LIVRE DEUXIÈME. il
Elle était déjà dans le monastère depuis quelques mois, lorsque Régina y fut amenée par sa grand'mère pour achever son éducation. Régina, gâtée et adulée jusque-là par sa grand'mère, et effrayée par le costume et par la vieillesse des religieuses, se jeta naturellement d'instinct dans l'idolâtrie de sa seule compagne Glotilde. Les distractions des études de femmes dans un cloître à demi-désert d'Italie n'étaient pas de nature à occuper beaucoup les heures et les imaginations actives de deux recluses de leur âge. On sait ce qu'était alors la vie de ces couvents : des cérémonies religieuses plus propres à fanatiser les sens qu'à édifier lésâmes, des parfums, desta:bleaux, des fleurs, des musiques dans la chapelle; des livres mystiques, des processions, des rosaires sans fin et sans idées, des pratiques enfantines, des coutumes austères, des recueillements extérieurs, des méditations marquées au cadran à différentes heures du jour ; un peu de musique et de poésie sainte enseignée aux élèves par des maîtresses affiliées à la maison ; de lentes promenades dans l'enceinte cloîtrée, de longues solitudes imposées aiix novices dans leurs cellules; la diversion de quelques visites de dignitaires de l'Église, protecteurs du couvent ; les ser-
il2 NOUVELLES CONFIDENCES.
mons familiers de quelques prédicateurs célèbres de la paroisse au carême ou aux avents ; la monotonie dans le vide, l'importauce dans le rien, un sensualisme pieux sanctifié par le mysticisme ; voilà l'éducation de l'Italie et de l'Espagne alors. Il n'y avait pas de noviciat plus propre à annuler toutes les facultés raisonnables et à en allumer ou à en égarer une seule : l'imagination. Aussi était-ce l'eifet ordinaire de ces réclusions des jeunes filles. Piété dans les habitudes, vide dans l'esprit, passion dans le cœur. Telles sortaient de là ces véritables Orientales de l'Europe, pour entrer de l'ignorance et de la puérilité des cloîtres dans la liberté et dans la volupté de la vie.
Mais Clotilde, avant d'entrer par circonstance dans ce couvent, à cause d'une absence de son père et d'une maladie de langueur de sa mère, avait reçu déjà dans la maison paternelle une éducation très supérieure à cette ombre d'éducation cloîtrée. Son père, sa mère, une gouvernante lettrée amenée par eux d'Angleterre à Rome, lui avaient enseigné de bonne heure, et presque au-dessus de la mesure de son âge, tout ce qui compose, à Paris ou à Londres, l'éducation d'une jeune fille accomplie. Elle avait étudié l'histoire ; elle avait reçu les principes des arts ; elle avait lu, par fragments, les grands poëtes traduits de l'antiquité ; elle parlait trois langues sans les avoir apprises autrement que par l'usage, le fran-