CHAP IT RE XI
Examen de T accusation de cupidite et d J ambition.
LES ennemis de^ la Societe des Jesuites pretendent que 1'ambition est son vice dominant. S'ils disent la verite, ces religieux n'alloient aux missions que pour s'enrichir de For et de 1'argent du Nouveaiimonde , que pour re'gner en souverains sur les nations barbares de 1'A.me'rique ; ils ne remplissoient dans les Cours les fonctions de preMicateurs et de confesseurs des rois> que pour gouverner les plus hautes classes de la societe, en s'emparant de la confiahce des princes et des grands; et 1'esjlrit de corps qui les animoit, etoit pousse a un telexces, qu'il les rendoit odieux et meprisables au monde entier.
Pour discuter ces divers chefs d'accusation, nous suivrons les Jesuites dans leilrs missions et a la Cour de France, ou ils exercoient 1'honorable emploi de predicateurs et de confesseurs de nos rois ; et nous terminerons ce chapitre par quelques rapides conside'rations sur 1'esprit de corps dont on leur fait un crime.
STJK LA SOC-l* DBS JESUlTfiS, l3()
.'.: ': . -: > : . - Des missions des Je'smtes.
zele des missiorinaires Jesuites embrassoit 1'univers. Non-seulement par les missions nationales ils re'tablissoient 1'empire de-la foi et le regne des bonnes * niceurs dans les pays civilizes ou florissoit leur Institutj mais ils savoient encore s'expatrier dans des
regions lointaines, sous un ciel ineonnu, et braver avec un courage surhunjain les ecueils des mers et la ferocit^ des peuples barbares, pour.donner des hommes*a la societe, et des chretiens a FEvangile.
Un Jesuite missionnaire , le breviaire sous le bras, le ehapelet a la ceinture et la croix a la main, alloit avec confiance precher les dogmes du christianisme et recommander les vertus de TEvangile a des tribus sauvages qui sembloient ne conserver 4e rhumanite qu'une figure hideuse et menacante ; a d,es etres abrutis qui n'avoient pour code de morale que des lambeaux informes de cette loi paturelle ecrite de la main du Createur, au fond du cceur derhomme. A. la vue de cet e*tranger arrive subjtement dans leurs marais impraticables et leurs epaisses forets, ces barbares, naturellement timides, soupconneux et cruels, en vers leurs ennemis, jfremissoient dans la crainte de quelque trahison et de quelque naalheur. Souvent ils imrnolerent le vertueux missionnaire a leur sombre defiance, ou prirent lafuite dans le de'sert, afin d'eviter la rencontre de cet apotre. Pour les apprivoiser et les humaniser, 1'intrepide Je'suite re-
l4p tfOUVELLES CONSIDERATION^,
couroit a de saintes et innocentes industries. Des presens leur etoient offerts' avec un air gracieux et des manieres affables. Le son melodieux d'un instrument qui meloit de pieux accens au murmure des forets agitees par le vent, animoit dans leur coeur fe'roce le sentiment du respect et de la confiance. Qirelquefoismemelemissionnaire > transporte' d'un saint zele, couroit a la poursuite de ces Indiens efFrayes, en leur tendant les bras au nom de Je'sus- Christ, en leur montrant de la main le ciel , comme une deli-
cieuse patrie. Beau et touchant spectacle ! belle et innocente victoire ! Ces terres incultes , ' habitees par des rnonstres , devinrent enfin fje'condes en prodiges de vertu, apres avoir ete long-temps arrosees par les sueurs et le sang des nouveaux apotres. Ces barbares, qui devoroient avec fureur la chair sanglante de leurs ennemis, oubliant tout-a-coup leur farouche timidite et leur ferocite' naturelle, se rassemblerent, les uns apres les autres, autour du he'ros de rEvangile, accouru de 1'extremite' de FEurope pour les civiliser et les sauver. La ils e'coutoient, dans le silence du respect et de 1'admiration, les oracles de la verite eternelle. La ils laissoient tomber avec calme , aux pieds de 1'apotre qui les instruisoit , les^ iarin'es du repentir et de la reconnoissance. Eclaire's, convertisklafoi, ils demandoient comme une insigne grace au missionnaire , qu'il daignat faire couler les eaux saintes du bapteme'sur leurs fronts humilies par la penitence. Et a la gloire immortelle de 1'Evangile, ces fervens neophytes devenoient
LA S^CI^Tlfe DBS JfeStJiTES. J^I
bientot des hommes, parce qu'ils etoient devenus chretiens. - f
Les Indes orientales, le Levant, 1'empire de la Chine les iles des diffe'rentes mers, toutes les contrees oft regrioit 1'idolatrie devinrent aussi un vaste theatre ou les disciples d'lgnace deploy erent un 2ele Vraiment apostolique et'se signalerent par des victoires miraculeuses. Les eonquetes de saint Francois- Xayier dans les Indes et le Japon, sont aussi a^e're'es que celles d'Alexandre dans 1'Afrique et 1'Asie; et des-memoires detaille's, ou brillent les traits de la franchise et de la yerite , attestent egalement les . '. vertus et les succes des Je'suites dans leurs norubreuses et etorinantes missions. , . :
Je n'ai done point trace un tableau d'imagina-
tion; je n'ai dit aucontraire que la millieme partie
de la verite, Quel est 1'homme taht soit peu verse*
dans 1'histoire de 1'Amerique, qui ne connoisse cette ^
magnifique mission du Paraguai , ou 1'Evangile
triompha de trois cent mille Indiens , pour en faire
une re'publique parfaite , dans laquelle on vit,
avec admiration, 1 un peuple d'amis et de freres,
gouter, durant 1'espace d'un siecle, tout ce que la
vertu a de plus pur, la simplicity des mceurs de
plusheureux, et le christianisme de plus sublime.
Muratori a peint d'un seul trait la fe'licite' de ces
hordes sauvages amienees a 1'elat des nations civili-
se'es par les bienfaits de'; la religion;, lorsqu'il a
donne pour litre a son Histoire du Paraguai > ces
deux iiiots si vrUis dans leur rapprochement fit siinplicite : Le Christianismeheureux. II Gr simofelice. y
Ainsij dans ce siecle de vertige et d'erreuty ofc riie're'sie de Luther et de. Calvin de'tachoit de I'Eglise catholique des provinces et des royaum.es, Dieu fbr> molt dains les disciples de saint Ignace des nbuveaux Gonquerans inconnus au monde, destines hi^barer' les perteS du christianisme* Les habitans des iles eloignee's et des deuilndes essuyoisjiiies formes de celte chouse du Fils de rEt^rhel , decliirde de la mairi cruelle de se's propres etifans. t les temples b&tis dans les desserts de FAme'rique ou dans les nouvelles cite's chre'tiennes, remplaGdienX ces sanctuaires avilis qui, cliaqUi? ;jour,; devenoient en Europe la demeure da schisme et Tasile des revokes. Telle est la destine'e de la religion, tou jours combattu6ettbujours victorieuse. Du milieu de ses ruines, sortent, a certaines epoques fixees dans les decrets du ciel, des lieros invincibles, qui > sans autres armes qUela croix et la parole divine, la propagnt dans un lieu, quand elle sucoombe dans un autre* C'est une mer immense agitee pstr le vent des tempetes, qui regagne dans leS contrees qu'elle baigne de ses eaux, le terrain qu'elle perd sur une rive lointaine. C'est le flambeau de 1'Evangile qui fait le tour du mpnde, cdmme le Soleil acheve sa course.
Eh bien! qui le croifoit, si ce fait n'e'toit publiquement consigne dans des e'crits repandus ea.
Sfefc LA'SOCUStg DES JJ3SUITES. itfi
avec profusion?, ces miracles- de eharite et de zele qui perpetiient la fqi et le bonheur sur la terre'j ces conquiHes apostoliques, dont le souvenir devroit etre grave* en caracteretf d'or dans les annales des nations, ne sont plus ,que des erimes aux yeux de certains ennemis des jTesuites. Sous leur plume trempee dans le fiel , les missionnaires de .la Societe' sont subitement transformes en vils arnbitieux tourment6 par la spif des honneurs et par 4 ramour de la souverainete ; en ne'gocians in* te'resse's, avides d'or et d'argent, qui vont e'tablir des comptoirs j dans les fles, et ehereher l,a fortune au-del^ des mers. G'est ainsi qu'une aveugle passion fldtrit les plus ,sublimes vertus: comme s'il n'existoit pas assez de vices parmi les homm.es !
Montesquieu, Buffon -,, Haller et Mufatori portoient sur ces belles missions des Jesuites un jugefnent bien different.
Le iParaguai ; dit le ce'l&bre autetir de 1 'Esprit des lots, peut nousfournir Un.exemple d.e ces ins* titutipns singulieres faites pottr clever les peuples a la vertu. On avoulu en faireun erinle a la Societe. ft ILest glorieux pour elle , d r aV6ir ^te la premiere qui ait montre, dans ces contre^es, Pidee de la religion jdinte a celle de rhutaanite". En re'parant ies devastations des- Espagnols, elle a commence^ }) a guerir une des plus, grandes plaies qu'ait ,encore recues le genre humaHi;* Un ; sentiment ex- ? quis pour tout ce qu'elle appejle h6nneur ; et son
zele pour la religion lui ont fait entreprendi?ede grandes choses j elle j a reussi C 1 ).' ;
Les missions, dit M. de Bttffon, ont forme plus d'hommes dans les nations barbares, que les. armees victorieuses des princes : qui les ont.subjuguees. Le Paraguai n'a ete coriquis que de cette facon. La douceur, Me bon exemple, la charite et 4'exercice, de la vertu constamment pratiquee par les missionnaires, ont touclie: le& Sauvages, et vaincu leiir defiance et leur, fe'rocite : ils sont venus souvent d'eux-memes demander .a.connoitre la loi qui rendoit les hpmmes si parfaits ; ils se sont soumis a cette loi et reunis.en societe. Rien a ne fait plus d'honneur a la religion que d'avok civilise ces nations , et jeteles.fondemensd'un,empire, sans autres armes que celles de la vertu ( 2 ) .
