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l’organisme ne sont pas encore usés, et quand l’esprit a (oujours été cultivé.
Si la mémoire s’est affaiblie, si l’imagination a perdu de sa vivacité, le jugement, du moins, s’est fortifié de plus en plus, et celte précieuse faculté, qui est si lente à se développer, arrive enfin, avec le secours du temps, à son plus grand degré de perfectionnement.
Ce n’est pas, à la vérité, cette bouillante ardeur qui rend capable des actions les plus héroïques; ce n’est plus cet enthousiasme divin qui inspire le poète ou qui crée les chefs-d’œuvre des beauxarts : encore plusieurs vieillards ont-ils été embrasés de ce feu céleste jusqu’à la fin de leur longue carrière (4) ; mais c’est la raison calme et dégagée de toute prévention , c’est la prudence qui calcule tout avec sagacité, c’est la sagesse aimable et persuasive telle qu’Homère la fait goûter dans les discours du vieux Nestor, telle qu’elle s’énonça autrefois dans la Grèce par la bouche de Platon, ou telle que Féné'.on nous l’a montrée sous les traits de Mentor.
C’est à cette vieillesse affranchie du joug des passions, éclairée par une longue expérience, et
servie par des organes encore sains, que s’adressent les éloges que lui ont consacrés tant de grands hommes depuis le chantre d’Ilion jusqu’à nos jours. Cicéron lui a élevé un monument immortel dans l’éloquent dialogue qu’il a dédié à Pomponius Atticus, son ami, alors âgé de soixante-cinq ans, l’an de Rome 603.
Mais le philosophe romain, préoccupé d’idées
politiques, n’a pensé qu’à la vieillesse de l’homme
d’Etat ; il n’a point écrit pour tous les rangs, pour toutes les conditions ; il y a même un sexe qu’il a entièrement oublié.
Une dame française, madame de Maussion, a voulu suppléer au silence de Cicéron, et en suivant le même plan que le grand orateur il lui a été facile de prouver que les femmes arrivées à la vieillesse peuvent s’occuper encore utilement et pour elles et pour les autres; qu’une longue expérience de la vie attache plus de prix à leurs sages conseils; que, s’il leur est moins permis qu’aux hommes de s’abandonner à la fougue des passions, elles doivent, à juste titre, regarder le calme qui les remplace comme un bienfait de l’âge; qu’enfin le souvenir d’une vie active et presque toujours dévouée, joint aux consolations
d’une âme religieuse, suffit pour leur faire envisager, sans effroi, le jour du repos.
Une autre femme d’esprit, la marquise de Lambert, a publié, sur la vieillesse, des réflexions judicieuses qu’elle a dédiées à sa fille, et qui sont particulièrement applicables aux personnes de son sexe.
Enfin, de nos jours, une illustre Génevoise, madame Necker de Saussure, a publié un ouvrage remarquable intitulé, L’étude de la vie des femmes. Dans ce livre (*), auquel l’Académie française a décerné le prix Montyon, l’auteur découvre aux yeux des femmes âgées ^ une vaste carrière de bienfaisance, de dévouement et d’études, qui leur procure encore de pures et douces jouissances.
Gardons-nous donc de nous représenterîa vieillesse comme étant toujours accablée de souffrances et d’ennuis, ne vivant que de privations, et ne connaissant plus aucun plaisir; une foule de témoignages imposants protesteraient contre cette opinion trop généralement répandue.
Le vieillard peut conserver non-seulement les
(*) Un vol. in-8°, chez Paulin, libraire, rue de Seine, 39.
ouissances du cœur et de l’esprit, mais, s’il a soigné convenablement sa santé, il peut encore, usqu’à l’âge le plus avancé, trouver des sensaions agréables dans l'exercice de ses fonctions ïorporelles : il faut aussi qu’il ait pris quelque ;oin de ses facultés morales et intellectuelles.
