LIVRE DEUXIÈME
Quoique Cloiilde fût plus âgée de quelques mois que Régina, le développement du corps et de Tâme, plus rapide dans les jeunes filles du Midi, toutes couvées qu'elles soient à Tombre, avait effacé toute distance entre elles. Leurs pensées et leurs sentiments étaient au même niveau que leurs fronts. A peine avaient-elles passé quelques semaines ensemble, que leurs impressions naissantes s'étaient échangées entre elles comme entre deux sœurs qui auraient sucé le même lait au sein de la même mère. Leurs familles, sans êt-re dans des rapports de société habituelle, se connaissaient de noms et se rencontraient dans les mêmes salons de cardinaux ou de princes romains. Quand la mère de Saluce venait visiter Clotilde au parloir, elle demandait à voir aussi Régina. Quand la grand'mère de Régina, la comtesse Livia, venait plus fréquemment encore passer de longues heures avec la supérieure et avec sa petite-fille, elle ne manquait jamais de demander la jeune Française. Elles s'habituaient ainsi dedans et dehors à se considérer comme d'une même famille. Leur attachement Tune pour l'autre s'en augmentait. Tout leur paraissait indivisible entre elles, enfance et jeunesse, couvent et monde, éducation et vie.
On a vu, par le portrait de Régina, à dix-neuf ans, ce que devait être sa figure à quatorze ans. Quant à Clotiide, je ne Tai jamais vue ; je ne connais d'elle que les portraits que son frère me faisait souvent de sa figure, et parla prodigieuse ressemblance qu'elle avait, disait-il, avec lui. Il me la dépeignait comme une jeune fille plus italienne de nature et dô traits que Régina elle-médde, aux yeux noirs, au front pâle, mx cheveux lisses et foncés, atix lèvTcs sérieuses, à l'expression pensive et ferme, mûre avant l'âge, triste avant la douleur, éloquente avant la passion, un pressentiment incarné de la vie, de l'amour, de la mort, l'ombre d'une statue projetée par le soleil Slir la dalle d'un tombeau du Vatican. Son regard, me disait-il, creusait ce qu'elle regardait; sa parole sculptait, au contraire, ce qu'elle avait vu ou imaginé. Elle se gravait ainsi elle-même dans la mémoire de ceux qui l'avaient vite une seule fois, comme s'il y avait eu une magicienne dans la jeune ôfle. Mais cette magie, ajoutait-il, n'était pas de la terreur, c'était de l'attrait ; on l'adorait en l'admirant.