LIVRE DEUXIÈME. J
boucles de cheveux noirs, à peine veinées de blanc, sortant à grandes ondes d'une résille brune, et enroulées comme des couleuvres sur le creux de ses tempes ; un air languissant et maladif dans les teintes de la peau, dans la langueur des poses et dans le timbre creux et cassé de l'accent ; telle était la comtesse Livia D***, grand'mère de la jeune femme.
Elle se souleva avec effort sur le coude à mon apparition dans la chambre ; elle suivait de Tœil la physionomie et les mouvements de sa petite-fille, comme si Tune eût été la pensée, l'autre le geste et
la voix de cette scène. On voyait que toute l'àme de la mère n'était plus en elle, mais dans son enfant.
a Monsieur, me dit en italien la jeune femme, avec une voix qui tremblait un peu, et avec un timbre si sonore et si perlé, qu'on croyait en l'écoutant entendre couler des perles sur un bassin : « Je suis la a princesse Régina, et voilà la comtesse Livia^ ma « grand'mère. Je sais par celui qui est votre ami et i( qui est pour moi tout..., que ce nom de Saluce « suffit pour toute introduction de vous à nous et de « nous à vous , il est le nœud de notre cœur et du « vôtre. Vous savez notre vie par ses lettres; nous
it'8 NOUVELLES CONFIDENCES.
« VOUS connaissons par les vôtres; il n'a pas de se- « crets pour nous, vous n'en avez pas pour lui. Nous « vous connaissons donc, quoique nous ne nous « soyons jamais vus, comme si j'étais Saluce et « comme si vous étiez moi-même. Supprimons donc «f le temps et les cérémonies entre nous, ajouta-t-elle « en s'approchant vivement de moi comme si elle ce eût été ma sœur, et en me prenant la main dans « ses belles mains tremblantes. Soyons amis en une a heure comme nous le serions en dix ans. Que sert « le temps, dit-elle encore avec une petite moue «d'impatience où éclatait l'énergie de sa volonté, <c que sert le temps s'il ne. sert pas à s'aimer plus « vile ? J»
En -disant cela, elle rougit comme un charbon sur lequel l'haleine vient de souffler dans le foyer qui couve. Je souris, je m'inclinai, je balbutiai quelques mots de bonheur, de dévouement, de services à toute épreuve, id'amitié pour Saluce, qui avait eu raison de voir en moi un autre lui-même. La vieille femme faisait, à tout ce que disait sa fille et à tout ce que je répondais, des gestes de tête d'assentiment et des exclamations approbativès. Régina se plaça à ses * pieds, sur le bord du matelas^ et je pr nne chaise sur laquelle je m'assis à une certaine '^ cet
admirable groupe.
« Eh bien ! nous allons tout vous dire en deux paroles, s'écria Régina en levant ses beaux yeux humides sur mon visage, comme pour m'interroger ou me fléchir. Mais d'abord, reprit-elle en s'interrompant, comme si elle eût commis une étourderie, folle que je suisi dit-elle; j'ai une lettre pour vous, et je ne vous la donne pas ! »
En disant cela, elle tira de son sçin une feuille de papier plié en cœur, et me la remit toute chaude en* core de la chaleur de sa robe. Le papier n'était pas cacheté , je l'ouvris. Je reconnus la main de Saluce et je Iqs :
« Chàteau'fort dç ***, Élals-Romains.
ce Celle qui le remettra ce papier est plus que ma « vie. Je suis prisonnier ; mais je me sentirai libre si « elle est libre au moins, elle. Elle va en France, ca- « cher son existence et son nom. Je ne puis l'adres- « ser qu'à toi ; cache-moi mon trésor, et sois pour « elle ce que j'aurais été pour celle que tu as ai- « mée.
« SÂLUCE, »
Je ne fus nullement surpris de celte lettre et de la prison d'État d'où elle était datée. Les lettres précé-.
im NOUVELLES CONFIDENCES.
dentés de Saluce m'avaient assez préparé à quelque catastrophe de ce genre. Cependant je fis une exclamation de douleur plus que d'étonnement.
— Hélas ! oui, dit la vieille femme, en nous sauvant il s'est perdu, lui ! Mais patience ! le procès se jugera ; j'ai des amis encore dans les juges. La justice triomphera, je n'en doute pas.
— Et l'amour ! s'écria la jeune fille en baisant un portrait qui était incrusté dans un bracelet au bras de la comtesse et dans lequel je reconnus le portrait de Saluce.
Alors elles me racontèrent tour à tour, et souvent toutes deux à la fois, le dénoûment d'une passion dont je connaissais déjà toutes les phases par la correspondance de mon ami. Des torrents de larmes furent versés pendant ce récit par les deux étrangères. Je retenais à peine les miennes. Elles finirent par implorer mes conseils, ma direction et mon appui pendant l'exil auquel les condamnait leur infortune. Si l'amitié et la pitié n'avaient pas suffi pour me commander le plus absolu dévouement à leur sort, la merveilleuse beauté de Réginà ne m'aurait pas laissé la faculté même d'hésiter. Son regard, sa voix, son sourire, ses larmes, le tourbillon d'attraction dans lequel elle entraînait et subjuguait tout ce qui l'approchait, ne me faisaient sentir que le bonheur de me dévouer à la fois à un devoir et à un entraînement. Je n'étais pas amoureux ; l'état de mon