion. Deux femmes jeunes, belles de charmes, les v attiraient : c'étaient madame la duchesse de Broglie et madame de Saint-Aulaire, réunies par Tàge, par le goût des choses intellectuelles, par les mêmes amis, par l'opinion et par l'amitié.