‹ Nouvelles confidencesChapitre 42 sur 160 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

muette de la pensée, éclatait en foudres de paroles qui grondaient éternellement dans son sein. Il me récitait les imprécations de Chénier et celles de Nodier contre le mutisme de Tépoque :

Que le vulgaire s'humilie Sons les lambris dorés du palais de Sylla, Au devanl du char de Julie, De Claude ou de Galigula! etc., etc.

I me continua la même amitié jusqu'à ses derniers jours, et sa mémoire est une de celles qui me repeuple de plus de souvenirs et de plus de regrets les rues maintenant désertes pour moi de cette petite ville, qu'il animait de son pas et qu'il remplissait de sa voix.

A côté de lui s'asseyaient ordinairement, dans le même salon, deux habitués d'un caractère et d'un entretien également attachants pour un jeune homme. C'étaient deux émigrés, officiers de marine.

L'un était le marquis Doria, qui fut plus tard longtemps et honorablement député de Mâcon. Nature italienne par la fécondité, la mobilité, l'élocution, l'abondance ; française, par la franchise, la noblesse, la cordialité, le désintéressement, le patriotisme. Il parlait beaucoup, il causait bien, il écoutait mieux ; il lisait immensément, il jugeait avec réserve et avec froideur. C'était un de ces esprits justes, fins, éclectiques, observateurs des convenances^ même 6n ma-

i02 NOUVELLES CONFIDENCES.

tière d'idées, qui n'osent rien seuls et qui ont besoin de sentir leur pensée dans beaucoup d'autres têtes pour la professer tout haut. On pourrait dire d'eux que ce sont les hommes de bonne compagnie dans la société des intelligences; ils écoutent, ils regardent, ils lisent leur journal le matin et se laissent rédiger leur opinion comme ils se. laissent couper leur habit par leur tailleur. Cette réserve d'esprit venait, chez le marquis Doria, de modestie et non de stérilité; c'était un homme d'un commerce très lettré et très agréable : une bonne fortune de tou's les soirs dans une ville écartée du centre. Son caractère était plus charmant et plus sûr encore que son esprit : la chevalerie antique dans la grâce moderne, les formes de cour sur un fond de vertu. Il n'avait jamais été révolutionnaire. Sa naissance et son titre de chevalier de Malte le rangeaient dans la haute aris^ tocratîe. Mais il comprenait parfaitement que l'avenir dépouillait les aristocraties immobiles et héréditaires comme l'arbre son écorce, et que s'il y avait un préjugé légitime et favorable pour les noms, il n'y avait plus dé rang que pour les esprits. Comme royaliste constitutionnel, il partageait la haine d'opinion de cette société contre l'empire.

L'autre était un de nos parents et un de nos amis les plus intimes, camarade du marquis Doria dans la marine, émigré à dix-huit ans comme lui, ayant vécu pendant longues années de cette vie d'aventures de

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