Les vieillards modérés, doux, indulgents, passent, selon la remarque de Cicéron, une vieillesse qui n’est pas sans bonheur; tandis que 'homme d’un caractère difficile est malheureux i tout âge; et le sage Franklin ne balance pas «à mettre au rang des vices une humeur chagrine, qu’il appelle la malpropreté de l’âme. Mais il faut avouer que cette disposition morale tient, plus souvent qu’on ne pense, à un état maladif qu’il est, quelquefois, au pouvoir de la médecine de :guérir et surtout de prévenir : nouvel exemple du secours que notre art peut offrir à la vieil— •lesse.
L’histoire avait déjà fait connaître l’heureuse influence d’un moral perfectionné par la culture des sciences et des arts sur le maintien de la santé dans l’âge le plus avancé, et nous comptons, en effet, dans l’antiquité, presque autant de vieillards vénérables que d’hommes illustres par de
grandes actions ou célèbres par leurs capacités intellectuelles. Nous savons que Platon vécut jusqu’à l’âge de quatre-vingt un ans où il termina sa carrière ; qu’Isocrate composa son Panathénaïque à quatre-vingt-quatorze ans, et qu’il vécut encore cinq ans après; que son maître Gorgias alla jusqu’à la cent septième année sans abandonner ses travaux. Les études d’Homère, d’Hésiode, de Pythagore, de Solon, de Démocrite, d’Hippocrate, de Simonide, de Xénocrate, de Caton le censeur ont duré autant que leur vie.
Dans nos temps modernes, les sciences ou la littérature ont occupé, jusqu’à la fin de leur longue carrière, Fontenelle, Newton, Euler, Voltaire, Franklin, Buffon, Boerliaave, Van Swieten, Haller, Kant, Tenon, Saint-Lambert, Ducis, Desessarts, Lemmonier, Adanson, Portai, Daubenton, avec une foule d’autres; et, dans ces dernières années, les sciences physiques et naturelles n’ont-elles pas perdu, à l’âge de près de quatre-vingt-dix ans, Alexandre de Humboldt, l’illustre auteur du Cosmos, dont il avait publié le premier volume à soixante-seize ans, et le dernier à quatre-vingt-huit ans? On sait que ce doyen d’âge de tous les savants de ce siècle n’a
juitté la plume que peu de jours avant sa mort, irrivée le 6 mai 1859, après une courte maladie; »t, plus récemment, l’Académie des sciences a >erdu Duméril à quatre-vingt-sept ans, et à ]uatre-vingt-huit7 Biot ; tous deux ayant conservé leur intelligence et continué leurs travaux scientifiques jusqu’au bout de leur laborieuse carrière.
Concluons de ces exemples, avec l’immortel auteur du Dialogue sur la vieillesse , que l’intelligence ne baisse pas quand on persiste à l'exercer» et que la meilleure défense contre les ennuis de l’âge avancé, c’est la culture de l’esprit et la pratique des vertus.
Les plaisirs qu’on goûte dans la vieillesse sont doux et modérés ; leur souvenir n’a rien d’amer, ce sont les plaisirs de l’âme; ils sont purs et satisfaisants. Trop souvent ceux de la jeunesse n’ont d’agréable que le moment de la jouissance, et préparent des regrets pour l’avenir î
Si, pour les plaisirs d’un autre âge, il en est dont le vieillard sente la privation, cette privation ne peut pas, du moins, l’affecter péniblement, car on regrette peu ce qu’on ne désire plus avec ardeur, et, au défaut de la raison, la nature
meme a pris soin de lui inspirer d’autres goûts et i de lui offrir des jouissances plus appropriées à ses besoins actuels. A la place de l’amour dont certains vieillards connaissent encore lesdouceurs, le sentiment de l’amitié, celui de la tendresse paternelle, réchauffent encore le cœur sans l’agiter. On sait combien les vieillards éprouvent de bonheur à se voir revivre dans leurs petits-enfants, et quel prix ils attachent aux caresses qu’ils en reçoivent î
