‹ Nouvelles confidencesChapitre 158 sur 160 · LIVRE QUATRIÈME. 35S · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME. 35S

briand avait valu une armée aux Bourbons ; Béranger allait valoir un peuple au bonapartisme. Rouget de L'isle, en 1792, avait poussé des bataillons aux frontières par la Marseillaise; Béranger allait pousser des milliers d'âmes à l'opposition par ses poëmes chantés.

Casimir Delavigne , Etienne ^ Jouy , Benjamin Constant, Lemercier, Arnault, tous les poètes, tous les écrivains disciplinés, dotés, patentés de gloire par l'empire, et tous ceux qui répugnaient aux Bourbons et à l'aristocratie, fréquentaient ces salons plébéiens. On y notait déjà des fortunes naissantes d'esprit qui caressaient cette opinion et qui se prédeslinaient eux-mêmes à devenir les écrivains, les orateurs et les hommes consulaires de la bourgeoisie sous le sceptre du duc d'Orléans. Dans ce nombre, M. Thiers et M. Mignet, deux jeunes hommes du midi, unis par l'amitié et par l'espérance , commençaient à se signaler par de belles ébauches d'histoire et de politique. Ils remontaient à la révolution de 1 789 pour mieux prendre leur course et leur direction vers des révolutions nouvelles.

De nombreux journaux luttaient au nom des deux grandes opinions qui commençaient à trancher la

France; mais les lu lies étaient loin encore d'avoir ràpreté, la colère et l'injure qu'elles contractèrent quelques mois plus tard dans la Minerve, satire ménippée de la restauration, et dans le Conservateur^ foyer ouvert à tous les regrets, à tous les ressentiments et a toutes les exagérations des royalistes. L'opinion publique, encore douce et conciliante, commandait, autant que la censure, une certaine modération et une certaine élégance même aux hostilités des deux partis. On ne se combattait encore que par des épigrammes , on se combattrait bientôt avec des vengeances.

Ce n'était pas le parti républicain , c'était le parti napoléonien et militaire qui commençait la guerre avec la précipitation, l'imprudence et l'animosité d'un parti qui n'acceptait pas sa défaite.

L'impératrice répudiée Joséphine vivait retirée et honorée à la Malmaison, étrangère non aux larmes, mais aux implacables amertumes de sa grandeur déchue. La reine Hortense, fille de cette impératrice et du marquis de Beauharnais, n'avait pu se résoudre à la retraite et à l'obscurité que lui commandaient la répudiation de sa mère, la séparation de son mari,

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Louis, frère de Napoléon, roi de Hollande, et enfin la chute de Napoléon lui-même, seul auteur de toutes ces fortunes et qu'il devait entraîner avec lui. Accoutumée à l'adoration de la cour impériale, que son titre de belle-fille de l'empereur et la faveur paternelle de ce souverain pour elle lui assuraient, la reine Hortense avait voulu en jouir même après lui. Elle avait employé la magie de son nom, le prestige de ses souvenirs, l'influence de ses grâces sur l'empereur Alexandre pour que ce prince obtint ou exigeât en sa faveur, de Louis XYIII, le titre de duchesse de Saint-Leu, la conservation de ses richesses et la résidence à Paris ou dans sa résidence royale de Saint-Leu. Elle était devenue, pour la jeunesse militaire de l'empire, l'idole tolérée du napoléonisme , adorée encore sous les traits d'une femme belle, jeune, spirituelle, passionnée. Tous les jeunes ofiiciers de la maison militaire de l'empereur, tous les poëtes, tous les écrivains qui restaient fidèles à cette gloire ou qui voulaient se vouer à ce culte d'une grandeur plutôt éclipsée qu'évanouie, se réunissaient chez la reine Hortense. C'est de là que jaillissait contre les Bourbons et leurs serviteurs surannés ces chants populaires, élégies de la gloire, ces railleries, ces épigrammes, ces caricatures, ces mots frappés comme des médailles de haine et de mépris qui se répandaient dans le peuple et dans l'armée pour y propager la conspiration du mépris. C'est de là aussi

que les derniers soupirs de la passion filiale d'une jeune femme pour celui qui avait fait sa grandeur et sa puissance, et les premières insinuations de son re* tour partaient pour atteindre Napoléon à l'île d'Elbe et pour lui porter les symptômes de la conjuration militaire qui s'ourdissait pour lui sous les dehors d'un culte purement filial. Dans ce cénacle du culte impérial, l'amour, les lettres, la poésie, les arts, les iatimités de la société, les confidences de l'entretien, les retours sur le passé , les égarements de la mé^ moire tenaient moins encore de la littérature que de la conspiration .

Ce fut au milieu de cette renaissance de la littérature que je passai les deux premiers hivers qui suivirent la restauration des Bourbons à Paris. Très jeune, très timide ,^ très inconnu encore, j'admirais de loin ces grands noms poétiques comme des monuments que je ne pourrais jamais mesurer de près.

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