LIVRE PREMIER
Ces promenades, pendant lesquelles je portais sur le cœur des montagnes de tristesse et d'ennui, n'étaient diversifiées ni par ces accidents de paysage, ni par cette animation de la vraie campagne, ni par ce sentiment de la vraie et profonde solitude savourée avec sécurité au fond des bois, ni par les eaux, ni par les arbres, ni par les rochers. C'était une nature de faubourg, la plus morne et la plus désenchantée de toutes les natures ; non une campagne, mais un préau où l'on fait des pas pour se fuir, non pour chercher quelque chose ou quelqu'un. On y voyait ces toits de Mâcon que j'avais en horreur à cette époque de ma vie où ils me représentaient ma captivité, et qui ne me sont redevenus chers que plus lard, quand ils m'ont rappelé mon père, ma mère, mes sœurs, mon berceau ! Je ne rencontrais que quelques femmes de caserne, à l'air effronté, ramassant des violettes sur le talus de gazon des sentiers ou des épines en fleur sur les buissons. Depuis ce temps-là, l'odeur des violettes et la neige parfumée de l'aubépine, ces deux symptômes précurseurs du printemps, me sont demeurées en dégoût dans l'odorat et dans les yeux, parce que ces deux fleurs me rappellent toujours ces promenades mo-
t^t iNOUVELLES CONFIDENCES.
roses, ces haies monotones, ces femmes sordides suivies à distance d'ouvriers ivres ou de soldats désœuvrés. Le paysage des alentours immédiats de Mâcon a beaucoup de ressemblance avec les paysages sans accent et sans cadre de la Lombardie^ Un Virgile pouvait nattre dans cette Mantoue. Gela respire rimmensitéy l'unifonûitéi la msgesté, la lumière et Tennui ; un splendide ennui, voilà le caractère du lieu. Je puis dire que pendant ces années de ma jeunesse j'ai exprimé jusqu'à la lie tout ce que ce paysage contient de fastidieux dans sa beauté. Combien de fois n'ai-je pas reproché à la nature de m'avoir fait naître au bord de ces plaines, où Tàme s'extravase comme le regard, au lieu de m'a voir fait nattre à Naples, en Suisse, en Savoie, dans l'Auvergne, dans le Dauphiné^ dans le Jura, dans la Bretagne^ pays à physionomies profondes et à caractères variés ! Aussi, quelle joie pour moi quand je sortais enfin de cette platitude du paysage de Mâcon, pour entrer dans les véritables collines du Mâcbnnais, tout à fait semblables aux immortelles collines d' Arqua, où vécut et mourut Pétrarque! C'est là. qu'est Milly; voilà mon paya ! J'ai toujours abhorré les villes, j'adore le Maçonnais montagneux.
Cette petite ville de Mâcoir, gituéé dans ce pays anti-pittoresque et au bord d'un fleuve qui n'a pas même le mouvement et le murmure de l'eau, était cependant à cette époque le séjour d'un peuple doux, aimable, gracieux, spirituel, et d'une société d'élite véritablement digne de rivaliser avec les salons les plus aristocratiques et les plus lettrés que j'aie abordés plus tard dans toute l'Europe. C'était un Weymar français^ une Florence gauloise, un centre de bon goût, de bon ton, de loisir, d'aisance, d'arts, de lit*térature, de science, et surtout de société et de cqn^ versation. Le hasard avait rassemblé ces éléments à Mâcon^ pendant les quelques années qui suivirent la révolution et qui commencèrent ce siècle. C'était une alluvion de l'ancien régime et de l'ancieline société déposée par la révolution sur ce bord de la Saône. Yoici comment cette alluvion s'était tout naturellement formée là.
n y avait à Mâcon> avant iT89, un évêchè immensément riche, dont le titulaire présidait lés étald du Maçonnais, et rassemblait dans son palais épiscopal toutes les notabilités de la province. Le dernier évêque était un homme d'esprit, de plaisir et de luxe
beaucoup plus qu'homme d'Église. Sa maison était
un centre de délicatesse, de galanteries, d'élégance et de lettres : arbiler elegantiarum. Il dépensait quatre cent mille livres de rentes ecclésiastiques en munificences et en fêtes. Il écrasait de son luxe la noblesse du pays, qui s'efforçait de rivaliser avec lui de splendeur et qui aurait voulu l'effacer.