Affranchi du joug de l’opinion, n’ayant plus de sacrifices à faire au monde, à scs usages, renonçant, pour jamais, à toute ambition, le vieillard savoure enfin son indépendance, sa douce liberté; il commence à vivre pour lui-même, et selon ses goûts; heureux s’il s’en est créé de faciles à satisfaire ! IN ayant plus de temps à perdre, il doit rechercher tous les plaisirs honnêtes, pour remplir agréablement la fin de sa carrière. « A mesure que la position de la vie est « plus courte, dit Montaigne, je veux la rendre « plus vive, plus pleine et plus profonde; je veux « arrêter la légèreté de sa fuite par la promptitude « de ma saisie; il faut secourir la vieillesse, il « faut l’étayer. Je m’aide de tout; et la sagesse
« et la folie auront assez à faire, par offices al- « ternatives, en ce dernier âge. »
Mais parmi les plaisirs des sens et les exercices agréables du corps, il en est beaucoup encore auxquels on peut se livrer jusque dans une vieillesse avancée. Je connais plusieurs vieillards, parmi lesquels il m’est permis de me compter, qui, dans leur dix-septième lustre, jouissent de ; toute la santé dont se vantait, au même âge, le célèbre Cornaro (5); qui n’éprouvent, comme jui, aucun affaiblissement du côté de la vue, lisent, écrivent sans lunettes, et dont l’ouïe est j passablement conservée. Iis sont capables de faire, comme le vieillard de Padoue, deux ou trois lieues à pied sans se fatiguer (6), de monter à cheval, de gravir et de descendre une montagne, et de prendre part, quand l’occasion s’en pré- > sente, soit au plaisir de la pêche, soit à celui de la chasse au chien couchant, à l’exemple de » Cornaro.
Ces vieillards, généralement gais, contents et de bonne humeur, habitent, comme lui, la ville t en hiver et la campagne en été. Pendant la mauvaise saison, ils goûtent tous les plaisirs honnèles qu’on trouve dans les cités, fréquentent le monde
quand cela leur plaît, choisissent les spectacles qui leur conviennent, visitent les musées, les bibliothèques publiques, les cabinets littéraires, admirent les chefs-d’œuvre des arts, vont écouter les leçons qui les intéressent dans les écoles publiques (7), satisfont leur curiosité pour les découvertes des sciences et pour les productions de la littérature, voient leurs amis et les réunissent, de temps en temps, dans des banquets auxquels préside une franche gaieté.
Le jeu de billard, le plus salutaire de tous les jeux à raison de l’exercice obligé qu’il procure sans sortir de la maison, le trictrac, les dames, les échecs, les divers jeux de cartes animés par un faible intérêt, la lecture des journaux et des ouvrages périodiques, enfin le doux épanchement d’une conversation familière et sans prétention, remplissent agréablement les longues soirées de l’hiver.
Les mêmes vieillards, rappelés hors des villes par l’attrait du printemps, parcourent leurs jardins et leurs propriétés rurales avec un nouveau plaisir, visitent leurs voisins de campagne, leur communiquent les découvertes et lesacquisitions nouvelles soit de l’agriculture, soit de l’industrie,
ou de l’économie domestique. Ils font connaître aux cultivateurs les instruments perfectionnés qui abrègent leurs travaux ou les rendent moins pénibles; ils enrichissent leurs jardins de fleurs, de fruits ou de légumes jusque-là inconnus dans le pays, et propres à en augmenter les productions ou les agréments. Ils indiquent à l’homme des champs les moyens d’améliorer le sol et d’en tirer davantage; ils s’intéressent à l’instruction des jeunes gens, excitent l’émulation des maîtres et des élèves, secourent et consolent les malheureux, multiplient les actes d’une bienfaisance éclairée, favorisent tous les travaux d’assainissement, embellissent les campagnes qu’ilshabitent, y éternisent leur mémoire par quelque établissement utile, organisent des sociétés de secours mutuels, plantent des arbres pour leurs arrièreneveux, comme le vieillard de la fable, et ces douces occupations, si favorables à la santé, permettent quelquefois à ces heureux vieillards, comme j’en ai souvent été témoin, de se reposeï à l’ombre de leurs plantations.
