LIVRE PREMIER
Tel était le chef redouté et presque absolu de notre famille. Il régnait sur l'opinion du pays par la hante et juste considération dont il était entouré ; il régnait sur ses deux sœurs par le cuHe d'affection, de respect et d'obéissance qu'elles lui portaient; il régnait sur mon père par la supétioriié d'âge, de fortune^ et par cette vieille habitude de déférence que les cadets avaient reçue comme uû commandement de Dieu, par tradition, envers les aînés, destinés sous l'ancien régime lau gouvernement absolu de la famille; il régnait sur ma mère par le soin maternel qu^elle avait et qu'elle devait avoir de ménager en lui l'avenir de ses enfants dépendant de lui ; il devait vouloir naturellement régner aussi et surtout sur moi, seul fils de la famille qui pût porter et perpétuer son nom.
Jusque là, enfant ou adolescent encore, j'avais eu peu d'occasions de sentir le poids et le froissement directs de sa volonté sur la mienne. Dajis les collèges ou dans mes voyages, je n'avais senti tout cela que
de loin et à travers le cœur de ma mère, qui adoucissait tout. Mais maintenant nous allions nous trouver face à face, lui avec son habitude d'autorité, moi avec mon instinct de jeunesse et d'indépendance. Or, il ^'y eut jamais, dans une même famille et dans des rapports si intimes, deuK natures plus dissemblables que la nature de l'oncle et celle du neveu.
{1 ét^it homme de réflexion et j'étais un enfant d'enthousiasme; il était homme de spéculation et j'étais un enfant de premier mouvement et d'action; il était froid et j'étais tout feu; il était savant et j'étais inspiré ; il était économe et j'étais prodigue; il était borné dans un étroit horizon , bien arrangé, de province, de petite ville, de famille, et j'ouvrais en imagination des ailes larges comme le nionde; il voulait me construire à soj^ image, et la nature m'avait construis à l'image de ma mère, dans un autre moule et d'un autre métal ; il n'estimait que les sciences, et je ne comprenais que le sentiment. Pour tout exprimer en deux mots, il était mathématicien, et j'étais ou je pouvais être poëte. Comment unir ce chiffre et cette flamme?
Aussi ils se séparaient toujours malgré les efforts que lui et moi nous faisions pour les rejoindre. L'un restait précis, glacé, immobile; l'autre s'évaporait et courait au vent.. Nous ne pouvions pas nous entendre tout en nous aimant. Mais il était mon maître, et| s'il pouvait s'impatienter souvent de trouver en moi une