Les ennemis de la Socie'te, dit M. Haller, depriment ses meilleures institutions. On 1'accuse d'une ambition deniesuree, en la voyant former une espece d'empire dans des climats eloignds ; mais quel projet est plus beau et plus avantageuxa rhumanite, que de ramasser des peuples disperses; dans I'horreur des forets de 1'Ame'iique^ et de les tirer de 1'etat de sauvage, qui est un e'tat malheureux ; d'empecher leui'S gueiTes;cruelles et destructives, de les eclairer des lumieres de la
(0 DeYJEsprit des lots, ch. vi, p. 4<> et ^i. ;
( 2 ) Hist.riaturelleJlDiscQW&'Svit les' Yarietes de T^pece Inwriaine,
vol. ni {-4. , p. 3o6 et 367. . , ; ;
vraie
SUR 14 SOCI^Ti BBS jgSUITES. ^
vraie religion, de les re'unirdans une socie'te' qni repre'sente I'age d'or par 1'egalite des citoyeiis et par la communaute des biens?. N'est-ce pas s'&igeren le'gislateur pour le bonheur des hommes? Une ambition qui produit tant de biens, est une passion louable. Aucune vertu n'arriye a cette purete qu'on veut exiger ; les passions ne la deparent point, si elles servent de moyen pour obtenir le bonheur public (0 ,
Je ne crains pas d'avancer, dit Muratori ; que 1'Eglise catliolique n'a point de missions aussi florissantes que celles qui sont sous la conduite des PP. Je'suites dans le Paraguai. La croix triomphe dans ces pays autrefois si barbares, et aujourd'hui si polices. Un grand nombre de peuplades adorent le vrai Dieu , et jouissent du sort le plus digne d'envie : elles goutent le plus grand bonheur qu'on puisse gouter sur la terre , 1'innocence et la paix (2) . ;
De tels temoignages et des raisons aussi convaincantes, forment assurement une victorieuse apologie des missionnaires de la Societe, qui exercoient leur zele dans toutes les parties du monde civilise ou barbare. Mais ne laissons aucun refuge a la calomnie, et discutons en de'tail les reproches faits a la Societe, au sujet de .ses missions.
(') Traitd sur divers sujets inte'ressans de politique et de morale , parag. m ,p. 120.
(^Relation des missions du Paraguai , traduite de 1'italien, im-
primee a Paris, chez Bordelet,
KOUVELLES C OWSID ll AT I ONS
ies Jesuites , disent leurs ennemis , vont an Nouveau Monde et dans les, iles eloignees, sous pretexte d'annohcer, TEvangile , mais avec 1 intention bien reelle de s'enrichir par de eriminels trafics. Dans cette viie, ils eboisissent pour theatre de leur mission les eontr&s les plus riches^ et les plus commodes. Quelles preuves plus certaines de cet esprit de eupidite, ajoutent-ils ; peut-on demander avec justice, que la banqueroute du P. Lavalette, en correspondence avec les plus riches hanquiers de 1'Europe ; puis le bref de ^enoit XIV, enjoignant au cardinal Saldanlia, nomme pour re'former la Soeiete en Portugal, de ramener les Je'suites a la doctrine de 1'Evangile et des apotres, et a une maniere de vivre reguliere ; puis encore le decret du i5 mai 1 7 58, de ee cardinal re'formateur , oh il de'clare u avoir reconnu chez les Jesuites cjuelques religleux si obstinement endurcis dans leurs transgressions, qu'on les voit non-seulement occupe's a recevoir etdelivrer deslettres de change, comme font les banquiers, mais encore a vendre des marchandiscs apportee.s d'Asie , d' Amerique et d' Afrique , pour faire eux-memes le commerce; comme si leurs colleges, inaisons, novieiats, etc., etoient desmagasins de commercans , ou des boutiques de marchands, etc. etc. etc. (0 ; puis enfin, car il faut finir ce long et insupportable detail de hpnteux commerces, 1'ordonnance du patriarche de
CO Voyez le livre intitule les Je'suites ids qu'ils out &d dans I' or (Ire politlque, religieux el moral; par M. S.
LA SOCll6 DES JESTJITES.
Lisbottne, dom Joseph-Manuel d'Atalaia, qui interdit les Je'suites, pour les memes causes, de la confession et de la predication dans toute 1'e'tendue de son patriarcat.
La marche des ennemis de 1'Institut est reguliere , et leurs batteries font toujours feu dans la meme direction. Quelques Jesuites, administrateurs des revenus des colleges fondes par la Societe dans les pays e'trangers, e'tendent un peu trop loin les branches d'un commerce indispensable pour soutenip ees e'tablissemens egalement precieux aux lettres et a la religion : le P. Lavalette, hautement bla,me par lesJe'suites ses confreres , dans .les apologies de la Societe, est en correspondance avec les principaux banquiers de 1'Europe, et donne le! scandale d'une banqueroute : done tous \es missionnaires je'suites, oil du moins la plupart, bravent les e'cueils de I'Ocean, se eonsuraent dans les sables du de'sert ^ perissent dans les flammes et sous les fleclies des sauvages, pour exploiter de nouvelles mines d'or et d'argent, meme dans des contrees oil il est reconnu qu'il n'en existe pasj pour s'enricbir par de honteux trafics , meme dans des pays incultes , oft Ton ne rencontre que des bois, impenetrables , des marais pvofonds qu'il est impossible de ciiltiver, des hommes plus semblables a des animaux farouches qu'a des ^tres raisonnables, chez lesquels on est expose achaque instant au plus grand danger de peVir de movt violente. Yoila comment raisonnent les ennemis des Je'suites, en concluant toujours du par lieu-
Her au general ; voila 1'explication claire et precise des motifs qui bnt enfante taht de prodiges de Vertu , .et agrandi 1' empire du christianisme par tant de conquetes e'vangeliques.
Les phildsophes acharrie's a la perte de la Societe, aussi bien que les disciples de Jansenius , sont plus adroits dans 1'attaque, que leurs zeles coadjuteurs, quoique egalement injusles.
Gette spe'culatiori de commerce leur paroit teller inent absurde, tellement hors de toute. vraisemblance^ qu'ils croient prudent d'envisager la chose soils un autre biais , et de verser le ridicule sur The- Msmedu martyre. Certes ? disent-ils ; nousavouons volontiers que ces moines n'alloient pas aux missions pour s'eririchir ; mais ils etoient des enthousiastes et des fanatiques. Victimes des pre'juge's da cliristianisnie 7 pourquoi, demandent-ils avec une arrogante compassion, alloient-ils se faire e'gorger dans ces deserts de rAmerique? Du moms, cette contradiction palpable entre les accusateurs de la Societe est pre'cieuse arecueillir. Elle sert a montrep combien il est injuste et ridicule de me'tamorplioser tout-^a-coup , au grand e'tonnement de Thistoire et des ennemis de la religion, ces apotres consumes du desir de conquerir a Jesus - Christ des ames raehete'es au prix de son sang, en ne'gocians devores par le desir d'amasser autaur d'eux des monceaux d'or et d'argent , en ambitieux tourmerites par la soif des hbnneurs et 1'amour de la souverainete, Quoique je commence seulement la discussion de ce
reprochede cupidite*, je suis de'ja las et honteux, tout a la fois , de re'futer ces miserables rapsodies faiprablement accueillies par les ennernis de 1'Institut, et re'pe'te'es jusqu'a satiete par 1'ignorance etla .sottise. Mais, quand jevois unP. Lizardiperce de fleches sur la pointe d'un rocher; un P. de Bre-bceuf,oncle du poete du meme nom, expirant cliez les Iroquois , sous le fer qui dechiroit ses entrailles palpitantes , sous les lames : ardentes qui bruloient son corps attache a un pieu ; un P. Lallemant, a une petite distance de ,ce heros, eueillant avec lui lai palnae du martyre, en soufFrant le meme supplice j un P. :Garnier , tout jeune encore, s'associant a cette gloire du christianisme ,dans une autre bourgade ; : quand je me represente un P. Claver, prenant volontairement le titre d'esclave des Negres, pour se devouer a Gartliagene , pendant quarante , annees consecutives, au service de ,ces esclaves abrutis, dans les reduits les plus sombres et les plus infects, au milieu detoutes les miseres de rhumanite soufFrante et avilie: quand j'apercois, sur.les aives desertes de .Hie de Sancian , r le heros des Indes Orientales, Francois Xavier, convert de re'clat des innombrables victoires : remporte'es sur trente royaumes soumis a rEv.angile , mourant dans un absolu de'nuement de tout secours humain, en poussant un soupir de zele vers Tempire de la Chine, ou il avoit resolu de planter la croix : quand je compte avec surprise , huit cen^s niissionnaires Jesuites engraissant, de leur sang ;repandu pour la foi , les
l5o. WOUVELLES CONSIDERATIONS
terres e'trangeres qu'ils ont arrosees de leurs sueurs^. hujt raille apotres du meme ordre , bravant ayec jntrepidite tout ce que la nature a d'effrayant , J|e s neiges e'ternelles, les rocliers arides, les fleuves dangereux , les sables brulans ; tout ce que les prejuges ; des peu pies civilises ont de rebutantet de barbare, des superstitions stupides , des vices enracines , des. passions indomptables j tout ce que la ferocite des hordes sauvages a de plus horrible , une grossierete revoltante , des mebs degoutans , des habitudes : ignobles, des supplices afFreuxj dans la vue de donner au monde des peuples polices , vivant a 1'ombre de 1'etendard de la religion, sous la protection d'un gouvernement paterae! , dans la paix , 1'innocence et le bonheur : quand je vois, dis-je ; tous ces miracles de civilisation et de christianisme ^ Operes, dans des regions lointaines , par les enfans d'Ighace , en foulant aux pieds tout interet personnel, en oubliant tout motif de gloire et d'opulence , je ne peux , je Tavoue, contenir lessentimens de mon indignation,, si^ au meme moment, je me rappelle que la jalousie et la haine ont insulte a la justice, et dechire le voile de la pudeur, jusques a vouloir faire de ces heros de 1'Evangile une societe de ne'gocians interesses, une association d'ambitieux execrables au. genre humain. - -
Gertes, dans ce spectacle des missions des JesuiteS)' il ne m'est possible de vdir, ni des contre'es riches et commodes ou ces missionnaires voiit cliercher les douceurs du repos et les agre'mens de 1'aisance, ni
SUR tA SOCliTtf DBS
des ne'gocians habiles environnes de 1'eelat des richesses, ni des rois puissans assis stir le trone; Coin* mandant a des nations nombreuses, Plut a Dieu qufe tons les oppressfeurs ;des families paiivreS et infortune'es, qui se noumssent des larmes de la veiive et de 1'orpIieJin, bornassent leuiisi'njustes vexations a cettfc ctipidit^ dont on fait un criine a 1'Ihstitut! nbs eites opulentes ne seroient point afflige'eg par 'Ife de^ chirant spectacle de tant de misereS gemi^sarit a cote de rabondance et du lu-xe. Plut k DieU que ces fameux conque'rans , qui e'difient leur gloire stif'-leS toinbeaux des families et stir les de'bris d^s enipii^ tournassent les fureurs de leur insatiable Ambition vers, 1'objet de ces conquetes apostoliqu'es repi-ochees a la Societe avec tant d'amertutn^ et de maii^vaige foi !, 1'uhivers ne seroit pas> dans tous: les siecles> un temple consacre au malheur des nations , e t la France , si long-temps victims de oette ambition qui se joue dans les ruines et dans le sang /lie pleureroit pas , avec une si am^re douleur, les jours de sa gloire ancienne 'j fle'trie par les et les crimes de la revolution, suivis des injustices et des mallieurs de la tyrannie.
