LIVRE PREMIER
faire explosion par ennui à l'àme d'un jeune homme chargée de malaise, de besoin' d'air, et d'énergie sans activité.
Je restais enfermé dans ma chambre haute, avec mes livres et un chien, jusqu'au moment du dîner, qu'où sonnait au milieu du jour. Après le dîner, nous nous rendions respectueusement tous dans le salon du grand hôtel, pour nous réunir au reste de la famille. Là, nous trouvions notre oncle et nos tantes conversant, lisant, filant, après leur dîner. C'était rheure redoutée, l'heure 'des remontrances et des reproches qui retombaient sur notre pauvre mère, pour chaque faute légère de ses enfants. Mes tantes étaient bonnes, mais elles étaient oisives, et par conséquent un peu minutieuses. Elles aimaient ma mère, elles la vénéraient môme; elles noua regardaient comme leurs propres enfants ; mais elles voulaient avoir les droits satts les charges de la maternité. J'allais oublier de faire leurs portraits, qui manqueraient dans ma vieillesse à ce tableau de famille. Reprenons,
L'aînée de ces tantes s'appelait mademoiselle de Lamartine. C'était une nature angélique plus que fé- . minine. Elle avait été la favorite de sa mère, la reine de la maison sous ma grand'mère, qui ne s'amollissait que pour'elle, la tiiirice de ses sœurs plus jeunes, la médiatrice de ses frères j tout le monde l'adorait. Quoique très jeune jusqu'à vingt-huit ou trente ans,
et très recherchée à cduse de sa figure, de son caractère et de sa fortune, elle n'avait pas voulu se marier pour rester attachée à sa mère jusqu'au tombeau. Elle Tavait suivie et servie dans la captivité. Après la mort de sa mère, il était trop tard, elle avait vieilli ; la révolution avait proscrit le seul homme qu'elle eût jamais aimé d'une inclination aussi pure que son âme. Elle s'était attachée à son frère aîné; elle lui avait remis l'administration de ses biens, confondus avec les siens; elle tenait sa maison, gouvernait comme autrefois ses domestiques, piéaidait à ses bonnes œuvres, et employait tout le temps et toute l'indépendance de sa vie à des pratiques de dévotion ; dévotion douce, mais exaltée et sensible, presque comme celle de sainte Thérèse. Elle était frêle, pâle, languissante; deux beaux yeux et un charmant sourire pétrifié sur ses lèvres, rappelaient sa première beauté; sa voix était faible, langoureuse, et avait des sons imprégnés d'aniour divin. On voyait constamment sur son visage le voile transparent du recueillement mystique et de la méditation des choses saintes, d'où elle sortait seulement par condescendance pour son frère. Elle passait la moitié du jour au moins dans les églises, au pied des autels; la lueur pâle et jaunissante des cierges semblait incrustée sur son front. C'était la figure de la contemplation chrétienne.
L'autre, qui s'appelait, comme je l'ai dit, ma-