Tels sont les plaisirs faciles léservés aux vétérans de l’humanité, quand ils sont assez raisonnables pour prendre, sans regrets, les goûts et
If s mœurs de leur âge; car, ainsi que l’a dit Voltaire,
Qui n’a pas l’espril de son âge,
De^on âge a toul lo malheur.
Ils ne sont point d’humeur chagrine; ils n exhalent pas des plaintes continuelles et ne blâment point toute chose, travers fâcheux qui éloigne d’eux tout le monde, et les réduit à un isolement qui ne fait qu’aggraver leurs ennuis. Résignés avec sagesse aux lois de la Providence, aux nécessités de la nature humaine, ils continuent d’employer utilement leurs derniers jours at de se livrer surtout aux jouissances du cœur.
Les vieillards dont je parle aiment à se communiquer; leur conversation est pleine de bonté et d’intérêt; on les recherche au lieu de les éviter; les jeunes gens eux-mêmes, attirés par le charme de leur entretien et avides d’une instruction puisée à une source si abondante, se pressent autour d’eux et les entourent de respect et de reconnaissance.
Tel j’ai vu le vénérable Daubenton, à l’âge de quatre-vingt-quatre ans, traverser le jardin des
Plantes, soutenu affectueusement par ses élèves, et moi-même, simple étudiant alors, j’ai plus d’une fois disputé à mes condisciples l’honneur de lui prêter l’appui de mon bras, pour le conduire au cabinet d’histoire naturelle, où il faisait son cours de minéralogie, pendant lequel j’ai pu admirer l’excellence de sa mémoire et celle de sa vue, qui ne lui faisait pas encore sentir le besoin des lunettes.
Tel j’ai vu, au pied du Jura, un respectable vieillard qui avait trouvé le rétablissement de sa santé dans le séjour de la campagne et l’habitude de la tempérance, rassembler, tous les dimanches, les jeunes gens de son village pour leur donner, soit chez lui, soit au milieu des champs, selon le temps et la saison, des leçons d’agriculture, d’économie domestique et de morale; après quoi il leur faisait servir quelques rafraîchissements de leur goût. Ce vieillard, adoré par la génération qui l’entourait, a joui longtemps de l’affection qu’il avait su mériter, et la fin la plus douce a couronné sa vie (*).
* Il se nommait Théodore Dauphin, et avait rempli les fonctions de receveur général des finances au déparlement du
Jura.
Voilà quelles peuvent être, dans tous les rangs, dans toutes les conditions delà société, les jouissances du vieillard quand il s’est aidé de lous les secours de la raison et de l’art, pour écarter de lui les infirmités du corps et surtout celles de 1 esprit plus insupportables encore.
Pai venu à 1 extrémilé de sa longue carrière, il tourne sans peine ses regards vers le passé qui ne lui offre que des souvenirs consolants \ il voit 1 avenir sans crainte, parce que sa vie a toujours été utile et honorable; il jouit du bien qu il a fait, de celui qu il médite encore, se nouriit de 1 affection qu’il inspire, et, semblable au sage dont La fontaine nous a tracé le portrait sublime,
Âpproche-l-il du. Lui, quitte-l-il ce séjour,
Bien ne trouble sa fin : c’est le soir d’un beau jour (8).
Tel est le tableau de la vieillesse qui a couronné la vie d’une foule d’hommes dont la sagesse, la modérai ion en toutes choses et l’instruction progressive, ont fait tourner la longue existence au profit de leur perfectionnement moral et intellectuel.
Mais combien d’individus sont privés des faveurs que procure l’âge avancé ! et n’est-ce pas un des plus nobles buts que l’on puisse s’éfforcer d’atteindre, que de chercher à multiplier lè nombre de ceux qui peuvent mûrir les fruits de la vie et développer toutes les facultés dont l’espèce humaine a été douée?
