‹ Nouvelles considérations philosophiques et critiques sur la Société des Jésuites [microform], sur les causes et les suites de sa destructionChapitre 7 sur 32 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Reflexions sur le caractere des ennemls des Jesuites (').

QUAND les Templiers farent accuses de fouler aux pieds le crucifix et de commettre les plus honteux exces de la debauehe, on suivit a leur egard les formes ordinaires de la procedure. Ges illustres che-, valiers ftirent interroges, confronted avec leurs accusateurs, condaranes ou absous, selon que les crimes etoient prouve's, ou denues de preuves. Geux

Les Etats par des seditions; Alterant toute la sainte Ecriture; ' Elle peril enivree du sang des saints.

Ciel, rejouissez-vous sur elle 5 Et vous , saints pontifes , docteurs , vierges , justes

Qu'elle a attaques , opprimes , lues , Insultant a votre memoire , profanant vos precieux restes :

Kejouissez-vous, rois, eveques !

Qu'elle a trop long-temps trompes par unefausse piete :

Elle est tombee cette societe . Execrable auxyeuxde Dieuetdes hommes; Chassee du Portugal par un edit du Roi tres-fidele j Et proscrite en France par arret du parlement ,

Le vi aout MDCCIXII. .

Ubique exterminium Societatis Jesu, vola et salus oriis. -

(') Je ne place pas au rang des ennemis des Jesuites, certainesi personnes qui sont imbues de quelques preventions contre la Societe, quoiqu'elles rendent d'ailletirs hommage a son merite. Je donne cette qualification uniquemeut a ceqx qui leur ont declare guerre ouyerte.

JfOUVELLES COWSIDRA'riONS

qui j avouerent les delits donton les chargeoit, ou qui demeurerent convaincus de les avoir commis, par les depositions des temoins , furent condamnes au dernier supplice; mais quant a ceux qui persisterent au milieu meme des tortures a protester de leur innocence , sans etre d'aiileurs convaincus d'etre coupables, ils jouirent, comme leurs concitoyens, des droits de 1'etat civil , et respirerent en liberte' 1'air de la patrie.

D'ou vient que les Je'suites subirent un sort plus rigoureux que lesTempliers?Pourquoifurent-il.s proscrits en masse, chasse's ignominieusement- de leurs maisons, depouilles de tous leurs biens, entasses sur des vaisseaux sans aucun e'gard ni a I'age , ni aux infirmite's, ni aux services ; envoye's en exii dans des terres etrangeres, sans avoir ete examines, interroges, confronte's avec leurs accusateurs? J'accorde pour un moment que la masse des Jesuites e'toit coupable : falloitil pour cela confondre les innocens avec les criminels, en prononcant tin arret de proscription gene'rale? Etoit-on dispense* de suivre ii 1'egard de ces religieux les formes judiciaires que Ton observe religieusement envers un assassin de profession ou un voleur de grande route ? Jamais on ne persuadera a un esprit judicieux , que parmi vingt mille Jesuites qui com,posoient la Societe, il n'existoit pas un seul homme vertueux ; et que depuis 1'ihstituteur de la jeunesse qui la formoit aux moeurs et a la religion, jusqu'a Tintrepide missionnaire, qui arrosoit de ses sueurs et de son sang les regions sauvages de l'Ame'rique ?

tous les Jesuites etoient dignes ,de la pauvrete , de 1'exil et de rinfamie.

Cependant les philosophes ont declame' ain^reroent contre les magistrals qui condamnerent les Templiers , et ils ont.hautement applaudi aux mesures atroces qui fure.nt prises contre les Jesuites. Non-seulement ils y ont applaudi, maisils ont eneore e'M, de concert ayec les disciples de Jansenius, les artisans du malheur qui accabla la Societe. Et ces derniers, qui avoient verse des larmes si ameres sur les ruines de Port-Royal, parce que cette ecole avoit e'te celebre par les talens de ses maitres et la reputation. deses e'leves, firent retentir la France et 1'Europe des acclamations de la joie.et des chants du triomphe , a la nouvelle de la chute de cette savante Gompagnie, II est done evident, pour tout homme qui lit Thistoire de sang froid , que la scene tragique oil les Je'suites expirerent sous les coups de leurs ennemis, fut conduite a sa derniere fin par 1'esprit de haine et I'amour de la vengeance. Des philosophes memes ont ete indignes de la conduite tenue a 1'egard de ces religieux , et ils ont de'pose' dans leurs, ecrits le temoignage public de leur indignation. Les ennemis des Je'suites ont done agi, dans tout le cours du proces intente a 1'Institut, comme des hommes passionnes.qui ne respirent que vengeance et destruction.,

