‹ Nouvelles confidencesChapitre 56 sur 160 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

Je partis pour le château d'Urcy , une des anciennes résidences de mon grand-père, que le second de mes oncles avait eu pour sa part dans la succession. J'aimais cet oncle par-dessus tous les autres membres de la famille. Cet oncle était Tabbé de Lamartine. J'ai

parlé de lui dans mes premières pages. J'ai dit comment la nature en avait fait un homme de monde, de liberté et de plaisir ; comment le droit d'aînesse en avait fait forcément un ecclésiastique ; comment il avait vécu à Paris et à la cour, faisant son noviciat d'évéque dans les salons des femmes les plus belles et les moins austères de la cour de Louis XV ; comment, très indifférent en matière de foi, il avait cependant confessé la sienne, c'est-à-dire celle de son costume, pendant la persécution révolutionnaire, jusqu'au martyre, martyre d'honneur plus que de religion ; comment enfin, revenu des pontons de Rochefort et des cachots de Paris, il avait profité de sa liberté et de sa belle fortune pour dépouiller les liens du sacerdoce, et pour vivre seul, en philosophe et en agriculteur, au fond des bois, où ses arbres du moins et ses troupeaux ne lui demanderaient pas compte de sa désertion.

Son château, une des plus vastes et des plus belles demeures de la province, était situé dans ce labyrinthe de montagnes noires, de gorges sombres et de monotones forêts qui forment le plateau le plus élevé de la Bourgogne, entre Semur

çt Dijon, à quatre ou cinq lieues de toute ville ; pays âpre, sauvage ; air de feu, ciel de neiges, Sibérie française, triste comme le Nord; région de pasteurs et de bûcherons, où l'on marche des heures sans voir autre chose qu'un chêne pareil à un chêne, et un troupeau pareil à un troupeau. Les lignes de l'horizon, arrêtées par la noirceur des bois qui les couvrent, droites et raides comme des remparts tirés au cordeau, se dessinent toutes semblables aussi sur le ciel pâle et gris. C'est la monotonie des déserts entre le Caire et la mer Rouge, avant que les arbres soient devenus cendres et que le rocher soit devenu lave.

Sur un plateau étroit, au confluent de ces gorges, s'élève le château d'Urcy , véritable site d'abbaye. On n'apercevait qu'à travers les branches des grands chênes sa façade immense dentelée d'élégantes balustrades, ses quinze fenêtres à pleins cintres et leurs balcons de fer aux armoiries dorées, qui attestent la plus pure architecture italienne dépaysée au milieu de cette contrée de druides. Ce château, disent les paysans des environs, a été bâti pour les étoiles, car il n'y a qu'elles qui puissent le voir. Il est à une demiheure de chemin du village. Un magnifique ermitage; un contre-sens entre la splendeur de l'édifice et l'emplacement, voilà son caractère. De vastes jardins découpés à coups de hache sur les bois l'environnent. Ces jardins ne sont pas et ne peuvent pas être nive-

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