Nos forces physiques n’ont acquis généralement leur entier complément que de vingt-cinq à quarante ans-, mais l’intelligence, l’aspiration à la perfection morale, ne sont encore qu’à leur début, et le jugement, cette faculté si précieuse, qui fait des progrès continuels, ne jouit pas encore de tout l’éclat dont il doit briller plus tard (9).
Nous voyons, en effet, qu’à l’exception d’un petit nombre de privilégiés, tels que Galilée, Pascal, Descartes, Voltaire, Bonaparte et quelques autres qui ont étonné le monde par leur génie précoce, les grands, les beaux ouvrages qui honorent le plus l’intelligence humaine, ceux qui ont fait l’admiration de l’antiquité et qui,d ans les dernierssièclesetmêmede nos jours, sont la gloire éternelle de la littérature et des sciences, ont été produits par des hommes qui
avaient, presque tous, dépassé quarante ans, souvent cinquante et soixante, quelquefois soixante-dix et môme quatre-vingts, commenotre célèbre contemporain Alexandre de Ilumboldt, auteur du Cosmos auquel il a consacré ses quinze dernières années jusqu’à quatre-vingt-dix ans.
Il est donc vrai que l’intelligence peut avoir une durée une fois, au moins, plus longue que celle qu’offre, de nos jours, la vie moyenne, et qu’elle est incomparablement plus utile à la société par les progrès qu’elle fait faire à la raison publique qui profite et s’éclaire de tous les rayons que répand le génie; mais il est nécessaire, pour cela, que la vie ait le temps de mûrir ses fruits, ce qui a rarement lieu avant qu’elle ait dépassé quarante ans.
Le plus impressionnable de nos grands écrivains n’éprouva celte heureuse transformation qu’à l’âge de quarante-quatre ans, et je ne veux pas priver le lecteur de l’admirable description qu’en fait l’éloquent Jean-Jacques.
« Jusque-là j’avais été bon, dit Rousseau dans « ses Confessions, mais dès lors je devins vertueux, « ou du moins enivré de la vertu. Cette ivresse « avait commencé dans ma tête, mais elle avait
« passé dans mon cœur. Le plus noble orgueil y « germa sur les débris de la vanité déracinée, « et pendant quatre ans au moins que dura cette « effervescence dans toute sa force, rien de grand c et de beau ne peut entrer dans un cœur « d’homme, dont je ne fusse capable entre le « ciel et moi. Voilà d’où naquit ma subite élo- « quence, et voilà d’où se répandit, dans mes « premiers livres, ce feu vraiment céleste qui « m’embrasait, et dont, pendant quarante ans, « il n’était pas échappé la moindre étincelle, « parce qu’il n’était pas encore allumé. »
C’est après cette remarquable révolution que parurent successivement la Nouvelle Héloïse , le Contrat social, Y Émile , etc.
Cette révolution intellectuelle, si exactement décrite par J. J. Rousseau, arrive bien rarement d’une manière aussi brusque. Chez le plus grand nombre des hommes, elle s’opère insensiblement et ne se révèle à ceux qui l’éprouvent.que par la comparaison qu’ils font de leurs dispositions actuelles d’esprit et de sentiments, avec les idées et les affections qui les dominaient dans les âges antérieurs.
Rappelons-nous les regrets de Napoléon Ier,
si bien retracés par notre grand historien natio- 111,1 ’ 'orsqu'à son retour de l’ile d’Elbe il trouva la plupart des Français en admiration de sa marche triomphale, mais incrédules aux protestations qu’il faisait de régner désormais pacifiquement, et suivant une constitution libérale. ° I eut-on, s écriait-il souvent, juger un homme
“ de quarante-cinq ans d’après ce qu’il a été à « trente?»
Il est rare, en effet, que la maturité parfaite du jugement se manifeste plus tôt, et que des ouvrages profondément élaborés aient eu pour
auteurs des hommes moins avancés dans la vie.
