LIVRE QUATRIÈME
Les mêmes hommes et les mêmes femmes se retrouvaient chez madame de Saint-Aulaire, amie de madame la duchesse de Broglie, et, comme elle, dans la splendeur de sa vie, de sa beauté, de son esprit; mais ce salon , moins politique , s'élargissait pour toutes les supériorités acquises ou pour toutes les espérances de la littérature et des arts. Les partis s'effaçaient en entrant ; la haute naissance et les opinions royalistes s'y confondaient avec l'illustration récente et les doctrines libérales. On n'y recherchait que la distinction personnelle et l'élégance des idées ; c'était le congrès de l'esprit national neutralisé, dans un hôtel de Paris^ par les charmes d'une femme éminente. M. de Talleyrand, la duchesse de Dino, sa nièce, favorite étrangère, belle et morne comme une étoile du ciel d'Ossian ; M. deBarante, M. Guizot, M. Villemain, M. de Saint- Aulaire, M. de Forbin , M. Beugnot, esprit érudit, anecdotique et répandu; les Bertin, esprits contenus et observateurs ; les Villemain, les Cousin , les Sismondi, les philosophes, les historiens, les publicistes, les poètes, y échangeaient perpétuellement entre eux les émulations et les applaudissements, ces préludes de gloire que la jeunesse aspire dans le murmure des lèvres de femmes admirées. On s'y
35i NOUVELLES CONFIDENCES.
croyait reporté à la seconde naissance d'un dix-septième siècle, élargi et ennobli encore par ia liberté.
Une autre femme remarquable par le charme at-trayant et par la grâce sérieuse de resprit, madame de Mouscalin, sœur du duc de Richelieu, réunissait, en plus petit nombre et plus exclusivement, les hommes politiques et les écrivains du parti modéré de la restauration. Là, on entendait M. Laine, homme d'antique candeur ; M. Pozzo dit Borgô, orateur, guerrier, diplomate, véritable Alcibiade athénien , exifé longtemps dans les domaines de Prusias, et revenant confondre eu lui, dans son pays , son double rôle d'ambassadeur d'un souverain étranger et de citoyen de sa patrie. Capo d'Istria, destiné, parle charme et par l'élévation de son esprit, à séduire l'Europe pour la Grèce, et à mourir pour elle en essayant de la ressusciter. Le maréchal Marmont, portant sur ses beaux traits la tristesse d'une défection du devoir et de l'amitié pour ce qu'il avait cru un devoir supérieur à toute amitié et à toute reconnaissance, l'humanité, et disant à Louis XVIII, en lui demandant la vie du maréchal Ney, son compagnon d'armes : « Vous me la devez, car je vous ai donné,