‹ Nouvelles confidencesChapitre 68 sur 160 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

vers un pelit pavillon isolé donnant sur les prés et qui faisait partie de l'auberge- Il y avait deux ou trois chambres pour les voyageurs de distinction que la nuit surprenait souvent à cette poste, au pied de la montagne de Sombernon, où Ton n'aimait pas à s'aventurer dans les ténèbres. Le courrier m'annonça à une femme de chambre ou nourrice en costume des paysannes de Tivoli, costume qui me fit battre le cœur, parce qu'il me rappelait Graziella. Cette femme, très âgée, m'ouvrit la porte de l'appartement de ses maîtresses et j'entrai.

Je crus, en entrant et en apercevant la foudroyante beauté de la jeune princesse qui se leva pour venir au-devant de moi , que mon oncle avait raison , et que, si le cœur créait quelquefois la beauté, la beauté aussi était capable de créer un nouveau cœur dans celui qu'elle enveloppait d'un tel rayon. Il faut que je tente au moins de décrire la scène, qui ne s'est jamais effacée depuis de mon regard.

La chambre était vaste, meublée, comme une chambre d'auberge de village , de deux grands lils à rideaux bleu de ciel , de vaches , de caissons de voiture , de châles et de manteaux de voyage couverts de poussière et jetés sur les chaises ou sur le tapis. Une seule fenêtre ouvrait sur une large vallée de prairies ; les derniers rayons du soleil éclairaient la chambre et les figures de cette lueur poudreuse et chaude qui ressemble à une pluie d'or sur le sommet

des arbres et des horizons. Cette lueur tombait à travers le rideiau bleu entr'ouvert, en diadème rayonnant sur le sommet de la tête, sur le cou et sur les épaules .de la jeune fille. Elle était grande, svelte, élancée, mais sans aucune de ces fragilités trop délicates et de ces maigreurs grêles qui dépouillent de leur carnation les jeunes filles de seize à dix-huit ans dans nos climats tardifs du Nord. Sa taille, ses bras, ses épaules, son cou, ses joues* étaient revêtus de Cette rondeur du marbre qui dessine la plénitude de vie dans la statue de Psyché de Canova. Rien ne flé^ chissait, quoique tout fût léger et aérien dans sa taille. C'était Taplomb, sur un orteil, de la danseuse qui relève ses bras pour jouer des castagnettes sur le sable de Castellamare. Elle était vêtue de soie noire, comme toutes les Italiennes de ce temps. Elle n'avait, sur cette simple robe, ni châle ni fichu qui cachassent ses épaules ou qui empêchassent le tissu serré de soie de dessiner, comme uû vêtement mouillé, les contours du corps. La robe était très courte, comme si celle qui la portait eût grandi depuis qu'elle était faite ; elle laissait se dessiner et se poser sur le tapis deux pieds un peu plus grands et un peu moins sveltes que ceux des Françaises. Ces pieds ne portaient point de souliers; ils flottaient en liberté dans deux pantoufles de maroquin jaune, revêtues de paillettes d'acier et brodées de liserés de diverses couleurs. Son cou était entièrement nu ; un

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un gros camée, retenu par un ruban.de velours noir, relevait seul son éclatante blancheur. Soit effet de soleil effleurant son front par le haut de la fenêtre, soit effet de l'émotion et de lai pudeur dont la présence d'un inconnu et ce qu'elle avait à me dire l'agitaient d'avance, soit nature inondée de vie, toute la coloration de sa personne semblait s'être concentrée dans son visage.

Quant à l'expression de ses yeux, d'un bleu aussi foncé que les eaux dé Tivoli dans leur abîme, de sa bouche, dont les plis graves et un peu lourds semblaient à la fois envelopper et dérouler èon âme, de cette douceur qui s'élançait, et de cette majesté naturelle qui se retenait dans son élan vers moi, je n'essayerai jamais de la décrire. On ne décrit pas la lumière, on la sent. Une résille de soie crarnoisie, comme les femmes du Midi en mettent sur leur tête en voyage ou à la maison, enveloppait ses cheveux. Mais les larges mailles du réseau, déchirées en plusieurs endroits par le frottement de la voiture, en laissaient échapper des boucles touffues çà et là, et laissaient voir leur tuasse, leur souplesse et leur couleur. Ces cheveux étaient blonds, mais de cette teinte dé blond qui rappelle le tuyau de la paille de froment calciné et bronzé par le mois de la canicule dans les plaines de la campagne de Rome ; blond qui est un reflet de feu sur les chevelures du Midi, comme il est un reflet de glace sur les chevelures du Nord.

Ses cheveux, à leur extrémité, changeaient de couleur comme ceux des enfants ; noués au sommet de sa tête sous la résille par un ruban de feu, ils formaient une espèce de diadème naturel sur lequel brillait le soleil.

Telle s'avançait vers moi la princesse Régina. Je ne savais s'il y avait plus d'éblouissement que d'attendrissement dans ses traits. Je restais immobile et comme asphyxié d'admiration.

A côté d'elle, sur un matelas étendu à terre et recouvert d'une fourrure blanche tigrée de noir, reposait, la tête appuyée sur son coude, une femme âgée enveloppée d'un manteau de velours noir. Son visage, quoique affaissé et plissé à grandes rides sur les joues et vers le double menton, conservait l'empreinte d'une grande beauté disparue, mais qui a laissé sa place visible encore sur la figure. Un nez modelé comme par le ciseau du statuaire ; des yeux noirs largement fendus sous les arcades des sourcils ; une bouche fléchissant aux deux bords, mais dont les lèvres gardaient de grands plis de grâce et de force ; des dents de nacre ; un front large et mat, divisé par la seule ride de la pensée au milieu ; des

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