Quoique doué d un génie précoce, le célèbre Descartes qui, à l’âge de dix-neuf ans, avait détrôné en philosophie le fameux Aristote, lequel régnait despotiquement dans toutes les écoles, Descartes, dis-je, 11e publia qu’après quarante ans son remarquable discours sur la Méthode à suivre pour bien conduire et chercher la vérité dans les sciences \ c est à quarante-cinq ans qu’il mit au jour ses Méditations, et, plus tard, son Vvyre des Principes.
Newton, le créateur de la philosophie natu-
relie, avait plus de cinquante ans quand il fit paraître ses plus savants ouvrages.
Ce ne fut qu’à cinquante-six ans que Locke acheva son essai sur Y Entendement humain qui lui a fait tant d’honneur, et auquel il a travaillé plus de quinze ans.
Montesquieu en avait cinquante-neuf quand il publia Y Esprit des lois, dont il déclare s’être occupé pendant vingt ans.
Le célèbre La Place ne fit paraître qu’à quarante-sept ans Y Exposition du système du monde , et ne termina le dernier volume de la Mécanique céleste que neuf ans après.
Dans un autre genre d’ouvrages, notre Molière, qui a commencé à travailler pour le théâtre à l’âge de trente-trois ans, en avait quarante-cinq et plus, quand il s’éleva à ses plus admirables pièces, telles que le Misanthrope ; le Tartufe et l’Avare.
La dernière tragédie àe Racine, Athalie, qu’il créa à l’âge de cinquante ans, fut son chefd’œuvre, et prouve la marche ascendante de ce brillant génie qui serait peut-être allé plus loin, si sa disgrâce, à la cour de Louis XIV, n’eùt abrégé sa vie.
Si, pour démontrer l’influence de Page sur le perfectionnement moral et intellectuel de l’homme, on avait besoin de preuves plus rigoureuses, on les trouverait dans le dernier exposé du ministre de la justice, du 22 mai 1862.
Durant la dernière période décennale de 1 851 à 1860, le ministre constate une diminution de 34 p. 1 00 sur le nombre des accusés. Dans cette période, la diminution a porté sur les crimes contre l’ordre public, contre la vie des citoyens et contre la propriété. Sur les 62,435 accusés et jugés contradictoirement, on n’a compté que 646 individus avant l’âge de seize ans, mais ce chiffre s’élève à 9,026, quand il s'agit de sujets de seize à vingt ans.
C’est à partir de quarante et un ans, ajoute le ministre, que commence à diminuer le nombre des accusés, et celte période décroissante continue de manière qu’au delà de soixante-dix ans, il n’en reste plus que 559.
Ces chiffres officiels prouvent évidemment combien l’âge de retour et la vieillesse sont favorables au perfectionnement moral de l’homme. Efforçons-nous donc de le rendre plus facile et plus rapide encore en donnant plus d’instruction
aux masses, en leur inspirant l’amour du travail* de l’ordre, et l’habitude d’une sage économie qui puissent les conduire à un peu plus d’aisance et, par une suite nécessaire, à plus de soin de leur santé, ainsi qu’à la prolongation de leur exis^ tence (1 0).
J’ai déjà annoncé, dans mon avant-propos, qu’un certain nombre de départements français se distinguaient, depuis plusieurs aminées, par l’élévation du chiffre delà vie moyenne.
Les recherches d’un de nos laborieux statisticiens, M. A. Guillard (*), nous apprennent, en effet, que, dans la période de 1 841 à 1 845, un de nos départements, celui de l’Orne, dépassait le chiffre de quarante-neuf ans pour la vie moyenne de ses habitants; que ceux du Calvados, de l’Eure, de Lot-et-Garonne, dépassaient celui de quarante-huit ans; que quatorze autres s’élevaient au-dessus de trente-huit ans, mais que soixante-huit restaient encore au-dessous de
(*) Eléments de la statistique humaine, ou Démographie comparée. Paris, 1855, chez Guillaumin et C'e, libraires, rue Richelieu, 14.
cette moyenne et que quelques-uns même n’atteignaient pas le chiffre de trente.