Il y avait de plus deux chapitres de chanoines nobles qui possédaient des revenus considérables en canonicats, en prieurés, en prébendes, budget territorial immense alors du culte de l'État. Ces chanoines, appartenant en général aux grandes familles de la ville, de la province ou des provinces limitrophes, étaient désœuvrés, riches, amateurs de plaisir et de réunions à la ville et à la campagne, toujours prêts à faire nombre, mouvement et joie dans la société. C'était une permanente garnison de l'Eglise, composée d'abbés de tout âge et de toutes mœurs, qui recrutait les châteaux et les salons.
Il y avait, en outre, deux maisons de haute noblesse qui dominaient tout et qui égalaient le luxe des princes. L'une de ces maisons était celle du comte de Montrevel, qui n'allait jamais à la cour, et qui mangeait six cent mille livres de rentes à Mâcon. Il avait une écurie de cent chevaux de chasse, un théâtre et une musique à sa solde, qui rivalisait avec la musique des Condé à Chantilly.
Il y avait une seconde noblesse peu antique, peu illustre, mais composée de sept ou huit maisons tout
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à fait locales, qui tâchaient d'égaler en magnificence i'évêque et ce qu'on appelait la noblesse de cour.
Enfin, il y avait une bourgeoisie propriétaire et oisive, vivant de la terre et nullement du commerce ou des professions libérales. Aussi ancienne et plus ancienne même que la noblesse, cette bourgeoisie se confondait entièrement avec elle, dans les mêmes salons, dans les mêmes châteaux, dans les mêmes opinions, dans les mêmes plaisirs. Un titre ou une particule faisait toute la différence.
La révolution, après avoir dispersé, ruiné, emprisonné ou fait émigrer toute cette société, en avait rejoint de nouveau presque tous les débris depuis la terreur, le directoire et le consulat. Le comte de Montrevel avait seul payé de sa tête son immense fortune et son grand nom. L'évêque était tombé à l'aumône des fidèles ; il vivait du pain d'un de ses anciens serviteurs, qui l'avait recueilli sous son toit, aussi résigné et aussi serein dans sa misère qu'il avait été jadis magnifique et prodigue dans son opulence.
Les chanoines et les abbés vivaient de petites pensions du gouvernement et des secours de leurs familles. Les émigrés, pour la plupart jeunes quand
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ils avaient quitté la France pour l'armée de Condé, avaient retrouvé chez leurs pères encore vivants leurs biens qu'on n'avait pas pu confisquer. Là bourgeoisie n'avait perdu qu'un an de sa liberté dans les prisons; ses biens étaient intacts, ses loisirs et ses mœurs étaient les mêmes qu'avant 89; le luxe renaissait; on bâtissait, on plantait, on se donnait des fêtes à la campagne, des dîners et des bals à la ville; les années de dispersion et de transes que l'on avait traversées semblaient donner à la vie sociale la fraîcheur de la nouveauté et le prix d'un bien un moment perdu.
Le caractère des habitants du pays se prêtait admi-. rablement à ce genre dé vie. Une bienveillance à peu près générale en fait le fond. Ce caractère est tempéré comme le climat : il n'a pas d'ardeur, encore moins, de feu, mais il a une bonne grâce, une intimité de rapports, une égalité d'humeur, une sorte de parenté générale entre les familles et entre les classes, qui font le charme habituel de la contrée. Le pays n'était donc qu'une sorte de famille dont les diverses brandies n'étaient occupées qu'à se rendre la vie dpiice pour eux-mêmes, agré^able aux autres. C'était un morceau du faubourg Saint-Germain, moins ses grands noms, ses grands préjugés et ses grands or-; gueils, relégué au fond d'une province.