Que prouvent done , dans le proces des Jesuites , la banqueroute du P. Lavalette, le bref de Benoit XIV au cardinal de Saldaiiha, le decret de ce cardinal, et la conduite de domd'Atalaiaj patriarclie de Lisbonne? Ces fails et cesautorites prouvent tout au plus les torts de quelques religieux; mais ils laissetit intact 1'honneur de la Societe. II faut d'ailleura re-
I 52 W O U Y PL L E S ; C 6 tf S 1 1) R A T -I ON Si
que si: Ton .excepte le P. Lavalette , dont iteiest inexcusable, les autres faits alle'gues spnt de'nues.de preuves ^authentiques. Le cardinal de Saldanha et le patriarche de Lisbonne agissoient sous, rinfluerioe du ministere , alors occup^ de la destruction des Jesuites^Leiir bonne for et leur religion ontpu etre facilement trompees par les artifices, de Poi^bal , si toutefois la fermete de leur caxactere ne plia pas devant les menaces de ce ministre violent et cruel : et s'il existoit quelques abus, ils auront e'te enormement grossis, afin de rendre 1'Institutpdieux : aux fideles et suspect a Fautorite eccle^siastique. , ;
G'est le jugement qu'en porta cet archev&jue de Bahiaj qui fut cliasse de son sie'ge etreduit a vivre d ? auniones: v jpo.ur avoir refuse' de de'clarer, eontre sa .canseience, que les Jesuites exergoient un commerce illicite. Tel futencore celui de Clement XIII. Gonvaincu que la passion e'toit le mobile de toute cette affaire , et que les accusations dirige'es eontre la Societe, etoient autant de perfides calomriies, il ?eUsa d'appuyer de son autoritela persecution excite'e eontre 1'ordre de saint Ignace, aimant mieux se3rouiller avec la Gour de Portugal, que d'oppriraer rinnocenee. ;
Quant a Benoit XIV , illustre ' pre'de'cesseur de Gle'ment XIII,' il ne dit point,' dans son bref au cardinal de Saldanha , ce que M. S. lui fait dire. Ce savant jpontife, harcele par la Cour de Portugal^ consentit a nolnflier ce cardinal pour 'verifier les
STJ1R. LA SOCI^TlS i)ES jr^SUITES. 1 53
faits qu'on imputoit a la Societe, et pour reformer lesabus, dansle cas ou ils existeroient; mais line declare nullement les Je'suites coupables , apres avoir hautement te'moigne qu'il porte a la Compagnie I'affection la plus tendre (0. II dit qu'il a cru devoir suivre les vestiges de sespredecesseurs dans des circonstances semblables, en chargeant un membre du sacre Golle'ge de prendre sur les faits des informations exactes, et de faire son rapport au saint Siege, afin de le mettre en etat de rendre, apres un inur examen , nne sentence definitive ( 2 ). II investit ne'anmoins le cardinal des pouvoirs les plus etendus pour reformer les abus , et rappeler les Je'suites a une vie; reguliere, mais toujours dans 1'hypothese que ces religieux seroient de'chus de leur ancienne regularite' (3). II est done clair que les citations de 1'ancien magistral sont pleiries d'inexactitudes , pui&- ' qu'il met, dans la boiiche de Benoit XIV, un Iangage tout ! different de celui qu'il tient re'ellement.-
Ge que le meme ecrivain ajoute sur la revolte des habitans du Paraguai et de 1'Uraguai, excitee par les Je'suites, contre les arme'es combiners de 1'Es-
W Nos qui Societatem praefatam paterois conaplectimur affec-
C 1 ) u TJt poslea, matura consideratione adhibits, quidcfuid statuendum sit opportune et saluberrime decernamus .
( ) Si fortasse excilerint;.... si aliquos in aliquo delinquentes repereris, eos juxta canonicas sanctiones pumas et castiges . Voyez
le Bullaire de Benoit XIV, tdfcde Tenise, 1 778 : Appendix alfera , p, 388. .
1 5/f NOVVELIES CONSIDER ATI O N S
pstgne el du Portugal, est Regalement marque* aw coin dela fausseteet de'la maiivaise foi. Au premier ordre du souverain , les Je'suites, soumis a la puis* sance qui vieftt de Dieii, quit te rent ces peuplades pacifiques > ou 1'Espagne recueilloit chaque antieeuii .tribut d'utiecu par tete. Us pousserent menie/riie% ro'israe derob^issance jusques a s^ concerter av6c les commissaires du Roi , pour derober a la connois* sahdie des Indiens;la .nouvelle de leur de'part , dans la crainte; qu'ils ne coiirussent aux armes, et qu'iU ne se i^evoltassenti Mais cette afSigeante nouvelle ay ant <ete btent&t iconnue de ces sauvages civilises , les miSsionnaireS de la Socie'te les :exhorterent a la paix et a la soumission. Us leur firent Tie'tage 'des pretreg seculiers cfti'oft fit venir de la ville de Sainte- Groix pout les reinplacer , et ne negligerent aucun des nioyens qui pouvoient maintenir le caJme et prevenir la sedition. Cependant, outres de lihjustice faite a leurs bienfaiteufs, pour lesquels ils cbnservoient une tendresse filiale, saisis par la crainte de Subir de cruelles vexations de la part des gouver-* neurs, n'ajant aucune confiance dans les no u* veaux missionnaires qui ignoroient leurs habitudes et leur langage , les neophytes afflige's ^e retirerent dans leurs forets, en disant, les yeux mouilles d6 larmes : ftiisqu'on nous a ote iios Peres, nous aimons. mieux retourner dans nos bois, que de rester dans des Reductions oti nous ne les verrions plus . Et la re'volte n'e'clata contre les Espagnols , qu'apres le de'part des missionnaires Je'suites,
SUR LA SOCI^TlS DES JESUITES. l55
furent tons eloigtie's insensiblement ; et sans bruit, durant Fespace de huit mois , de ces paisibles et lieiireuses contrees, ou ils avoientplante, avec la eroix , toutesles vertus cliretiennes, au prix de leurs sueurs et de leur sang (0. Voila 1'histoire fidele de ce qui se passa dans cette circonstance memorable. Le,s meinoires envoyes a Rome, au nom diiroidePortii' gal , ou Ton accusoit les Jesuites d'etre les auteurs de la sedition et de la revolte, avoient e'te redige^ paries ordres du marquis de Pombal, qui vouloit , a quelque prix que ce fut , les rendre odieux au saint Sie'ge, et les couvrir d'infamie. Mais Clement Xltl, qui n'avoit dans cette affaire d'autres interets a consulterque ceux dela religion et de la justice, def<eudit, avec intrepidite' et jusques a la fin, 1'innocence de ces religieux.
Des Jesuites prtfdicateurs et confesseiirs des rois de France.
N'est-il pas e'vident, continuent les ennemis des Je'suites , que ces religieux sont domines par 1'ambir tion, puisqu'entete's de leur pretendu meVite, et travaillant sans reMche pour Mablissement de leur monarchic universelle, on les voit s'insinuer dans les Cours, s'emparer adroitement de la confiance ties princes, devenir pr<3dicateurs des grands et
W Voyez Touvrage latin De vildet moribus IreJecim Paraguayo- *um, compose par le P. Joseph-Emmanuel JPerama*,l'im des Josuites exiles du Paragnai.
I 56 WOUVELLES
confesseurs des rois, afin de regenter toutes les classes de la societe' , decider les inte'rets politiques des nations, et gouverner a la fois les families et les Etats.
Etrange ambition , qui se ferme la voie des dignites ecclesiastiques par le vceu solennel de ne les briguer dans aucune circonstance , et de ne les accepter jamais que pour obeir a un ordre formel dtt chef de TEglise ! Us savoient bien , dira-t-o:n , :se faire donner de pareils ordres, et leur ambition etoit d'autarit plus artificieuse, qu'elle se eouvroit clu voile de la modestie. L'liistoire re'clame hautet-
ment contre cette nouvelle accusation. Des 1'origine
. - it
de la Societe', les enfans d'Ignace se .signalerent par la perfection du de'sinte'ressement , et par reloignement des honneurs. Le P. Le Jay, un de ses premiers disciples , rejeta , sans deguisement , 1'offre qui lui fut faite du siege episcopal de Trieste : saint Francois de Borgia , .vice-roi de Catalogue avant d'etre Je'suite, refusa le chapeau de cardinal, avec plusieurs eveches : le P. Canisius, surnomme 1'apotre de 1'Allemagne,, re'sista constamment auxvives sollicitations que lui fit. 1'empereur d'Autriche, d'accepter I'archev^che de Vienne:: et.combien d'^utres exemples de cet heroi'que de'tachement des grandeurs nefournissent pas.les annales de la S.ocie'te ! .11 suffit de nommer ici les Maldonat,.les Coton,.les Beauveau , les Montmorenci , les Charles de Lorraine , les Longueville , les la Tremouille , lesVaube'coiirt J les Sirmond, lesBourdaloue. Cesnoms, illustres.pa:r
sun iA SOCIT DES JSUITES.. 157, la naissance ou par le talent, auroient brille dans le monde de 1'eclat des honneurs , s'Us n'eussentpas cteinscrits sur le catalogue des enfans d'Ignaee, II n'a manque a tant de savans et d'liommes celebres enrole's sous les etendards de ce patriarche de 1'ordre, que de n'etre pas membres de la Societe , pour etre Sieves aux premieres dignites eccle'siastiques. Pour re'compenser un me'rite tres- distingue', pour associer a 1'e'piscopat et au sacre College des hommes capables de rendre a la religion les plus grands services, les papes orit cru,il est vrai, devoir forcer quelquefois la barriere sacree qui fermoit aux Jesuites le chemin des honneurs. Mais, si Ton fait attention a la multitude des predicateurs ce'lebres ? des ecrivains distingue's et des noms illustres qui out honore I'lnstitut ., ces ordres absolus, sous lesquels tout doit plier, meme 1'humilite et 1' amour de la retraite, ont ete donnes tres-rarement. Penetres de respect pour la haute sagesse de saint Ignace, qui lui avoit fait etablir cette regie , ennemie de 1'ambition , alin de preserver son ordre , destine a jeter un grand eclat dans 1'Eglise et dans le mo tide litteraire , du faneste relachement ou cette passion Feut infailliblement precipite, les papes, si vivement interesses a maintenir la regularite dans cet ordre religieux , se de'terminerent difficilement et seulement pour les plus graves raisons , a placer un Jesuite sur la chaire episcopate, ou ale de'corer de , la pourpre romaine. Un ambitieux qui , dans la vue de faire fortune , voudroit embrasser Hnstitut , se-
l5S -NOUVELLES COWSIDlhl AXIOMS
roit done un sot et un imbecile; or, si tel eloit le caractere de son esprit, a coup sur il ne seroit pas Jesuite;
Mais on est blesse jusques au vif de les voir pre'dicateurs a la Cour et confesseurs des rois.
