‹ Nouvelles confidencesChapitre 53 sur 160 · LIVRE PUEMÏER · texte numérisé non relu

LIVRE PUEMÏER

château, armé d'un porte-yoix, donnait ses ordres du haut de ces terrasses à ses bergers et à ses laboureurs dispersés dans la vallée; puis on rentrait au salon et Ton se remettait au jeu jusqu'au souper, et ainsi de suite tous les jours de l'année. Il n'y avait que deux livres dans tout le château : le compte rendu de M. Necker, ennuyeux budget raisonné des finances pour servir de texte aux états généraux, et Talmanach de l'année courante sur la cheminée. C'est avec ces deux livres que le comte de Pierreclos nourrissait l'intelligence de deux fils et de cinq filles. L'un des deux fils, qui avait déjà trente-six ou quarante ans, était encore émigré ; le second, avec lequel la chasse, le voisinage et le plaisir me lièrent depuis, avait environ vingt-cinq ans. Deux des filles du comte étaient déjà mariées ; les trois plus jeunes faisaient la grâce et l'attrait de sa maison. Elles étaient toutes très jolies, quoique de beautés diverses ; leur père les aimait, mais il croyait que leur part dans sa fortune et son nom leur sufiisaient ; elles étaient les belles servantes de leur père, surintendantes chacune d'une partie de sa domesticité. Leur père n'était pas seulement un père pour elles, mais une espèce. de dieu absolu, servi et adoré jusque dans sa mauvaise humeur. Le fils excellait à monter à cheval ; il était brave comme un chevalier, seule vertu que le vieux père exigeât de sa race. Son esprit eût été supérieur s'il eût été cultivé ; son cœur était noble, généreux,

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aventurier : véritable nature vendéenne qui m'attacha à lui. Dans le temps dont je parle, il était amoureux, à rinsu de son père, d'une jeune personne d'une rare beauté, qu'il épousa depuis et qui était digne, par sa merveilleuse séduction, d'être l'héroïne de bien des romans. Elle était fille d'un général qui s'était rendu célèbre dans les derniers troubles et dans la pacification de la Vendée. Bonaparte l'avait exilé dans une terre qu'il possédait en Bourgogne, au château de Cormatin , ancienne et splendide résidence du maréchal d'Uxelles. Le château de Cormatin est à huit lieues du château de Pierreclos. Le jeune amant possédait un admirable cheval arabe nommé VEcUpse, qui lui avait coâté au moins la moitié de sa légitime. Quand son père avait terminé sa partie d'après-souper, à laquelle le jeune homme était tenu d'assisler, il s'échappait, sellait lui-même son coursier pour que les domestiques ne révélassent pas son absence ; il montait à cheval, il allait d'un seul trait à Cormatin, dans les ténèbres et par les chemins de montagnes ; il attachait l'animal à une grille du parc, franchissait la clôture, se glissait sous les murs et dans les fossés du château pour faire acte d'amour, obtenir un regard, une fleur tombée d'une fenêtre et dérober quelques minutes d'entretien à voix basse à travers le vent et la neige qui emportaient souvent ses soupirs et ses paroles ; puis il remontait les parois du fossé, franchissait de nouveau le mur, dévorait la

dislance, et, rentré au château dePierreclos avant le jour, il reparaissait à sept heures du matin au salon de son père, ayant parcouru ainsi seize lieues de pays sur le même cheval, entre le lever de la lune et le lever du soleil, pour évaporer un seul soupir de son cœur. J'ai rencontré plusieurs fois moi-même, en rentrant à la maison par les soirées d'automne , le cheval blanc dont le galop rapide faisait étinceler la nuit sur les pierres roulantes du chemin de Milly.

Tant d'amour eut sa récompense ; le vieux comte, informé par un garde-chasse des courses nocturnes de son fils, Jui pardonna une passion expliquée par tant de charmes : les deux amants s'épousèrent. La jeune comtesse Nina de Pierreclos , célèbre par sa beauté et par ses talents dans tout le pays, fit du château de Cormatin un séjour d'attrait, d'art et de délices. J'étais devenu alors un des amis les plus intimes de son mari ; j'étais l'hôte assidu de cette belle demeure, et j'y ai passé des heures de jeunesse qui ont rendu ce château, maintenant en d'autres mains, à la fois cher et triste à mon souvenir.

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d'impressions et la grâce d'esprit de sa jeunesse. J'ai toujours remarqué que la bonté était un élément de longévité ; l'amour, qui crée, conserve aussi ; la haine, au contraire, ronge et détruit. Mademoiselle Couronne (c'est son nom) est pour moi une date du temps écrite dans le cœur, où je retrouve ma mère et mes sœurs comme si elles venaient de sortir de la salle pour aller dans le jardin de Bussières, admirer et respirer les fleurs qu'elles s'amusaient jadis à cultiver.

Un de ses frères, M. de Vaudran, homme d'un grand et solide mérite, s'était retiré en ce temps-là dans la maison paternelle. Il philosophait avec mon père sur les principes d'une révolution qu'il aimait comme réforme, mais qu'il maudissait comme excès et bouleversement. Elle lui avait enlevé la brillante existence qu'il s'était faite à Paris comme secrétaire général de M. de Villedeuil. Oisif à Bussières, et n'ayant sauvé du naufrage de sa fortune que ses livres, il avait été autrefois mon maître d'écriture. Je devais à sa complaisance ce don de tracer lisiblement la pensée, et même d'imprimer aux traits de la plume quelque sentiment extérieur de la netteté et de la lumière de l'esprit. Je pense à sa main qui guidait la mienne chaque fois que je trace une ligne un peu harmonieuse à l'œil sur le papier.

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