‹ Nouvelles confidencesChapitre 5 sur 160 · LIVRE PUEMIEU, il · texte numérisé non relu

LIVRE PUEMIEU, il

du fleuve comme une caravane qui traverse un gtté à pas inégaux. La cloche du bateau appelait les voyageurs à monter sur le pont ou à en descendre. On voyait sur le quai des promeneurs insouciants s'accouder un moment sur les parapets pour régarder paéser la barque sous l'arche étroite et bouillonnante; deux pu trois groupes de parents ou d'amis qui attendaient des voyageurs pressaient un peu le pas sur la rive pour les devancer et les embrasser plus vite sur la planche du débarquement.

On se saluait, tout en marchant et en voguant encore, du cœur, du regard, de la voix et du geste, du pied du mât sur le rebord du quai. On recon-? naissait au rayon de joie sur les visages, à l'impatience des pieds sur le pont de la barque, à l'humidité des yeux, les degrés d'amitié, dô parenté ou d'amour qui unissaient les cœurs encore séparés par quelques vagues. Je cherchais des yeux, dans ces groupes debout sur le quai , un visage connu , je n'en voyais point. Personne ne m'attendait à jour ilxe. A la un, et au moment où j'allais débarquer, ma valise légère sous le bras, je sentis mes jambes embrassées par les pattes et par les caresses d'un chien qui m'avait, comme celui d'Ulysse, pressenti et flairé à distance, qui s'était élancé sur la planche, et qui me dévorait de joie au milieu de l'indifférence générale.

Je reconnus le vieux griffon de mon pore, un

chien d'arrêt nommé Azor, qui faisait partie de la famille depuis treize ou quatorze ans, et qui m'avait accueilli à mon retour du collège. C'est ce même animal qui m'avait débarrassé, sept ans avant, de mon entretien ossianique avec Lucy. Je l'embrassai, et je lui livrai une des courroies de ma valise pour l'empêcher de bondir entre les pieds des voyageurs. Puisque Azor était là, mon père ne devait pas être loin. Le chien me l'indiqua dès que nous fûmes à terre, en me tirant par sa courroie du côté d'une petite promenade ombragée de tilleuls et garnie de bancs de pierre voisins du lieu de débarquement. Mon père était venu à tout hasard s'y asseoir à l'heure où les barques passaient devant la ville; il m'avait nommé deux ou trois fois à Azor, en lui montrant du geste la barque. Ce fidèle messager avait compris et accompli sa mission. Il me ramenait.

Mon père, qui n'avait alors que soixante-deux ou trois ans, paraissait dans toute la sève et dans toute la majesté de la vie. Il s'était levé de son banc aux burl^nents joyeux d'Azor; il avait la vue basse et il regardait du côté du port, sa lorgnette à la main, ^lon son habitude, pour voir si son chien lui amenait son fils. Je courus à lui et je tombai dans ses bra&. Il avait bien la voix un peu émue et les yeux un peu humides en m'embrassant, mais il y avait une mâle fermeté jusque dans sa tendresse; il respectait

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