LIVRE DEUXIÈME
âme, mon devoir envers mon ami captif, m'auraient fait un crime de la seule pensée de l'aimer. Mais j'étais bien plus qu'amoureux. Ses regards avaient absorbé ma volonté. Je m'étais senti pénétrer dans cette atmosphère de rayons, de langueur, de feu, de larmes, de splendeur et de mélancolie, d'éclat et d'ombre, qui enveloppait cette magicienne de vingt ans. Je l'aurais suivie involontairement, comme la feuille morte suit le vent qui court. Un ami, un sauveur, un frère, un complaisant, un esclave, un martyr, une victime volontaire, elle pouvait faire tout de moi, tout, excepté un amant!
Elle le voulut et elle le fit.
Je dînai avec les deux étrangères, je restai longtemps encore après à la fenêtre sur les prés qu'éclair rait une belle lune, à causer à voix basse avec Régina de son amour et de mon malheureux ami. Sa grand'mère, malade et toujours couchée sur le matelas, gémissait et soupirait dans l'ombre de la chambre sur l'horrible perspective de mourir à l'étranger, en laissant sa petite-fille à la merci de l'exil ou de la tyrannie qui voulait opprimer son cœur! Je la consolais par l'espérance de la liberté sans doute bientôt rendue à Saluce, et par mes protestations de dévouement à leur infortune passagère. Nous roulions différentes idées dans nos esprits sans nous arrêter à aucune. Enfin je les engageai à se reposer toute lamatinée du lendemain au Pont-de*Pany,
dOâ NOUVELLES CONFIDENCES.
pour que ce repos rendit des forces à la comtesse; je lui promis de revenir le soir du jour suivant me mettre à leurs ordres pour les suivre la qù elles auraient décidé d'aller s'établir. Je dis à la gràad'raère de me regarder comme un fils, à Régina de se fier à moi comme à un frère. En retrouvant dans ma bouche les mots et l'accent de leur patrie que j'avais conservé depuis mes longs séjours à Rome, elles croyaient retrouver leur ciel et leur nature. Je pris congé d'elles et je remontai lentement, les yeux tout éblouis, l'oreille toute sonnante, le cœur tout troublé, les gorges creuses et sinistres qui serpentent du Pont-de-Pany au château d'Urcy. Mon oncle dormait depuis longtemps.
A son réveil, je lui racontai la scène de la veille et la résolution que j'avais prise de me dévouer aux deux étrangères. Il fit semblant de me croire sur parole, mais je voyais bien à ses sourires qu'au fond il ne me croyait pas aussi désintéressé datis cette rèqcontre que je l'étais en effet. Quoi qu'il en fût, il ne se fâchait jamais de rien ; c'était l'indulgepce de nature vieillie dans la réflexion sur l'inutilité des sévé^ rites : « Fais ce que tu voudras, me dit-il, voilà le