LIVRE QUATI\IfcME
Madame de Broglie était fille de madame de Staël. Elle avait été élevée par elle dans Tenlhousiasme du génie, mais son enthousiasme , plus pieux que celui de sa mère, était surtout de la vertu ; la piété sanctifiait à Toeil la mélancolique beauté de ses traits. C'était l'hymne intérieur d'une belle âme révélée dans son angélique figure de la pensée. Son mari, le duc de Broglie , aristocrate de naissance , impérialiste d'éducation, libéral d'esprit, avait toutes les conditions d'importance dans un règne et dans une époque qui participaient de ces trois natures d'opinions; il ne pouvait manquer d'être recherché par les trois partis qui aspiraient à se populariser de son nom et de son mérite. Une opposition éloquente sous une monarchie parlementaire était le rôle qui convenait à son attitude, l'attitude des Grey, des Holland, des Shéridan, des Fox , ces grandes familles patriciennes retrempées par la tribune dans la faveur des plébéiens. Ce salon rassemblait les amis de madame de Staël, les étrangers de haute naissance ou de haute illustration, les orateurs de l'opposition dans les deux chambres, les écrivains et les publicistes de la jeune génération, quelques républicains de théorie qui s'accommodaient au temps et qui ajournaient leurs espérances. M. de
La Fayette, temporisateur et patient comme un débris et comme une pierre d'attente, y venait. C'était une atmosphère de mécontents sans colère, ayant l'attitude plus que l'acharnement des oppositions. M. Guizot y préludait à la tribune par des brochures politiques qui dogmatisaient trop pour émouvoir. Il avait le silence de la préméditation sur les lèvres, l'ardeur de la volonté dans les yeux. On ne pouvait le voir sans un pressentiment. M. Yillemain, le Fontenelle du siècle, y dissertait avec un insouciant scepticisme, qui est l'indifférence de la supériorité. M. de Montlosier y adaptait ses paradoxes aristocratiques aux passions de la démocratie. Une grande tolérance s'interposait ; les hommes et les opinions, la jeunesse, la longue perspective de choses et d'idées futures, la littérature, l'éloquence, la poésie, la grâce des manières, planaient sur tous et tempéraient tout. C'étaient les illusions d'une aurore de gouvernants, un salon de girondins avant leur triomphe et leur perte; beaucoup d'hommes, promis à l'ambition, à la gloire ou au malheur, se coudoyaient là avant de se séparer pour parcourir des routes diverses; on eût dit d'une halte avant le combat.