J'ose dire que cette accusation est dirigee contre le talent et la vertu. C'estle talent qui les a conduits dans la tribune sacre'e, otr les ministres de la religion disent la verite' aux princes ; et c'est une vertu e'minente, jointe a une rare sagesse, qui les a rendus de'positaires des secrets de leurs consciences. Parce
1 que Bourdaloue e'toit Je'suite, falloit-il que Louis XIV lui defendit de prononcer en sa pre'sence les oracles del'Eternel, avec cette sainte liberte et cette force de raisonnement qui font un immortel honneur a son talent , a son ame , a ses compositions oratoires.
. Parce que les PP. La Rue , Segaud , Neuville et tant d'autres pre'dicateurs distingue's vivoient sous les bannieres de 1'Institut, falloit-il que le meme anatheme fut lance contre ces religieux , et que le plus beau theatre de 1'eloquence de la chaire demeurat eternellement ferme a leur talent et a leur zele ! Le reproche d'ambition fonde' sur 1'emploi de predicateurs des rois, que Ton fait a la Societe avec tant de partialite' et d'injustice, est done une injure qui-retombe sur le talent. J'ajouterai que Ton fait un outrage ala vertu , quand on accuse les Je'suites d'avoir ete domine's par cette dangereuse passion, parce; qu ils ont etc' choisis pour etre les directeurs de la conscience des Princes. Si le P. Edmond Auger devinf
DES J^StTlTES. C l5c)
cqnfesseurde Henri HI, ee n'est'rii a rintrigue ni a Vamfritic-n qu'il dut eette honorable distinction et ce pe'nible fevdea u , mais. settlement a 1'etendue de son savoir, a la. saintete de sa -yie'et aux nombreuses eonquetes; qvul ayoit faites. al'Eglise catholique par ses eloquentes pve'dicatipns, plewqs d'onction, de Solidite et de jele. l<e.P. Goton^ qqnfesseur de Henri IV et 4q Jjouis X.III> -iaaontra. ? par des preuves authentitjues, que TambitiQii ne VaYQit pas conduit a la Cour, Henri IV, juste appre'ciateur du me'rite des hommes, comme il e'toit bon roi, habile administrateur, et guerrier courageux, \qulijt le riommer a rareheveche d' Aries, et lui procurer la pourpre romaiqe j le Jqsuite desinteresse employa son credit a ^'loigner de lui ces. hanneurs.
Goton , ditle president Grammont, vecut longtemps dans la pratique delavertu; et ce qui est rare , ineme dans un religieux , il fut exempt de toute ambition. Charge de la direction de la con,. science de Henri IV, il ne fit rien a la Cour pour 5> ses 'interests personnels. Parvenu au sommet des sciences, il devint encore 1'ora.tetir le plus e'loquent du regne de ee prince. G'est sans doute quelque chose de grand aux yeux des hommes; )> mais ce qui est encore plus digne d'eloge, c'est qu'il ve'cut pour Dieu. C'e'toit un lys d'une blancheur eclatante au milieu des epines, c'est-a-dire, un homme d'une vertu sans tache, malgre' la contagion de la Cour . (Hist. Galliee , p. 65i 7 ad an. 1626).
1,6.0 NOUVELtES
Ceux qui 1'bnt connu familiereraent, dit BIN pleix (*) , .peuvent porter te'moignage que c'etoit un parfait religieux, et autant passidnne pour; le service du Roi et de 1'Etat, qu'un bon et fidele sujet le peut etre. Aussi Sa Majeste , qui etoit autant habile qu'homme de son royaume, pour juger de 1'humeur et du me'rite des personnes , le cherissoit grandement pour ses loua- ?) bles qualite's, et le faisoit souvent appeler pour s'entretenir avec lui , et lui parloit a toutes rencontres .
Le P. Annat, confesseur de Louis XIV, a qui Pascal adressa ses deux dernieres Lettres Provinciates , le P. Annat n'etoit certaiiiement ni un flatteur, ni tin ambitieux. II perdit les bonnes graces du monarque, et fut renvoye' de la Cour, pour avoir parle' au .Hoi, avec une liberte e'vangelique , de la passion dangereuse que ce prince commencoit a eprouver pour la duchesse de la Valliere.
Au temoignage du due de Saint-Simon , le P. la Chaise ? autre confesseur.de Louis XIV, etoit un ho name estimable, a qui les ennemis memes dela Socie'te' rendpient justice. Ce courtisan n^toit pas un devot enthousiasme des Je'suites : or voici comment il s'exprime au sujet de ce religieux : Le P. de la Chaise, dit-il, etoit d'un esprit me'diocre, mais d'un bon caractere, juste, droit, sense', sage, doux et mode're, fort ennemi de la delation, de la vio~
C 1 ) Histoire de Henri le Grand, p. 5og.
lence
SUK LA SOIT DES jtfStTT "ETS. l6t
iehce ;et des eclats : il avoit de I'honneur, de la probit^ > de I'humanite et de la bohte; affable,' poli, modeste, meme respectueux.... il etoit desinteresse en tout genre, quoique fort attache a sa famille : il se piquoit de noblesse , et il la favorisa en tout ce qu'il put : il etoit soigneux de bons choix pour 1'episcopat, surtout pour les grandes places , v et il fut heureux tant qu il eut Fentier ere* dit : facile a revenir quand il avoit ete trompje, et ardent a reparer le mal que son erreur lui avoit fait fairej d'ailleurs, judicieux et pre*cautionne.... Le P. de La Chaise mourut paisiblemerit a cinq heures du matin. Les deux superieurs (le P. Le Tellier, provincial, et le P. Daniel, supe'rieur de la maisqn professe, ) apporterent an Pvoi, a 1'issue de son lever, les clefs du cabinet duP La Chaise, dans lequel ii y ayoit beaucoup de memoires et de papiers. Le Roi les regut devant tout le'monde; en prince accoutume' aux pertes; loua le P. La Chaise, surtout de sa bonte; puis souriant aux
Peres : II etoit si bon , ajouta-t-il devant tous les courtisans , que je le lui reprochois souvent ; et it me re'pondoit : Ce n'est pas moi qui suis bon, c'est vous qui etes dur.
3) Le P. de:La Chaise , par bien des fails en sa vie y supprirha bien des fmponneries et des avis anb- : iiymes contre beaucoup de gens , en servit qu'an-' tite' , et ne fit jamais de mal , qu'a son corps defen- 5 > dant; aussi fut-il generalement regrette. Lesen'ne> ; mis memes des Je'suites furent forces de lui'rendre^
l62 HOITVELLES CQKSIII^R ATIONS
justice, et d'avouer que c'etoit un homme de bien et honnetement ne, et tout-a-fait pour rempUr sa place .
Quant au P. Le Tellier, il est > de tous les Je'suites confesseurs des rois de France, celui que les ennemis de la Societe ont maltraite avec le plus de violence. II s'etoit oppose avec zele au, progres du janse'nisme; et la ruine de Port - Royal, dont on pretend qu'il avoit provoque la destruction , fut , aux yeux du parti , un crime impardonnable* Apres la mort de Louis XIV, Tesprit de la Cour ckangea totalemeht. Pour appaiser les querelles du janse'nisme , onchercha desvoies de conciliation, et Ton prit des demi-mesures qui envenimerent le mal, au lieu de le guerir. Le P. LeTellier, qui s'e'toit signale par son ardeur a soutenir les inter^ts de la foi catholique , fut exile a Amiens , puis a la Fleche, ou il mourut en 1719.
C'est le zele de ce religieux a combattre le jansenisme , qui donna lieu a la fable de I'enrolement de Louis XIV sous les drapeaux de saint Ignace, et a beaucoup de vagues declamations contre la Societ^. Puisqu'il etoit ennemi declare de 1'erreur du jansenisme et de Quesnel, et qu'il employoit son cre'dit a la discrediter et a 1'affoiblir, il devoit necessairement Itre uri intrigant et un ambitieux : or, c'est sous ces odieuses couleurs qu'il fat depeint au public, dans les pamphlets et les libelles que publicrent les ennemis des Je'suites. De lacette accusation calomnieuse d'une ambition sans bornes et sans
SUll LA .SOC-I&T-3 DBS J^SUITES. i63
frein, qui penetre dans les palais des princes, s'empare avec artifice de la confiance des rois, et se de'guise fmeraent sous le manteau de la ve'rite et de la vertu, pour regenter tousles rois, toutes les families et tous les Etats, en dirigeant .toutes les consciences.
Ridicule accusation ! pitoyable et e'vidente ealomnie! L'ambition ne borne pas ses de'sirs. a des marques steriles d'estime et d'affection : oiyou sont les riches abbayes dont le P. Le Tellier ait e'te' pourvu ? ou sont les eveche's qui lui aient e'te offerts , et qu'il ait acceptes ? Faut-il confondre le zele a maintenir Tancienne doctrine contre les attaques d'une nouveaute' dangereuse , qui met le trouble dans 1'Etat et dans 1'Eglise, avec les bassesses et les crimes d'une ambition de'yorante? Et parce qu'un roi puissant honore un simple religieux de sa bienveillance , est-il necessaire qu'il devienne subitement te'moin insensible des rnalheurs de 1'Eglise ? Qu'y a-t-il done de commun entre ce zele consei-vateur de la foi, protecteur de la tranquillite publique., et cette remuante et dangereuse ambition qui de'cne v insuite, calomnie, pour tyranniser les consciences, et humilier ses semblables ?
