DEUXIÈME LETTRE
« Rome.
« Garde-moi ces lettres; elles me seront une trace « de ma vie qui court maintenant si vite, si nous « nous revoyons jamais.
« Depuis que je t'ai écrit ma rencontre avec l'amie « de Glotilde, nous nous voyons tous les jours deux (f fois. Le matin quand tout repose, pendant la sieste « de midi, dans la Longara^ je passe à une heure « convenue sous les fenêtres d'une petite aile déserte « du couvent au-dessus de la porte. Il y a là un bel- « védère à jour dont le temps a dégradé une partie du . a treillis de bois qui empêchait autrefois les novices a d'être aperçues des passants quand elles respiraient « le frais* Régina, qui y vient seule et librement par « le corridor de sa cellule, a élargi un peu avec ses « belles mains la brèche du treillis. Elle en a fait une « véritable petite lucarne, où elle passe à demi sa « tête, tout encadrée des lierres et des liserons en- « trelacés au treillage. Elle connaît mon pas dans « la rue, elle passe son bras par l'ouverture et « laisse tomber une poignée de fleurs ou seuleu ment une feuille sèche, un grain de sable, sur « ma tête; je m'arrêle, elle regarde si j'ai ramassé.
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« je passe de l'autre côté de la rue, je distingue ses « beaux yeux ouverts , semblables à deux urnes (( bleues de plus dans la tapisserie des fleurs grim- « pantes , j'entrevois ses cheveux dorés comme les « filaments d'une plante inconnue, nous nous regar- « dons, immobiles, en remuant seulement les lèvres^ « pleines de mots muets, de confidences et de sou- « rires emportés par le vent. Nous restons ainsi jus- « qu'à ce qu'une persienne importune vienne à s'ou- « vrir dans la façade de quelque maison voisine, ou « jusqu'à ce que j'entende le pas rare d'un passant « retentir à une des extrémités de la rue. Alors elle se « retire, je continue mon chemin, et je rentre dans « le palais de mon père avec une provision d'ivresse « pour tout le jour.
a Le soir, à l'heure ou les Romains sortent en ca- « lèche pour les théâtres, le Corso^ les conversazioni , « où je ne vais plus, je suis admis par la tourière, « comme un parent de la famille, dans l'appartement « de la princesse, qui ne subit qu'à moitié les règles « claustrales. Je trouve Régina qui m'attend sous le « cloître, auprès de la fontaine ; je lui baise les mains « avec le respect d'un étranger pour une femme et « avec la douce familiarité d'un frère. Elle me con- <• duit au pied du canapé de sa grand'mère; nous « causons en paix et en pleine liberté devant cette « femme âgée, qui semble rajeunir à nos folles joies « d'enfants heureux. Seulement elle jette quelquefois
« un long regard de tristesse sur Régina et sur moi, « puis elle regarde à la pendule et semble penser « sans nous le dire : « Combien de temps durera ce « bonheur? Combien y a-t-il d'heures dans deux « ans ? Car c'est dans deux ans que le prince *** doit « lui enlever sa petite-fille devenue sa femme. »
<( Quand Régina s'aperçoit de cette inquiétude et « devine la pensée de sa grand'mère, elle se lève sur a la pointe des pieds et arrête l'aiguille sur le cadran « en regardant la comtesse Livia. « Non, non, dit- «( elle avec cette charmante moue italienne des lèvres « d'enfant, non, grand'mère, ne pensez pas à cela! « Je vous dis que cela ne viendra jamais ! Ce vilain << prince^ ne m'en parlez pas; il me fait haïr inon a nom! Je suis Régina ; je ne suis pas sa princesse! « je ne le serai pas I Je me nioque de ses sbirri; mon « cœur est à moi, je le donnerai à qui je veux! Et « elle me regarde d'un air d'intelligence et en sou- « riant comme si, en effet, en arrêtant l'aiguille, la « capricieuse avait arrêté le temps! » . . . .
(Il manque ici sept ou hiiit lettres de Saluce dans lesquelles il me racontait les scènes monotones de son bonheur, et les développements de la passion des deux amants. )