Or la passion de la : haine, ainsi que les autres passions,. ne raisonne pas d'apres un examen impartial des accusations et des faits ; mais elle s'irrite,

NOTJYEXLES COWSIDfiRATlOMS

elle s'enflamme, elle frappe avec fureur. Elle ne cherche pas la veYite qui eclaire le jugement du magistral, et sert de base a la justice des cliatimens : ellesaisit avec une noire malignite tous les moyens de se satisfaire, malgre leur opposition aux regies de l'equite. Quelle que soit sa croyance religieuse , tout esprit sage qui desire demeler le vrai du faux, dans 1' affaire des Je'suites, doit done se mettre en garde contre les accusations intente'es a la Societe , et ne prononcer un jugement de'finitif sur son innocence ou sa culpabilite, qu'apres avoir lu et compare attentivement les ecrits diriges contre elle, et les apologies de 1'Institut. J'irai mettie plus loin ; et ]e dirai , qu'avant tout examen , il peut juger , sans crainte de se tromper , qu'il faut placer au rang des calomnies, au moins la moitie' des griefs impute's aux Je'suites. Car la passion , qui veut decrier et detruire, accuse sans preuves, et calomnie sans pudeur. C'est la 1'histoire fidele des names et des vengeances, surtout quand elles ont pour objet un corps puissant qui jouit del'estime et de la confiancepublique. Mais un ami de la religion puisera dans le caractere des ennemis des Jesuites, des conse'quences encore plus lumineuses sur Tinnocence de ces religieux. Voici en efFet comment il raisonnera.

La haine des seditieux qui troublent un Etat , est pour un citoyen devoue aux interets de sa patrie, et accable sous les traits de ces ennemis de 1'ordre social , le plus flatteur et le plus honorable de tons les temoignages qui proclament hautement son innocence

SUR LA SOClfiTl!: BES JlSSUITES. 49

nocehce. S'il avoit etc assez cpupable pour passer dans les rangs. des. factieux, loin de le hair et de le vouer a 1'anathema, les: faetieux I'auroient honore et recompense. Si, fidele aux lois de la monarchic^ iln'avoit oppoge^au parti des, mecpn tens qu'une foible barriere ; obscur et inconnu , il n'auroit e'te ni 1'objet d'une-aversion invetere'e, ni la viptime de la plus terrible vengeance. II . a done des droits d'autant plus * certains a 1'estime et a.la reconnoissance de ses concitoyens, qu'il est plus violemment hai des ehnemis de 1'Etat, et decrie par eux avec plus de fureun Cette haine, qui le poursuit jnsque dans la re'gion ,de;la ; mortj sera aux yeux de la posterite', et la plus belle apologie de son innocence, etle plus magnifique monument des services eclatans qu'il a rendus a la royaute et a la patrie. Or, cette reflexion si juste doit s'appliquer a la. socie'te' des Je'suites. . .

Ces religieux ont eu constamment pour irre'con* ciliables ennemis les heretiques et les incre'dules , c'est-a-dire les ennemis declares de la religion et de 1'Eglise. Decries, vilipendes, accuses des plus grands Crimes par ces liommes de parti, ils ont succombe victimes de leur vengeance. Done, au jugement des amis de la religion, la Socie'te' des Je'suites doi v tetre regarde'e comme un corps e^ineinment utile au christianisme. Done la haine qui les a poursuivissans I'elache, sera dans les siecles a venir le plus bel *2loge dele'ur Institut, et le temoignage le plus triomphantde leur innocence.