De F esprit de corps reprpche aux Jesuiles.
Rien done de plus faux et de plus injuste que ce reproche d'ambition fait a la Societe , avec tant de perseve'rance et de mauvaise foi. Les Jesuites soutenoient, il est vrai, Tlionneur de Tlnstitut par des taleiis distingues, par des services eclatans, par des vertus heroiques ; mais cette noble emulation, designe'e sous le nom d'esprit de corps, ne doit etre confondue ni avec cette dangereuse ambition qui amene la chute des trones et fait le malheur des peuples , ni avec cette basse jalousie qui regarde d'un osil triste et chagrin, comme une humiliation personnelle / les honneurs prodigues a des institutions e'minemment utiles. Loin de me'riter cette ignoininieuse fle'trissure, unetelle emulation est digne d'es.time , et sollicite des eloges; car nori-seulement elle contribue a mettre la vertu en honneur, dans les Etats, mais elle influe encore puissamment sur le progres des belles-lettres et des arts liberaux: tousles corps, la magistrature , les universite's , les acade'mies , les ordres religieux , sont plus ou moins excite's a 1'accomplissement du devoir et a la culture des lettres, par la perspective d'une gloire sans tache. Lors done qu'avec amertume on traduit les Je'suites au tribunal du public, comme des intrigans et des ambitieux, parce qu'ils ont ete' honore's de la bienveillance des
'StR. LA SOCI^T^ ES J^SUITES.
rois, on condamne, dans ces religieux, un. sentiment louable qu'on respeete; dans les autres corps; on blame avec impudence les princes amis de,. la religion et proteeteurs des socie'te's savantes, d'avoir su discerner et appre'cierle talent, honorer.et recompenser la vertu. Et cette critique, envenime'e par la haine, est d'autant plus meprisable- qu'elle . cherche;a fletrir des.vertus heroi'ques enfante'es par , le christianisme , et dont la gloire immortelle rejaillit sur la religion , en s'efForcant d'avilir les plus nobles conquetes dont le recit puisse enrichir les annales d'un peuple, celles qui, ont pour objet unique le triomphe de PEvangile, la sage direction des rois dans les voies de la vertu , la civilisation des peupl,es sauvages, et le bonheur du genre humain.
; Et si 1'on veut absolument que les Je'suites aient concu une trop haute idee de leur institiit, et qu'ils aient pousse trop loin 1'esprit de corps, je re'pondrai qu'ilfaut porter, sur les institutions, le meme jugement que sur les hommes : le meilleur n'est pas celui qui est exempt de deTauts,,mais eelui qui ; en a le moins: Optimus illc est gui minimis urgetur. Une perfection qui ne laisse rien a la censure, est le privilege du ciel, et non 1'apanage de la terre. Pour bien juger de 1'utilite' d'un e'tablissement quelconque , il ne faut done pas calculer ses torts sans attention a ses services : il faut , au contraire , placer en meme temps , avec une scrupuleuse exactitude, dans la balance de la justice, et prononcer de sang froid , si la masse des services 1'em-
WOUVELLES CONSIDERATIONS
porte de beaucoup sur les torts qu'on pent lui reprpeher. Or , que Ton souinette a ce severe exameh la Societe des Je'suites, et Fon sera force d'avouer que son existence, abreuvee des plus grandes amertumes , a e*te an bienfait signale' de la Providence aceorde awx Etats.
Que peut-on reproeher aux Je'suites, dit M. de Chateaubriand ( r )?Une pre'tendue ambition > qui n'etoit ehez eux que celle du zele. Ilsera toujours beau, dit Montesquieu, de gdnverner les kommes en les rendant keureux. Pesez la masse du bien que les Jesuites ont fait; souvenez-vous des eerivains celebres queleur corps a donnes a la France, ou de. ceux qui se sant forme's dans leurs ecoles ; rappelez-vous les royaumes entiers qu'ils ont con- 5) quis a notre commerce par leur Uabilete, leurs sueurs; et leur sang; repassez dansvotre me'moire >i les miracles de leurs missions au Canada, au Paraguai , a la Chine , et vous verrez que le peu demal dont le& philosophes les aecusent, ne bar lance pas un moment les services qu ils ont rendus, a la societe* .
.(') Ge'nie dit Christianisme , 4." part. liv. vi, ch. 5.
SUR LA SOCI^T^ DES jtfSUITES. 167
CHAPITER XIL
Exnmen de Vaccusation de morale reldcke'e.
LA plupart des homines aimant mieux rife que raisonner, 1'arme de la plaisahterie est, dans une* .guerre d'opinions et d'ecrits, beaucoup plus redoutable que celle du raisonnement. Le public croit volontiers a la parole d'un auteur qui a trouve 1'aimable, mais dangereux talent, de Vegayer aux de'pens d'un corps, ou d'un individu. Aussi, de tous les incredules du dernier siecle qui ont souille leur plume en combattant le christianisme, Voltaire est celui qui lui a porte les coups les plus funestes, parce qu'e'tant doue d'un esprit souple, ingenieUx et plaisant , il versa adroitement et a pleines mains le ridicule sur les livres saints, sur le sacerdoce , sur les institutions monastiques, sur les objfcts les plus sacre's et les plus augustes de la religion. Et parmi les ecrivains qui vengerent la verite des outrages du philosophe de Ferney , 1'abbe Guenee, de 1'acaddmie des Inscriptions et Belles-lettres, obtmt le rang le plus honorable, pour avoir su demasquer' le mensonge et rimpiete*, en joignant aux ressources de 1'erudition le sel d'une plaisanterie fine et delicate , et a la justesse des raisonnemens , le piquant d'une ironic d'autant plus sanglante , qu'dlfe etoit i'evetue de toutes les formes de la politesse.
!it68
Pascal avoit saisi ce foible de 1'esprit huiiiain , lorsqu'il re'solut de defendre le janse'nisme, accable sous les foudres de 1'Eglise , en vouant au ridicule et au mepris la Socie'te des Jesuites. Dans les fameuses Provinciates , il pretendit que 1'esprit dominant de cetteSociete'etoit un esprit d'ambition, qui avoit pour but ragrandissement de I'ordre; que dans la vue de gouyerner le monde entier, ils avoient adopte une morale nouvelle, faite pour tous les gouts et pour toutes les passions. S'il se presente a eux quelqu'un, disoit-il, qui soit tout resolu de rendre des biensmal acquis , ne craignezpasqu'ilsl'en de'tournent; ils loueront, au contrail^, et confirmeront une si sainte reso-
lution. Mais <Ju'il, en vienne un autre qui veuille avoir I'absolution sans restituer, la chose sera bien diflficile, s'ils n'en fournissent des moyens dont ils se rendront les garans. Par-la ils conservent tous leurs amis, et se de'fendent cpntre tons leurs ennemis , II va encore plus loin ; car, dans tout le corps de 1'ouvrage, il suppose qu'il y a un eomplot de tons les superieurs je'suites avec tous les directeurs et les theojogiens de la Socie'te, cpntre les regies des moeurs trace'es dans 1'Evangile, afin d'arriver a cette domination universelle. Pour donner tin air de vraisemblance a cette liypothese , qui deyoit naturellement inspirer de la de'fiance, il expose les opinions relachees de plusienrs the'ologiens Jesuites, d'ou il conclut que ces bons Peres * si ze'le's en apparence pour la gloire de Dieu , autorisent, selon les temps et les circonstances, le vo! 2
S JJ R t A S C ; I , T & DES J jfeS-.UI.ar E'S. > T 69
rhomicide , I'adiiltere , ridolatrie et tqus les crimes. Jl soutient que ces opinion? n'etoient pas des seritimens particuliers a ces theologiens ,' mais ceux memes de la Socie'te, attendu qu'aucun de ses membres ne
\pouvoit publier un e'crit sur la morale, qu'il ne fut auparavant revetu de 1'approbation des supe'rieurs de 1'Ordre. Enfin, dans le probabilisme ,- opinion tlieologique alors fort accredite'e, il montre le fondement, et comme.le secret de cette politique deliee etinfernale, qui se rapportoit, en droite ligne^ a 1'ane'antissement de la morale e'vangelique :,etparce que cette matiere etoit serieuse et propre a rebuter la plupart des lecteurs , il cut soin de 1'assaisonner de plaisanteries fines et spirituelles, et dedonner a son style les tours les plus piquans et la forme la plus agreable. II inspiroit d'ailleurs une grande confiance aux esprits le'gers et superficiels , en faisant semblant de citer textuellement les passages des livres des theologiens je'suites, qu'il appeloit successivement sur la scene pour leur faire jouer un role comique.
, C'est a ces ruses de guerre, que les Provinciales durent leur brillante fortune. .
Bien n'e'toit plus adroit que ce proce'de' de Pascal dans la position embarrassante ou se trouyoit le janse'nisme. Innocent X avoit condamne les cinq fameuses propositions de Janse'niusj le clerge de France avoit e'crit au Pape des lettres de conjouissance et de remerciement ; le Roi avoit ordonne la publication et 1'exe'cution de la bulle qui foudroyqit
170 WOtTVELLES CONSIDERATIONS
la nouveaute; la distinction -da droit et du fait avbit ete.rejete'e par 1'assemblee du clerge', comme une yaine subtilite qui tendoit a eluder les jugemens solennels de i'Eglise en matiere de doctrine; Arnauld avoit ete reavoye de la Sorbonne, et le nom de ce patriarche du jansenisme n'existoit plus sur le catalogue des.docteurs. Ainsi le parti, au lieu d'enrolei* de nouveaux adeptes, perdoit chaque jour une partie de son .credit et de sa faveur. II sembloit e'crase sous les anathemes de I'Eglise, luttant pe'ni^ blement , dans les angoisses de la tnort , contre les attaques de la puissance temporelle et spirituelle.
En egayant ses lecteurs aux de'pens des Je'suites , en representant ces religieux comme les corrupteurs de la morale , Pascal affoiblissoit un puissant et terrible ennemi du janse'nisme, donnoit le change au public, qui ne s'occupoit plus de cette erreur, mais de la morale qu'il croy oit sape'e par ses fondemens ; et montroit dans des hommes que Ton disoit ^tre les adversaires de'clare's de la foi catholique, les intrepides deTenseurs des maximes de 1'Evangile. II imitoit la conduite d'un habile ge'ne'ral, qui , dans le -sie'ge d'une ville, fait une fausse attaque, afin d'en surprehdre 1'endroit foible, en dirigeant, vers un autre cote', les forces de Tennerm.
