‹ Nouvelles confidencesChapitre 43 sur 160 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

rémigré qui aiguise l'esprit, assouplit les idées, diversifie les mœurs, et donne à la vie d'un simple ^geiir tilhommé dé province Toriginalité et l'intérêt d'une odyssée. Il s'appelait M. de Sàint-L.... (J'efface le nom parce qu'il vit encore.) Sa conversation avait la variété et le pittoresque des récits de camps, de voyages, de navigations, de fortunes et d'infortunes diverses dans les péripéties des longs exils. Soldat, marin, courtisan, voyageur, marchand, il avait eu tous les rôles à l'étranger eh un petit nombre d'années. Il racontait avec imaginalion ; il savait l'Europe des salons, des armées et des cours comme on sait sa rue. Ses récits, quelquefois brodés, toujours intéressants, entrecoupaient à propos les discussions littéraires ou politiques. Il était l'épopée courte et accidentelle de ces dialogues. En outre, il était d'une belle figure, encore jeune; il lisait avec intelligence et avec sentiment ; il savait par cœur les tragédies de Racine et de Voltaire; il les déclamait à l'imitation des plus grands acteurs. On pouvait soupçonner que, parmi les talents divers qu'il avait exercés pendant soti émigration, pour se soustraire à l'indigence de l'exilé, celui de lecteur ou de récitateur de poésie fi*ançaiôe dans les cours d'Allemagne avait été une des ressources de son esprit.

Le resté de cette société se composait d'autres parents ou amis de la niaison qui se choisissaient d'eux^^mémes par la conformité d'opinions, de goâtt

pour la conversation sérieuse, pour là littérature, la science ou l'art. Deux frères, émigrés rentrés, cousins de la famille, M. de Davoyé et M. de Surigny, tous deux distingués, le premier par l'esprit cultivé et par la passion politique, le second par un rare talent de peintre, y venaient assidûment. Tous les hommes éminents du pays dans le barreau, dans la médecine, dans l'agriculture, qui cultivaient en même temps leur esprit, ou qui aimaient cette culture dans les autres, étaient admis et recherchés dans ce salon. C'était une oasis dans cette aridité des sociétés de province, un souvenir vivant de ces réunions d'hommes lettrés, oisifs et insouciants de la vie vulgaire que Boccace montre rassemblés par attrait ou par hasard dans quelque villa de la Toscane, autour de Florence ou de Fiesole.

Quoique je n'y jouasse, à cause de ma jeunesse, aucun autre rôle que celui d'auditeur timide el silencieux, on conçoit que ces heures de soirées ainsi passées à entendre des hommes distingués parler librement de toutes choses, me consolaient un peu de la tristesse de la résidence et de la journée. J'y puisais de plus ce sentiment d'opposition raisonné

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