‹ Nouvelles confidencesChapitre 54 sur 160 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

J'accompagnais souvent ma mère dans toutes ces maisons du voisinage; mais la mélancolie secrète dans laquelle j'étais plongé ne me laissait plus jouir, comme autrefois, du charme de ces douces sociétés.

Je préférais l'intimité recueillie du pauvre curé de Bussières, dont j'ai raconté l'histoire dans les Con/îdences ; je me liais de jour en jour davantage avec lui. Il n'y a pas d'attrait plus puissant pour deux âmes qui ont soufiFert qu'une conformité de tristesse. Je passais tous les jours une ou deux heures dans son jardin ; le reste du temps j'errais sur les bruyères de notre montagne, ou sous les saules de nos prés. Je commençais à reprendre assez d'élasticité intérieure dans l'air des champs, pour soulever par l'inspiration poétique mon cœur si chargé de souvenirs, et pour exprimer en vers ébauchés les impressions qui m'assiégeaient. C'est à cette époque que j'écrivis la méditation à lord Byron, dont les poésies étaient venues en fragments traduits de journaux en journaux jusqu'à Milly. C'est dans le même automne aussi que j'écrivis sept ouhuit méditations dul*"" et du 2* volume de ce livre. Quand mon père, qui aimait beaucoup les vers, mais qui n'avait jamais compris d'autre

poésie que celle de Boileau, de Racine et de Voltaire,

i30 NOUVELLES CONFIDENCES.

entendit ces notes si étranges à des oreilles bien disciplinées, il s'étonna et se consulta longtemps luimême pour savoir s'il devait approuver ou blâmer les vers de son fils. Il était de sa nature hardi de cœur et timide d'esprit; il craignait toujours que la prédilection paternelle et Tamour-propre do famille n'altérassent son jugement sur tout ce qui le touchait de près. Cependant, après avoir écouté la méditation de Lord Byron et la méditation du Vallon, un soir, au coin du feu de Milly, il sentit ses yeux humides et son cœur un peu gonflé de joie. « Je ne sais pas « si c'est Ijeau, me dit-il, je n'ai jamais rien entendu ix de ce genre; je ne puis pas juger, car je ne puis a comparer; mais je puis te dire que cela me rem- « plit l'oreille et que cela me trouble le cœur. » Insensiblement, il s'habitua à ces cordes nouvelles de la poésie moderne, car il était trop sincère pour se faire des systèmes contre ses impressions. Chaque fois que j'avais écrit quelques-unes de ces Méditations ou de ces Harmonies^ dont je n'ai imprimé que l'élite, je lui lisais les fragments dont j'étais le moins mécontent, et qui ne lui révélaient pas les plaies trop saignantes de mon cœur ; car ce qui était tout à fait cri de l'âme de naoi aux morts, ou de moi à Dieu, je l'ai rarement achevé et je ne Tai jamais publié. Quoique le public soit un être abstrait devant lequel on ne rougit pas comme devant un ami ou un père, il y a cependant toujours sur l'âme une atmosphère de pu-

Page 1