50 KOU-VELIiES CONSIDlillATIOWS

O voiis qui etes sincerement attaches a la religion de vos ancetres, fedoubiez done d'estime et d'atta? chement pour cette illuslre Societe, en proportion de la haitte que lui ont ported les novateurs des trois derniers siecles ! Ne croyefc pas qi\'im vaste corps compose de vingt inille religieux , eut ete cotistam-* iiient iaux prises avec toutes les erreurs, s'ilaVoit ete un affreux repaire de tous les crimes. Le crime et la ve'iite ne forment pas ainsi, idans le cceur des hommes, ufie eternelle alliance. Si les Jesuites avoient $K& assez laolies pour e'pouser les interets de rerreur; s'ils s'e'toient ranges sous les drapeaux de la philosophic, toutes les trotopettes de larenommee auroi^nl sonne ^ la louan'ge des enfans d'Ignade, tous ceux qui les ont de'crie's et pioursuivis a outrance, auroient passe sans delai au rang des plus chauds apologistes de 1'Institut : mais in'eussent-ils pas souille 1'histoire de leur Societe par cette basse trahison? Si foibles , obscurs et presque ignores ^ ils n'avoien toppose qu'une digue impuissante au torrent de l'er r reur et de 1'impiete qui a ravage' les royaumes catholiques , ils ne seroient pas I'objet d'une aversion particuliere et inve'teree, dont le feu se ranime au premier bruit de la restauration de la Soeie'te, apres cinquante anne'es d'opprobres et de silence.. Enveloppes dans la proscription gene'rale, qui, en detruisant les ordres mona&tiqu^s, viola le sanctuaire des sciences aussi bien que 1'asile de la vertu, on les voueroit au ridicule ou a Foubli , mais non a une vengeance immortelle. L'he'ro'isme de leur

sun LA S'OCIT DBS J&SUITES. ST

zele a defends la religion, a e'te leur crime, et 1'importance de kurs services , la cause de leur ruine.

CHAPITKE VIII.

. Temoignages gmves et autlientitjues sur VOrdre

JesuUes.

Amiss avoir de'voile' le caractere des ennemis declares des Jesuites, je citerai des temoignages dont Tautorite' dissipera beaucoup de prejuges, en mettant la ve'rite' de 1'histoire dans un plus grand jour. J'ai dii necessairement me prescrire des bornes dans les citations; car si j'avois voulu rassembler dans cet e'crit tousles eloges qui ont ete' donna's a la sagesse et a 1'utilite de 1'Institut, faurois fait une immense collection de textes qui eut fatigue inutilement 1'attention du lecteur. J'ai done cru devoir faire un choix parmi les temoignages honorables a 1'Ordre des Jesuites, que renferment les monumens histowqes; et je me borne a citer dans cet ouvra^e ceux de Htmri IV, de Louis XIV, du Dauphin pere de Louis XVI, de Catherine II, imperatrice e Russie, de Richelieu , du cardinal de Fleuri, de Bossuet, de Bacon , de Leibnitz, de plusieurs Fademens qui prirent la defense des Jesuites a 1'epoque de la suppression de la Socie'te, de Clement XIII et du derge'de France, qui re'clamerent e'galement contre cette destruction.

52 jfOUV.ELLES CONSIDERATIONS'