Dans un seul chapitre de cet e'crit , il m'est impossible de re'futer en de' tail toutes les accusations de morale relache'e que Pascal a faites a la Socie'te. Le P. Daniel en a montrd la faussete', ainsi que la
SCR LA SOCltiTlS DBS JSUITFS. 171
inauvaise foi de 1'auteur, avec esprit et solidite $ dans ses Entretiens de CUandre et d'Eudoxe. Je me bornerai a faire voir , 'r.o que le complot des supe^rieurs de la Societe' avec les theologiens etlesdirecteurs des Jesuites, ayant pour but 1'agrandissement de 1'Ordre, aux de'pens de la morale de I'Evangile , 6stune : veritable chimere; a. que les preuves allegue'es par cet e'crivain , pour demontrer 1'existenee de ce complot , sont ridicules au supreme degre ; 3. que les Lettres Provinciales sont marquees au coin' de 1'ignorance ou de la mauvaise foi.
Rien n'est plus chimerique que ce complot des superieurs des Jesuites avec les theologiens et les directeurs de la Societe', ayant pour but 1'agrandissement de 1'Ordre , aux depens de la morale de 1'Evangile.
Suivant Pascal , ce complot subsistoit long-temps avant 1'epoque a laquelle il ecrivoit, puisqu'il citoit, en preuves de son existence, les opinions theologiques d'un grand nombre de Je'suites quie'toient morts et enterre's avant meme qu'il fut question de lui dans le monde. .
Or est-il possible qu'.un tel complot cut existe si long-temps, eut e'te' meme execute pendant environ un siecle, sans avoir e'te' de'couvert et de'nonce' a l ? autorite' temporelle et spirituelle ? Sans parler des pnnces, des papes , des eveques, des gens de lettres
; '1^2 . WO'tr^VEtLiES C
; et detant de millions d'honimes qiii avoient les. yeux
,, puverts:,sur la Societe,, et qui examinoient attenti-
vement sa conduite , quatre sortes de personnes au~
roient'du connoitre cette chimerique conjuration ,
et, la devoiler au public ; savpir : les Protestans , les
povices de 1'Institut, les religieux vertueux qui exis-
toient dans le sein de laSpciete, et les Je'suites .qui
, en etoient expulse's oil renvoyes. ; . ' ;
B'abord.les Protestans. On sait qu'ils hai'ssoient i . *
-..mortellementles Je'suites, et qu'ils cherchoient ales decrier en tbute rencontre dansl'opinion des princes et des peuples. On sait encore qu'ils ont invente, pour p'erdre ces religieux , ^des calomnies si singulieres et si atroces, que Leibnitz meme, quoique lutherien, les a appele'es sans de'tour, impertinentes et ridicules. On sait de plus, que parmi ces accusations caloninieuses, se trouvent celles d'enseigner tine doctrine attentatoire a la vie des princes, et de trainer des complots contre la tranquillite des Etats.
* Comment est-ii done arrive' que cette conjuration ait e'te' inconnue a des liommes si clairvoyans et si passionhe's? Un secret confie a dix personnes, est expose' au plus grand pe'ril d'etre train et de'voile', soit par des revelations , soit par des imprudences , qui echappent meme a des voleurs et a des assassins de profession : et Ton veut que, pendant un siecle environ, le secret de ce fatal complot attribue' aux Je'suites ne soit jamais parvenu anx oreilles des Protestans; bien qu'il ait ete confie a quinze ou
. vingt mille religieux qui se le disoient les uns.aux
STJft I* SOClfiT DES .
atitres, ou qui le recevoient immediatement de leurs superieurs; Si ce complot n'est pas une chimere 7 .le pays des chimeres n existe plus, et tout est re'alite dans le domaine de Timagination et de 1'absurdite'.
o les novices qui sollicitoient leur
mission dans la Socie'te', on coniptoit sans doute beaucdup de jeunes gens estimables sous tout rapport , qui desiroient mettre leur salut en surete' , et venoieht cliercher la vertu dans 1'ordre de saint Ignace. Pour obtenir cette faveur, les uns renonoient aux plaisirs du siecle, les autres aux avantages d'une brillante fortune ; d'autres enfm , aux places lionorables que leur promettoit le talent ou la naissance. A coup sur, tous ces novices ; dont la plupart menoient , dans le monde , une vie honnete et cliretiehne ^ avant de se ranger sous les banniere$ de I'lnstitut, n'etoient pas des hommes profonder ment scelerats. Arrives aunovieiat, ils n'entendoient parler que des vertus et des conseils de : 1'Evahgile-, que d'uri zele ardent pour sa perfection prdpre, pour la gloire de Dieu et le salut des ames, Et au moment ou le fatal secret leur a ete dit a 1'oreille, aucun d'eux n'a fremi d'indignation , ou s'ils ont fremi d'indignation, ils ont concentre ce sentiment dans leurs cceurs; et ils n'ont pas ete r de'goute's d'un ordre religieux , qui ; sous pretexte de faire triompher 1'Evangile dans 1'univers, conjuroit tout entier centre l!Evangile , afin d'arriver a une domination universelle ; et <ils n'ont pas quitte cette de:rambition couronne'e par I'hypocrisie ,
. WOUVELLES
ou ils espeYoient trouver la perfection de la vertu portee jusques a I'heroisme; et ils n'ont fait a personne: la confidence de cette de'couverte, de lew surprise et de leur indignation. Apercoit-on dans tout cela, je .ae' diralpas.ua fantoaie de vraisemblance, mais une ombre de possibilite' ?
3. De 1'aveu meme des ennemis les plus acharne*s a la perte de la Socie'te', il a existe', dans tousles temps , des liommes e'galenient e'elaire's et vertueux parmi les Je'suites. Comment est-il done arrive qu'ils aientfait cause commune avec leurs confreres, dans uri complot qui tendoit directement a I'ane'antissGment de la morale de 1'Evangile ; o.u" s'ils n'ont pas pousse' jusques a cet exces la depravation du coaur, comment ont-ils trahKles droits de la veritd et les inte'rets de la religion, en gardant fidelehient le secret de ce complot irreli gieux? Parmi ces liommes vertueux, il n'existoit done ni amour de la verite, ni probite , ni honneur , ni zele pour le bien public , hi courage pour ddvoiler cette infainie. La vertu et 1'absence de la verlu e'toient done une meme chose dans ces ames honnetes et estimables. Quelle invraisemblance ! quelle absurdite !
4- Enfin, parmi les Jesuitesy plusieurs ont ete renvoyes du sein i de la Cbmpagnie, a cause d'un secret penchant arheresie, ou aux opinions hardies et singulieres ; d'autres, pour des de^fauts de caractere ou de talens, paree qu'ils avoient un esprit borne, incapable de remplir les charges de la Compagnie , et meme pour dies scandales resultant de
SUE. 1A SOCllTS: DBS JESUITES. 'T-jS
leur raauvaise conduite. Et de tous ces . religieux;, qui , pendant un siecle environ , ont ete renvoyes pour cause d'incapacite , oii expulses ignominieusejnent en punition de leurs de'sordres, pas un seul n'a revele le complot en question. II faut done qu'ils Vaient tous ignore, quoiqu'ils vecussent en ton res de Jesuites ; ou bien que 1'ayant connu , ils n'aient pas clierche a satisfaire le premier mouveraent de la vengeance, et k jnstifier leur. sortie, en donnant connoissance au public de cette criminelle conjuration. Est-ce ainsi que les hommes agissent , lorsque leur amour-propre est blesse et leur honneur comprorriis? Ne prennent-ils pas au contraire tous les moyens de faire cesser les soupcons injurieux du public; et bien loin de taire la verite, n'ajoutent-ils pas a la verite le mensonge, et meine tres- sou vent la calomnie? Pour admettre de bonne foi un tel paradoxe,,il faudr pit done n'avoir pas la plus legere connaissance du cceur humain. Pascal , qui le connoissoit tres-bien , n'a done pas cru a 1'existence de ce chime'rique complot. II a voulu evidemment calomnier , faire rire , ses lecteurs , et non pas raisonner. ,
II est vrai que , pour donner un air de verite son hypothese favorite , Pascal a dit quelque part , dans ses Provinciates, que 1'aneantissement de la morale evangelique n'etoit pas le but direct de la Socie'te; que les Je'suites e'tant persuade's qu'il e'toit utile et necessaire au bien de la religion , qu'ils ddmi-
NOUVEI.LES
nassent dans 1'univers en dirigeant toutes les sciences, ils avoient fait choix d'une morale facile et commode, qui se pliat a tousles gouts, atoutesles circonstances ,. a toutes les passions. Mais a'-t-il pu croire que les Jesuites youlussent serieusement ser^yir les interets de la religion en dechirant TEvangile , en permettant tous les crimes et tous les vices que 1'Evangile reprouve? Ne signale-t-il pas en toute occasion 1'ambition conime etant le caractere dominant de la Socie'te'j et Taneantissement de la morale evangelique, concerte entre les supe'rieurs , les the'ologiens et les directeurs de la Socie'te, comme le mpyen. de-satisfaire cette criminelle ambition? x
II est done evident que Pascal accuse les Jesuites d'avoir forme un complot qui a pour fin directe de goliverner 1'univers en dirigeant les consciences , et pour moyen principal , d'ane'antir les maximes des meeurs tracees dans TEvangile. Or , rien n'est plus clnmerique que cette conjuration : nous 1'avons demontre.
Les preuves que Pascal allegue a 1'appui de sa' de'couvertej sont ridicules au supreme degre. Elles se reduisent a quatre ; savoir : la varie'te'* des opinions theologiques des Jesuites en fait de morale } le grand nombre d'auteurs de la Socie'te qui oritenseigne une morale ' relache'e ; Tapproba'tion des superieurs , dont etoient revetus 'les livres qui ren-
fermoient
' StfA LA SOCliTfi DBS J^SUITES. 177
ilerm'oient cette doctrine; et I'oplnion du probabilisine, dans laquelle il\oit ]efondemenl et le secret de leur politique ambitieuse.
