LIVRE PREMIER
Un salon s'ouvrail tous les soirs, tantôt dans Tune de ces maisons, tantôt dans Tautre, pour recevoir cette nombreuse et élégante société; des tabler de jeu y groupaient tout le monde, à Texception de deux, ou trois retardataires qui, arrivés après les parties commencées, échangeaient à voix basse quelques mots auprès de la cheminée, et des jeunes personnes assises en silence derrière leurs mères, qui chucho* taient entre elles, comme à Téglise ou au couvent. Un silence austère et religieux s'établissait dans tous les salons pendant ces uthùls ou ces reversii sempiternels. Le jeu, tout modéré qu'il était, 'courbait toutes ces têtes, passionnait tous ces esprits d'hommes et de fenunes dans un recueillement presque grotesque, qui ne se démentait que par des demimots, des expressions de visage et des gestes tour à tour rayonnants ou désespérés. Il s'agissait de cinq sous par fiche, quelquefois moins ; mais l'homme est un être tellement passionné qu*il met de la passion aux puérilités, quand il ne peut pas en mettre aux grandes choses. D'ailleurs, le jeu des soirées dans ces salons était une habitude d'ancien régime à laquelle on tenait par respect pour les traditions d'un autre te^ips. Le jeu avait tout le sérieux d'un devoir de
bonne compagnie, qu'il fallait accomplir ou se déclarer homme mal élevé, femme inutile; les cérémonies religieuses du matin, à l'église, n'étaient pas imposées ni suivies sivec plus de solennité. On était méprisé si on le négligeait, estimé et recherché si on y excellait. Je me souviens de cinq ou six honuues de la dernière médiocrité dont on ne parlait qu'en inclinant la tête, parce que, disait-on avec plus de respect qu'on n'en aurait eu pour un grand artiste, ils jouaient supérieurement le boston et le reversis. On vivait et on mourait très bien sur cette réputation. Ma mère et mes tantes m'encouragèrent de leur mieux à la mériter, à me rendre utile et agréable aux maîtresses de maisons en faisant le quatrième de quelque table boiteuse de joueuses et de joueurs dépareillés; elles échouèrent. Quoique très complaisant de mon naturel, je ne pus jamais supporter l'insupportable ennui de manier deux heures par jour des cartes toujours les mêmes dans mes mains, n'ayant pour horizon de mon esprit et pour diversion de mon cœur que ces abominables figures de rois, de reines et de valets bariolés à jeter les uns sur les autres dans cette mêlée de morceaux de carton, sur un tapis vert, pour les ramasser ensuite et recommencer le même exercice jusqu'à ce que la pendule sonnât la délivrance de mon esprit! Il fallut y renoncer. Ma patience, ma bonne volonté, ma jeunesse, ma figure n'y firent rien. Cela me fit mal noter dès mon début dans l'es-