LIVRE PREMIER
sentir au rôle qu'on lui destinait. II se serait certainement fait un nom à TÂssemblée constituante^ sinon comme orateur, parce que la voix et le feu de l'enthousiasme lui manquaient, au moins comme organisateur et réformateur, parini les Thouret, les Chapelier, les hommes de rédaction, de méditation, et d'action. Son esprit, qui ne brûlait pas, éclairait tou*jours trèshaut et très loin. Il ne pouvait pas siçger dans une assemblée sans être aperçu.
Bien que sa nature fut froide et austère à Tintérieur, il avait eu un long et durable attachement. La volonté de mon grand-père et de ma grand'-mère l'avaient empêché d'épouser l'objet de son attachement. Il s'était refusé à en épouser une autre, et c'est ainsi qu'il était arrivé, quoique riche et favori d'une famille éteinte, jusqu'à quarante ans sans se marier. A cet âge, et déjà valétudinaire, il avait regardé en avant et en arrière, et il avait trouvé le chemin trop court pour s'y engager avec le long cortège d'une femme et d'une postérité à conduire au terme de la vie. Il s'était décidé à laisser lé soin du ménage à ses deux sœurs, presque aussi âgées que lui, et à se livrer en paix à ses goûts pour l'indépendance, le loisir et l'étude.
m NOUVELLES CONFIDENCES
L'objet de son amour, que je rencontrai encore souvent Jans le salon de famille, était une de nos parentes, sœur de ce fameux marquis de Saint-Huruge, célèbre par sa turbulence démagogique dans les premières scènes de la révolution, un des &uragans de Mirabeau, qu'on déchaînait, comme Camille Desmoulins, Danton et Santerre, au Palais-Royal ou au faubourg Saint- Antoine , sur le peuple, quand on voulait le soulever pour quelque grande manifestation. Le marquis de Saint-Huruge n'était point féroce, pas même jacobin ; il était agité et agitateur. Du mouvement pour du mouvement, du bruit pour du bruit, voilà tout. Une célébrité de place publique, un voix de Stentor, une taille de géant , un geste de forcené. Je l'ai encore vu, dans mon enfance, arriver à cheval chez mes parents , accompagné d'un aventurier polonais en costume étrange, à cheval aussi. On le recevait très mal, et on le congédiait très brutale*^ ment. Il était redevenu très royaliste; il n'avait jamais été terroriste; il déclamait avec délire contre les scéléf*ats qui avaient immolé Louis XYI^ la reine. Madame Elisabeth et tant de milliers d'innocents. Son attitude, ses cris^ ses gestes, ses regards égarés, sont restés dans ma mémoire d'enfant. Quelque temps après il devint fou, ou Ton affecta de croire qu'il l'é^ tait. Bonaparte le fit enfermer à Charenton, où il est mort.
Ses trois sœurs, douces et saintes filles, étaient le