A.vant d'entrer dans la discussion de ces divers chefs d'accusation , je ferai observer que quand meme on avoueroit qu'ils sont tous veritables et incontestables , ils ne prouveroient nullement 1'existence du complot en question. De cet aveu , il resulteroit seulement que la plupart des theologiens jesuites enseignoient une morale relachee ; or il y a un espace immense entre ce fait dont j'admets pour un moment 1'existence ; et la realite d'un complot concerte entre les superieurs, les theologiens -et les directeurs de la Societe, qui auroit pour but de gouverner toutes les consciences, en lacliant la bride a , tous les penchans de're'gle's. L'un peut assurement. . exister sans 1'autre; par consequent Pascal ne prouveroit nullement ce qu'il a en vue de prouver , quand mettle on lui accorderoit tout ce qu'il met en avant pour le demontrer. Je pourrois me contenter de cette observation, qui seule pulverise la grande machine inventee par Thabile geometre, pour faire tomber et ecraser toute la Societe des Jesuites ; mais , sans entrer dans des longueurs ennuyeuses pour le lecteur, il m'est tres-facile de detruire dan^s le de'tail le vain echafaudage de preuves qu'il a construit a J'appui de son syst^me.
i- Q Pascal s'autorise de la variete des opinions the'ologiques des Jesuites en fait de morale, pour conclure que la Societe a vendu 1'Evangile a sa cou-
WdtVELLES CONSIDER ATIONff
pable ambition de gouverner toutes tes consciences -j comme si eette divergence d'ofinions ne tenoit pas essentiellement aux bornes e'troites de Teisp'rit hu* main, qui, dans les questions epineuses de la morale, pehche tantot vers le c6te de la severitd , tan* tot vers celui de la moderation; comme si eette di-* versite de sehtimens etoit une chose particuliere 'si la socie'te' des Je'suites , tandis qu'elle existe dgalement che2, les Donainicains , les Frartciscains et les autres ordres religieux, dans toutes les universit^s ou il y a des facultes de theologie, dans tdtitiss les ; ecoles du monde catliolique oti cette pdrtie des connoissdrtces ecclesiastiques est ciiltivee ; comme si, dans les livres des savans qui traitent de la jurisprudence, cultivent les sciences physiques, approfondissent le droit public des nations, on ne, rencoii- .troit pas des opinions diverges on bpposees, et ineme cle$ systemes noiiveaux qui re'unissent a 1'exCes du ridicule le ciomble de I'absurdiiej comme si enfin > les ecarts r^prehensibles de quelques esprits nardis et deregles qui s'e'loignent du di-oit cllernift de la raison et de la verite, pour s,e jeter, sans lumiere et sans guides, dans des regions ihconrtues et tene'breuses^ deVenoient le crime irreinissiMe >d ; uhe socie'te entiere. : .
2. II est faux que la plupart des tti^ologtenS Je'suites enseignent une morale relachee, qui coiisacre le'vol, radultere, rhomicide, ndolatrie e tous les crimes. Quelques auteurs de la Societe ont, il est vrai, avance*, sur ces divers objets, des propo-
LA SQCliTfi DES J^SUITES.
sitions reprehensibles et meme eensurables ; mais ces
assertions sont rejetees etdemontrees fausses par le
plus grand nombre des ecrivains de la Gompagnie
qui ont traite de la morale. Dans ses Entretiens de
Cleandre et d'Eudoxe, le P. Daniel a porte un deft
aux Jansenistes auquel ils n'ont pas ose repondre :
il s*est engage* a citer , pour un auteur jesuite qui
auroit enseigne une proposition de morale rela-
clle'e r dix 6u vingt theologiens de la Socie'te', d'un
sentiment oppose'.
3. L'approbation du general des Je^uites. dont devoient etre revetus les litres composes par ces religieuxj ne prouve nullement 1'existence du cornplot que leur attribue Pascal; autrement il faudroit envelopper dans Taccusation de violer les regies de 1'Evangile pour dominer dans runivers, en. dirigeant les consciences, non- settlement tous les Jesuites- du monde, mais encore leg autres ovdres reltgieax ; ear c'etoit une regie universellement etablie dans tousles corps religienx, qu'aucun de leurs membre&ne pouvoit publier un ecrit sans rantorisation des superieurs ; et il n'existe pas une sdule inslitutioni monastique y tant soit peu ce'lebre , d'ou il ne soit sorti plwsieurs ouvrages contenant 'ties propositions d'une morale relachee, revetus du sceau de eette approbation. $i done 1'argument de Pascal centre les Je'suites prouvoit ee qu'il a intention de prouver, il faudroit faire des Benedictins, des Dominicains, des Franciscains , des Carmes, des Barnabites, des Chartreux et de tous les religieux qui
l8o MOifVELLES CONSIDERATIONS
ont existe, et qui sont encore repandus dans le monde catholique, autant de conspirateurs contre la morale de 1'Evangile, qui en ontre'solulaperte, aim d'arriyer tous a la monarchic universelle. Or ,- Viinagination n'est-elle pas effrayee a lapensee d'un, si grand homb re <le conspirateurs ; et ne vaut-il pas mieux declarer les Jesuites innocens du complotque Pascal pretend avoir decouvert, que de charger ; ainsila terre de cette lie impure de conspirations et ' de conspirateurs? Pour moi, j ? aime .mieux voir, dans plusieurs de ces ordres monastiques et meme dans les m'aisons des Jesuites, les laboratoires de la science et les asiles de la vertu, que de n'y apercevoir que, des complots et des conjures. Et en cela je pense^ en m'appuyant sur UhistoiEe,, ^&}e soutiens la verite, tandis que Pascal, qui m'est infiniment supe-v rieur en ge'ome'trie, en physique et en litte'rature ? a grandement tort dans ce point de critique.
Mais que signifioit done, demandera quelque ennemi de la Societe, cette approbation du general, place'e a la tSte d'un ouvrage de morale qui renfermoit des propositions scandaleuses et abominabl^i Ne doit-elle pas etre regarde'e comme une preuve authentique et evidente, que la doctrine contenue dans ce livre etoit la doctrine et renseignement de la Socie'te'? A cela je re'ponds : i.o La plupart des propositions que les ennemis de la Societe' appellent scandaleuses et abominables, ne se trouvent pas dans les liyres des Je'suites. Le P. Daniel a demontre que Pascal avoit falsifie'et mutile le texte de leurs
A' SOClT DES jisSUITES.
Ouvrages, pour leur faire dire ce qu'ils n'ont pas dit : et avantme > mequ ? ileut public ses Entretiens, eet ecrivain, de'ja attaqu^ par des auteurs J&uites sur ce point de la bonne foi et de Fexactitude des citations, se de'fendoit maladroitement de cette grave accusation , en disant qu'il avoit travaille sur les raemoires que lui avoient fournis ses amis, a. 9 Les siiperieurs de la Societe ont desavoue formellement la doctrine, enseigne'e par quelques Je'suites en trespetit nombre, qui merite cette note fletrissante de scandaleuse et d'abominable. Ainsi, en 1610, le P. Aquaviva de'fendit d'enseigner Vaffreuse doctrine du tyrannicide. Nous avons rapporte' au chapitre da regicide le decret de ce celebre ge'ne'ral de 1'ordre de saint Ignace. Mutio Vitelleschi , son successeur, renouvela cette de'fense, et adressa, en 161.7.,. a toute la Socie'te', un de'cret qui pre'venoit les abus du probabiKsme , et reprimoit le cours des doctrines reladhees qui se propageoient dans toutes les e'coles catholiques , a 1'ombre de cette opinion nouvelle. II est a craindre , dit-il dans ce de'cret , que les opi. nions trop libres de quelques merabres de la Societe, surtout en ce qui concerneles moeurs, nonseulement nela detruisent, mais encore ne causent de tres -grands dommages a toute 1'Eglise en ge'ne'ral. Que Ton ait done grand soin d'empecher que ceux quiftfenseignent ou qui composent, ne se servent, dans le clioix des opinions, des regies suivantes : On pent soutenir un tel sentiment: cela est probable : ily a des auteurs de ce sentiment;.
I&2 ' KOUVELLES CONSIDERATIONS
mais, qu'ils embrassent celles qui sont les plus sures, qi sont appuyees de 1'autorite des awteurs plus graves et de plus grande reputation, celles j) qui sont plus conformes aux bonnes mceurs,ceUes qui peuvent profiler aux ames et nourrir la piete, et non pas celles qui tendent a la detruire et a tout renverser .
En France, les superieurs de la Socie'te presenterent an parlement de Paris, le 5 de'eembre ij5y, un de'saveu forrnel du livre de Busembawm et de La Croix, son commentateur. La Somme desPeehes, du P. Bauny , et Y^pologie des Casuistes^ du P. Pirot, etoient des livres de'crie's et meprises par les Je'suites. Les ecarts repreliensibles , en fait de morale, retombent done sur quelqnes religieux de cette Gompagnie, au lieu d'etre la doctrine et le crime de 1'Ordre tout entier.
3^ Le gene'ral des Jesuites ne savoit pas toutes les langues,pour etre en e'tat de lire tousles livres qui sortoient de la plume de ses religieux, dans les differentes contre'es de 1'univers ; et quand il les auroit sues , il eut encore ete' dans 1'impossibilite' absolue deles lire et deles approuver apres les avoir His, puisque sa vie entiere n'auroitpeut-etre pas suffi & 1'examen de ces divers ouvrages , et que tout son temps etoit absorbe' par les travaux de sa correspondance et par les occupations d'une administration immense. II se dechargeoit done du soih de la censure des livres , sur les provinciaux des diflerentes nations; etle provincial lui-meme,coritinuellement
LA SOCI^TlS DES JESUIT ES.