Au nom de Henri IV, la France s'incline darisun 1 sentiment de respect et d'amour, devarit cet auguste; rejeton de nos Rois, qui sut rendre le peuple heureux en alliant la bonte avec le courage, une magnanimite genereuse avec une administration ferme, et les vues d'tm politique profond avec une religion eclairee. A 1'occasion du crime deChatel, le Parlement de Paris avoit exile' les Jesuites. Henri IV, convaincu de 1'innocence de ces religieux et de Vutilite de leur Institut, les rappela dans son royaume, et les retablit dans une partie de leurs privileges. Mais cet acte de la puissance royale de'plaisant an Parlement, le president de Harlai adressa au Roi des remontrances, au nom de cette Gour souyeraine. Henri IV repondit en ces termes : J'ai toutes vos conceptions et services en la mie'nne , mais vous n'avez pas la mienne en la votre. Vous m'avez j) propose* des difficulte's qui vous semblent grandes et conside'rables ; et n'avez cette consideration que tout ce qu'avez dit a ete pese par moi , il y a hint ou neuf ans. Vous faites les entendus en maj) tieres d'Etat , et vous n'y entendez non plus que moi a rapporter un proces . Apres ce debut, le Roi justifia les Jesuites, avec autant de precision que de clarte' , des principaux griefs que leur imputoient leurs ennemis ; tels que Fambition de 1'ordre, Topposition de la Sorbonne et de 1'Universite a son etablissement en France, la foiblesse des e'tudes dans les colle'ges dela Socie'te 5 sa conduite dans les temps

SUB. LA SOClT DBS jgSUITES. 53

fadtieux de la Ligue; Te'sprit de proselytisine , le' vo2u d'obeissance au Pape, la 1 maniere dont ils s'etoient introduits dans le royaume, le scan dale qu'eprquvoient a leur occasion les eccle'siastiques qu'il taxe d'ignorance, et qu'il appelle malvwans* les opinions ultramontaines, la doctrine du regicide, 1'attentat de Barriere et de Chatel (0. Lesremontrances du Parlement de Paris furent done inutiles. Henri IV persista dans la resolution qu'il avoit prise de propager 1'Institut dans toule 1'etendue de son royaume. II le mit a 1'ombre de sa protection royale , et ne cessa d'environner les Je'suites des temoignages de son estime et de son affection , qu'au fatal moment ou le fer parricide 'de Ravaillac Tenleva pour toujours a 1'amour et au bonheur de la France.

Louis XIV suivit les traces de son auguste aieul. La fondation du colle'ge dit de Louis le Grand, dont il confia la direction aux peres Jdsuites , est une marque non e'quivoqne de sa haute bienveillance pour la Societe. Les lettres-patentes enregistrees aii Parlement de Paris , par lesquelles ce grand Roi du grand siecle se de'claroit fondateur de ce' college, son.t un bel e'loge de 1' education que ces religieux donnoient a la jeunesse, et de la purete de leur doctrine sur les obligations enversDieu et enversles rois. II dit qu'il a fonde* cet e'tablissement pour favoriser les soins qu'ils prennent si utilement d'e'lever la jeunesse dans la connoissance des bonnes lettres,

l" Appendix. '.''

54 KOTIVELLES CO WSID^R ATI OSS

et lui apprendre ses veritables obligations envers M Dieir et envers ceux qui sont proposes pour gouverner les peuples .

Quant au Dauphin , pere de Louis XVI , il s'e'leva avec force, ainsi que nous 1'avons (Jit plus haut, centre 1'avis des ministres qui voterent dans le conseil du Roi pour 1'extinction de 1'Institut en France. Et la crainte qu'une fois assis sur le trone , il ne re'tablit la Societe' dans le royaume 7 fit sur 1'esprit des incredules une si vive impression, qu'ils se rejouirent indecemment de la maladie qui le conduisit au tombeau.

Mais un temoignage d'autant plus remarquable , qu'il a pour auteur une Imperatrice hors deja communion de TEglise romaine, et qui, de plus, etoit lie'e avec les philosophes fran^ais , c'est celui de Catherinell.Enranne'ei^BS, cettesouverainedetoutes les Hussies, envoy a a Rome Benislawski , coadjuteur de 1'archeveque de Mohilow, comnie ministre de la Cour de Russie , et lui confia une lettre pour Pie VI, ecrite de sa main. En demandant au chef de 1'Eglise le retablissement de la 80016*16, Benis-, lawski lui remit la lettre de 1'Imperatrice , dont nous citeronsun fragment, que pliisieurs de noslecteurs liront sans-doute avec surprise. Je sais, ditelle, que Votre Saintete est tres- embarrasse'e ; )i mais la crainte convient mal a votre caractere. Votre dignite' ne peut pas s'accorder avec la politique , toutes les fois que la politique blesse la

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