LIVRE PREMIER
On n'appelait ma mère que madame de Pràl, et j*ai moi-même porté ce nom dans mon enfance jusqu'à la mort de Tainé de mes oncles, à qui seul appartenait le nom de famille.
Mon père, en me ramenant du bateau à la maison, me faisait traverser, avec un certain orgueil de tendresse paternelle, les rues les plus longues et les plus peuplées de Maçon.
C'était rheure ou les oisifs de la petite ville sor<talent, après leur dîner, au coucher du soleil, pour aller respirer la fraîcheur de Teau en se promenant sur le quai, ou en s'asseyant sous les tilleuls du bord de la rivière. Il rencontrait çà et là quelques-uns de ses anciens camarades de régiment, de ses parents ou de ses amis de la ville. Ou l'abordait ; il me montrait ; il semblait fier des regards qu'on jetait sur moi du seuil des maisons ou des boutiques ; ce fils, aussi grand que lui, revenant de longs voyages, un peu maigri et un peu pâli par l'absence, mais attirant pourtant les yeux par sa taille, par sa chevelure, par sa ressemblance avec sa mère, par cette mélancolie même des traits qui ajoute un mystère à la physionomie, le flattait évidemment. Il allongeait à son insu la route, il recherchait les rencontres, il pirolongeait les entretiens. J'entendais murmurer aux fenêtres : a Voilà le chevalier de Lamartine qui passe « avec son fils ; venez voir ! w Quant à moi, je supportais ces regards et ces saints par respect pour mon
père, mais je brûlais d'y échapper et d ■arriver enfin à la maison.
Nous y arrivâmes enfin; le chien était allé nous annoncer par ses bonds et ses hiirlemenls dé joie ; en passant lé seuil, je me trouvai enlacé dans les bi-as de ma mère et de mes sœurs. Ma mère ne put s'empêcher de pâlir et de frissonner visiblement en voyant combien ma longue absence et messecrèles angoisses avaient amaigri et flécjii mes traits. Mon père n'avait vu que les belles formes développées do mon adolescence; ma mère, d'un coup d'œil avait vu les impressions. L'œil des femmes est divinatoire; il va droit au fond de l'âme de celui qu'elles regardent, ne fut-ce qu'en passant. Qu'est-ce donc, quand celui qu'elles regardent est un fils, un rayon de leur âme?
Un- changement s'était opéré pendant mes absences dan^ les habitudes de la vie de faniille. Mon père, sollicité çn cela par notre mère, avait acheté sur ses longues et pénibles économies une maison