occupe a ecrire 4 es . lettres, ou a recevoir des visites, confioit cet emploi a trois ou quatre the'ologiehs de la,Societe ? La responsabilite' de 1'approbation donnee aux livres des auteurs pesoit done principalement sur les censeurs nomnae's par le provincial; et ce supe'rieur de 1'ordre ignoroit tres-souvent ce qu'un ouvrage , public' par un Jesuite , contenoit de reprehensible, jusque.s au moment ou les ennenris de I'lnstitut sonnoient partout Falarme, en criant a la morale relache'e, auscandale, au renversement de 1'Evangile. Par quel principe du traite' de la justice les adversaires des Jesuites se sont-ils done crus autorises a imputer a la Societe' la morale relache'e de tjuelques individus ? II me semble que cette logique impertinente conduit tout droit a une affreuse calomnie, qui, sans doute, n'estpas autorisee par 1'Evangile. 4- Enfin, I'approbation donne'e a un livre ne s'e'tend jamais a toutes les propositions contenues dans ce livre. Quand un ouvrage the'ologique ne renferme aucune he're'sie ; quand d'ailleurs la, morale qu'il etablit est ge'ne'ralement bonne et appuye'e sur les vrais principes, un censeur, de quelque ordre ou de quelque universite' qu'il soit, ne refuse pas son approbation , quoique cet ouvrage renferme sur la morale quelques propositions fausses , qui tendent meme au relachement sur certains points et dans certains cas. Saint Francois de Sales a recommande' le livre de Lessius, de Justitid et Jure, comme un livre tres-utile et le plus propre a resoudre les difficultes que renferme cette matiere : dans ses ordonnances synodales de 1691, 1'illustre
l84 WOUVELLES CONSIDERATIONS
Bossuet, e'veque de Meaux, recommandoit aux eccle'siastiques de son diocese la lecture de la The'o- Iqgie d'Azor ; et cepehdant ces deux the'ologiens ont d6nne plusieiirs decisions sur la morale , qui ne sont pas adiiiises par les auteurs exacts, et dont Pascal a fait son profit, en les amplifiarit et en les de'naturant asan ordinaire , pour faire rire davantage ses lecteurs, aux de'pens des Je'suites. La lecture de Y Institution de$ Pretres, par le.P. Tolet, est encore recommandee dans les ordonnances de cet immortel prelat deTEglise gallicane; dans celles de M.Godeau, e'veque de Vence, en i644, page 44 5 dans celles de M. Vialart, e' ; veque de Chalons-sur-Marne, en i655 , p. 22 1 ; dans celles de 1'e'v^que d'Agen, en 1 67 3, page 36; dans celle de M. le cardinal le Camus, en 1690, page 42. Croira-t-on que ces eveques, qui n'ont pas e*te accuses de partialite' en faveur des Jesuites, et dont on a meme souvent invoque" le nom contre eux, approuvoient toutes les decisions de Tolet sur Thomicide? Le docteur Dupin assure que la Theologie de Martin Becan est une des plus claires et des, plus meihodiques qui aienl ete donnees au public. A-t-il, par cet e'loge, garanti toutes les propositions avanee'es et soutenues par ce theologien , qui figure avec Tolet , Azor et Lessius, dans la scene comique desLettresPmvineialcs. Les censeiirs de la Sorbanne ont approuveheaucoup d'ouvrages the'ologiques qui renferrnent des propositions d'une morale relache'e ; en ont-ils pour cela loue , preconise', consacre 1'exactitude? et faut-il que cette morale soit re'putee la doctrine de eette celebre faculte de the'ologie?
STIR LA. SOCltfTg DES jST)ITES. 1&5
Enfm, 1'Eglise uhiverselle approuve et reconimaride la lecture des buvrages des saints Peres et des ecrivains qu'elle a place's au rang de ses docteurs;et cependant, dans plusieurs de ces immortelse'crits, il y a des heresies, qui n'e'toient, il'est vrai, que des opinions libres dans les ecoles, au temps oil ils ont etc publics , mais qoi sont devenues des heresies par la condainnation subsequente de 1'Eglise universelle. Les papes et les eveques du mbnde catholique pretendent-ils garantir la verite de ces erreurs qu'ils proscrivent et qu'ils anathematisent ? Non, sans dqute ; il y auroit autant d'absurdite* a le dire , que de mauvaise foi et d'impie'te'. Us declarent seulement que la lecture des livres sortis de la plume de ces illustres docteurs, est utile , sans repondre de la verite de toutes les assertions qui sont repandues dans le corps de 1'ouvrage. Lors done que Pascal, entraine par la haine des Jesuites, attribue a la.Socie'te la morale relachde des individus de la Compagnie sur ce fondementj que leurs livres etoient public's, avec 1'approbation du general, il met en avant un paradoxe ridicule , pour demontrer la realite d'une ch;niere. II allegue , comme une preuve victorieuse du complot des Je'suites contre la morale de 1'Evangile, n faux principe, qui, s'il etoit vrai, convaincroit d'heresie TEglise universelle ; et de morale relaclie'e et de conjuration contre 1'Evangile , non-seulement 1'ordre de saint Ignace, mais encore la Sorbonne,et tous les corps religieux et toutes les universite's qui le droit de censurer les livres: d'ou je
l8,6 NOUVELLES CONSIDERATIONS
conclus, que si, a une certaine epoque desa vie, son imagination frappee lui representoit sans cesse des precipices ou verts a ses pieds; au moment ou. il ecrivoit ses Provinciates j son esprit, e'gare par je ne sais quel vertige, n'apercevoit plus dans les maisqns des Jesuites que des complots et des conspirateurs.
4 q Pascal pretend que le probabilisme est une invention de la Societe, et il signale cette opinion comme le fondement et le secret de sa politique ambitieuse. Autre faussete evidente! Pierre Navarre , docteur espagnol , soutient , dans son ouvrage sur la Restitution, public' en 1087, que suivant Favis le plus commun des the'ologiens , ; juxta cojnmuniorem tlieologorum senlentiam^ il sufiit, pour mettre sa conscience en surete' , d'agir suivant une opinion probable, quand meme elle seroit moins probable . Et Valentia, le premier des the'ologiens de la Socie'te' qui ait embrasse ee sentiment, en le resserrant dans des bornes beaucoup plus e'troites que la plupart des probabilistes , n'a ecrit qu'en iSgB. Bartlielemi de Medina lui avoit donne naissance vers Fan 1^77, c'est-a-dire, seize ans avant la publication de Touvrage de Valentia, lequel neparla de ce sentiment, nouveau dans les e'coles, qu'en passant, et non pas ex professo; car Vasquez fut le premier d'entre les Jesuites qui le soutint de la sorte, en 1^98 , e est-adire, vingt et un ans depuis 1'origine du probabilisme. Combien est done lumineuse la critique de Pascal, lorsqu'il avance que cette opinion tbe'ologique est
SJJft LA
une invention tie la Societe des Jesuites! Ce n'est pas tout encore, !>es Jesuites Rebello et Gomitolo sont les premiers *heologlens qui aient attaque ouvertement Je probabilismej l'im, en rGoS; et l ? autre, en i6.o9( I ). Thyrsus Gonzalez, geneVal de la Socie'te', a compose tin volume z'rc-4. contre cette opinion; et son ouvrage a merite 1'e'loge du grand Bossuet. Personne , disoit-il devant 1'assembleedu clergede lyoo, n'a traite cette matiere avec plus d'e'rudition et de .droiture. Gonzalez etoit un liomme ires-saint, qui brtdoil <? amour pour la verite ( 2 ) . D'autres auteurs jesuites de'fendirent 1'aneienne doctrine : la treizieme congregation ge'n^rale declara que le probabilisme n'e'toit pas une opinion particuliere a la Socie'te, que Ton fut oblige de soutenir; et parmi les Jesuites qui la suivirent, plusieurs
C 1 ) Voyez la Rdponse aux exlraits des Assertions, torn, n , p. 286.
( a ) Quo nemo doctius el candidiiis hanp materiam illvstraril..... Hcec vir sanctissimus , zelo, ut legenti patet, veritatis inpensus. . ( Voyez les proces-verbaux de I'assemblee de 1900.) Les Jansenisles ont pretendu que la plupart des Jesuites avoient etc si mecontefls de sou livre , qu'jls prirent la resolution de le deposer. Ce fait est entierement faux. Dans une congregation particuliere de deputes que 1'onnommeProcurans, on mit en deliberation , s'il etoit apropos d'assembler une congregation generale, non ppur examiner la doctrine contenue dans son livre , mais sa conduite et son gouvernenient; etilfut decide que cetle congregation generale a'auroit pas lieu,- ce qui prouye majiifestement que, dans le cas oil quelques esprit cliauds et ardens auroient propose de deposer Gonzalez , a cause de son anli-probabilisme (ce qui n'est pas vrai), cette proposition auroit etc rejetee par la plupart des Jesuites. ( Voyez le Mdmoire concernant I'Institut, impriine a Rennes en 1762 , p. Sap.)
l88 KOUVELLiES CONSIDERATIONS
combattirent les exces condamnables auxquels se lais soient entrainer quelques-uns de ses partisans} par exemple, cet etrange sentiment, qu'un juge pouvoit donner gain deicause a celle des parties qui probableme/zz avoit un vrai droit sur le bien en litige,quoique 1'autre eut un droit plus probable et mieux fonde. II faut d'ailleurs observer que \eprobabilisme e'toit I'opinion commune des ecoles , non-seulement en Espaghe , en Italie et en Allemagne , mais encore en France, oft elle fut enseignee par trois celebres docteurs de Sorbonne ; savoir: Duval, confesseur de saint Vincent de Paul ; Gamaches et Isambert. II est done certain y i. que les Jesuites ne sont pas les auteurs de la doctrine du probabilisme ; 2. qu'ils sont les premiers qui Faient combattue; 3. queceux qui 1'ont suivie , ont adopte une opinion alors commune dans toutes les ecoles de the'ologie 5 4- en fi n t
qu'ils 1'ont enseignee avec moderation. Comment Pascal a-t-dl done pu montrer dans le probabilisme le fondement et le secret de la politique ambitieuse de la Societe? C'etoit un secret connu de toutes les ecoles catholiques, et dont la plupart des the'ologiens faisoient usage dans la direction des consciences; et comment alors pouvoit -il devenir 1'instrument d'une politique nouvelle et astucieuse , a 1'aide de laquelle les Je'suites eussent peuple leurs confessionnaux de gens de toutes les conditions et de toutes les classes , afin de gouverner 1'univers, en dirigeant toutes les consciences? Enfm, si Ton veut absolument que cette opinion deyoile un complot
SUB. LA SOCltfTlS DES
centre 1'Eyangile, ilfaut accuser de ce com plot non-settlement les Jesuites , mais encore la plupart des religieux des autres ordres et le plus grand jipmbre ;des thrfologiens des universite's de TEui-ope, sans excepter la Sorbonne. Or, je le re'pete, il paroit souverainement ridicule de n'apercevoir dans les faculte'sde the'ologieet dans les maisons religieuses, que des conspirateurs qui ont re'solu d'aneantir , a 5 quelqueprix que ce soit, la morale de 1'Evangile. Les preuves alle'gue'es par Pascal, pour de'montrer 1'existence de la conjuration qu'il attribue aux Peres Jesuites , sont done aussi ridicules et aussi chimeriques que cette ridicule et chimerique conjuration. .