‹ Nouvelles confidencesChapitre 6 sur 160 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

son ancien uniforme de capitaine de cavalerie; il aurait cru déroger en avouant aux autres ou à luiinéme une émotion féminine ; c'était un de ces hommes qui ont le respect humain de leurs qualités, la pudeur de leur vertu, et qui, en refoulant tous les signes extérieurs de leur sensibilité dans leur âme, ne font que la conserver plus jeune et plus vierge jusqu'à leurs jours avancés.

Cette habitude de sa nature forte et austère jetait entre lui et moi une certaine froideur de démonstrations qui pouvait tromper au premier coup d'œil. Nous nous aimions sévèrement, comme il convenait à des hommes ; lui avec dignité, moi avec respect ; le père était toujours père, le fils toujours fils. Sa sensibilité se cachait sous Taustérité et derrière la distance jusqu'à ses dernières années où j'étais devenu homme et où il était devenu vieillard. Alors les rôles changèrent : c'est lui qui se laissait aimer, c'est moi qui aimais. Entre nous la sensibilité déborda.

Je le regardais tout en marchant un peu en arrière

de lui par crainte et par respect. Mon père était

alors dans toute la virilité de l'homme. Ma taille,

quoique très élevée, atteignait à peine la sienne.

Rien ne fléchissait encore, et rien ne fléchit avant

quatre-vingt-sept aiis dans sa stature. Il portait ses années comme un chêne robuste de nos montagnes porte ses soixantièmes feuilles, en s'en décorant et sans plier, ou plutôt ses années le portaient droit et ferme sur la forte tige de vie que Dieu lui avait donnée. Sa figure, sans avoir alors cette pureté délicate de traits et de lignes qui caractérise là beauté de détail du visage humain^ ayait l'effet de cette beauté en masse qui fait qu'on s'arrête et qu'on dit : a Voilà un noble type de l'humanité, voilà un corps ic digne de porter une âme et de s'appeler le temple « de Dieu. »

Le front n'était pas tout à fait assez relevé pour y laisser jouer les ailes d'une imagination à grand vol; il était seulement large, droit et accentué conxme le front romain dans les bustes dé l'époque des Sci pions. Lé nez était court et d'un seul trait; la bouche bien ouverte, parée dé dents petites, régulièrement enchâssées, intactes et éclàtaptes jusqu'à

sa mort ; les lèvres coupées presque à angle droit , d'une expression d'intrépidité sévère quand elles étaient fermées, d'une grâce. et d'une courbe exquises quand elles se desserraient et se plissaient légèrement aux deux coins pôiir sourire; le menton relevé comme par les muscles bien attachés, les joues plus aflaîssées que pleines, peu .de chair, beaucoup de fibres revêtues d'une épidérme colorée par un * sang bouillant et généreux, le tour du visage ni

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