LIVRE PREMIER
à Topposition brutale du gouvernement militaire, cette indépendance d'idées et cette dignité de résistance sans faction aux partis triomphants, qui étaient l'âme de ces entretiens, comme ils étaient Tâme de mon père et de mon oncle. L'ennui me ressaisissait à la porte.
L'ennui était alors le mot de ma vie, le mal incurable de mon âme. Je ne sentais plus tant la douleur; elle avait brûlé en moi toutes les fibres sensibles. Mon cœur s'était ossifié, du moins je le croyais ; mais je senlais le vide, un vide que rien ne pouvait remplir, un vide si profond et si vaste qu'il aurait englouti un monde. Je n'aimais rien, je ne voulais rien aimer, je n'avais rien à aimer d'amour- L'absence totale d'intérêt dans ma vie habituelle était telle, pendant ces mois de printemps et d'été passés ainsi forcément à Mâcon, que je cherchais inutilement les moyens les plus puérils et les plus mécaniques de passer les heures éternelles.
Il y avait à l'hôpital de la ville un vieil émigré infirme, ancien camarade de mon père dans son régiïnent, rentré depuis peu de temps d'Angleterre. Il était privé de l'usage de ses jambes ; il n'avait pour toute fortune qu'une petite pension que lui faisait sa
famille pour soii entretien et pour celui d'un vieujc domestique^ son compagnon d'émigration et de malheur. Il s'appelait le chevalier de Sennecey. Mon père, qui Taimait beaucoup, m'y mena un jour. Son isolement m'intéressa, j'y retournai. Il était simple d'esprit, comme un soldat qui n'a connu dé la vie que son cheval et son sabre; mais il était sensible, bon, afTéctueux. Il me recevait comme les solitaires forcés, désertés du monde, reçoivent ceux qui viennent par charité ou par amitié diversifier un peu leur solitude. On voit; sur leur visage se répandre le rayon intérieur dé leur joie secrète. On sent le plaisir qu'on leur fait, on s'attache soi-même à eux par le bonheur qu'on leur apporte. Je m'attachai ainsi à ce pauvre homme.
Tous lés jours, après le dtner de famille et après îine promenade solitaire derrière les monotones jardins de cet hôpital^ j'y entrais ; je travçrsaié les files de convalescents assis sous le portique, j'entrevoyais les longues rangées de lits blancs des salles et la lueur étemelle des cierges qui brûlent au centre de l'édifice, sur l'autel qu'on aperçoit de tous ses rayons* je montais le large et sonore escalier, où je rencontrais les sœurs hospitalières dans leur costume de pieux service; je suivais un immense corridor à l'extrémité duquel se trouvait la petite porte dé lA cellule du pauvre chevalier.
Je le trouvais assis à côté de sa fenêtre, devant son