M. Guillard a eu l’atteniion de comparer, pour chaque département, le chiffre de la vie moyenne à deux époques, celle du commencement de ce siècle (an IX de la république française) et celle de la période 1841-1845. On voit, par là, quels sont les départements qui ont gagné le plus d’accroissement dans la vie moyenne, et quels sont les retardataires.
Eh Lien ! c'est sur ces derniers que la sollicitude du gouvernement devra se porter le plus, en faisant apprécier, par des inspecteurs versés dans les sciences naturelles, agronomiques et médicales, les causes de cet état retardataire, qui, une fois connues-, deviendraient l’objet sérieux dont s’occuperait l’administration, qui saurait à quelle nature de remèdes il faudrait recourir pour supprimer ou du moins atténuer ces causes nuisibles à la santé des habitants.
Voilà des conquêtes pacifiques et glorieuses auxquelles on doit aspirer à l’époque où nous vivons. En est-il une, dans l’histoire du genre humain, qui soit plus favorable pour réaliser les espérances que l'on peut concevoir de l'avenir ?
L’esprit de conquête par la voie des armes n’est plus de ce siècle, on ne désire généralement que la paix et la bienveillanceentre tous les peuples, que leur union et le progrès de la civilisation; l’amélioration du sort du plus grand nombre est le vœu public, et notre gouvernement travaille à iopérer.
Depuis plusieurs années, il a été institué des comités cantonaux de statistique et d’hygiène, dont on a lieu d’attendre les plus heureux résultats.
Il sera permis, sans doute, à un praticien qui, pendant trente ans, a exercé l’honorable emploi le médecin des épidémies dans le département lu Jura, de parler des services que peuvent 'endre aux populations rurales ces hommes lévoués qui, au nom d’une administration bienfaisante, vont porter des consolations et des recours efficaces dans les communes dépourvues le médecins, et en proie à des maladies graves, >ouvent contagieuses, et qui frappent de terreur es populations par le nombre des victimes [u’elles font, avant que l’administration soit instruite de ces sinistres.
Certains départements jouissent même, depuis
quelque temps, de médecins cantonaux qui, moyennant une modeste rétribution annuelle accordée par les conseils généraux, vont au secours des indigents malades qui, certains d’être soignés gratuitement, ne mettent point de retard à appeler l’homme de l’art, et, par cela même, accroissent les chances d’une prompte guérison, tandis que, dans le cas contraire, l’habitant pauvre des campagnes, ayant à craindre des frais de traitement, ne réclame qu’à l’extrémité les secours de la médecine, qui deviennent, alors, trop souvent inutiles.
Puissent les médecins cantonaux, si empressés, généralement, de se dévouer à une mission honorable de bienfaisance, se multiplier en France, et qu’un jour, enfin, aucune créature humaine n’ait à craindre d’être abandonnée, dans sa pauvreté, par l’art qui, s’il ne peut pas toujours guérir, sert du moins à relever le courage abattu et à calmer les douleurs corporelles (11)!
C’est pour multiplier les consolations de l’humanité souffrante, et suppléer le médecin absent, dans les accidents subits et imprévus, que j'ai rédigé, il y a déjà plusieurs années, à la demande
l’un grand nombre d’ecclésiastiques, de dames le charité, de chefs de pensionnats et de manuactures, le Guide médical des curés, etc. (*), qui net toute personne intelligente dans le cas de porter, utilement , les premiers secours à tout )lessé, à tout malade attaqué brusquement, et uela en l’absence du médecin et en Yatlenlant ( 12 ).
Quant à l’instruction, mère féconde de toute amélioration sociale, jamais l’opinion publique ni l’esprit de notre gouvernement ne lui ont été plus favorables. Elle a fait de grands progrès depuis trente ans, et nous avons lieu d’espérer que, sans avoir besoin de lois obligatoires, elle détendra à toutes les classes de la nation française, avant la fin de ce siècle (13).
On doit encore au zélé statisticien qui a recherihé le chiffre de la vie moyenne dans tous les lépartements de rempire^’appréciation des progrès de l’instruction dans les masses populaires. SI. Guillard a trouvé cette appréciation dans la
(*) 1 vol., chez Hachette, libraire, Paris, rue Pierre-Sar- . azin, 18.
comparaison qu'il a faite, à diverses époques, des tableaux publiés par le ministre de la guerre où se trouve indiqué le nombre des conscrits illettrés. Il résulte de cette comparaison qu’en 1827, où l’on examina, pour la première fois, les jeunes gens qui se présentaient au tirage, on constata qu’il y en avait, en moyenne, pour toute la France, 577 sur 1,000 qui ne savaient pas lire. Dans la période de 1831 à 1835, il n’y en avait plus que 480; il en restait 400 dans la période de 1 841 à 1845, 350 en 1 851 ; enfin, en 1 859, il ne s’en trouvait plus d’illettrés que 260 sur 1 ,000, La proportion a encore diminué en 1860 ainsi qu’en 1861, et l’on m’a fait remarquer, au ministère de la guerre, que le nombre des illettrés était encore moindre que celui porté sur les tableaux officiels, attendu que beaucoup de jeunes gens appelés par le sort au recrutement de l’armée, font de fausses déclarations en se disant illettrés, dans la crainte d’être retenus, de préférence, pour le service militaire.
Il y a. dans les régiments, des écoles d’instruction où le soldat peut apprendre à lire, à écrire et à calculer, s'il le désire, mais il n’y a rien d’obligatoire.
Néanmoins beaucoup de nos soldats en ont profité dans ces dernières années, et, d’après les renseignements qui m’ont été donnés dans les bureaux de la guerre, j’ai la satisfaction d’annoncer que les sujets qui ont profité de l’instruction régimentaire, en 1 8G0, sont au nombre de 92, 37 1 . En 1839, on n’en comptait que 89,886; il y a donc progression, ce qui est de bon augure pour l’avenir (14).
11 est donc probable que, sans avoir recours à une mesure de contrainte, il restera peu de familles en France, à la fin de ce siècle, où n’ait point pénétré l’instruction primaire; dès lors il deviendra honteux d’appartenir à la misérable classe des illettrés, et l’amour-propre, si développé dans notre patrie, achèvera bientôt cette révolution salutaire à laquelle prend tant d’intérêt le gouvernement de l’empereur, et que favorise de
tous ses efforts le zélé ministre actuel de l’instruction publique (1o).
Les journaux illustrés, si répandus aujourd’hui, accéléreront très-certainement celte heureuse révolution, car ils ont un très-grand attrait pour la classe ouvrière des deux sexes, et pour les enfants dont ils excitent vivement la curiosité.
Ces livres d 'images qui font la récréation de la jeunesse et même de tous les âges réalisent complètement la pensée d’Horace qui, il y a près de deux mille ans, recommandait de frapper les yeux plus encore que l’oreille, pour tixer plus fortement l’attention :
Segnius irritant animos demissa per aurem Quam quæ suntoculis subjecla fidelibus.
De arte poelica, v. 180 (*).
C’est un avantage qui donne plus de prix encore aux arts du dessin, de la peinture, de la sculpture et de la photographie, cette découverte nouvelle qui est devenue si populaire et se prête, avec si peu de frais, à une foule de représentations instructives (IG).
A quelle époque de l’histoire, le vrai philanthrope, celui qui s’intéresse le plus à l’amélioration du sort de l’espèce humaine sous le rapport matériel, moral et intellectuel, qui en a fait nonseulement l’objet de ses vœux, mais le but constant de ses études, a-t-il dû remercier et bénir le plus
(*) Ce qu’on expose à la vue fait plus d’impression que ce qu’on apprend par la lecture ou par un récit.
la Providence, pour l’avoir rendu témoin de tant Je progrès accomplis; et dans quel siècle a-t-il eu le plus de motifs raisonnables pour désirer la prolongation de sa vie, qu’en ce temps de prodiges où, chaque année et, pour ainsi dire, chaque jour, de nombreux observateurs répandus dans les deux mondes, pleins de zèle pour l’avancement des sciences, inspirés par d’habiles inductions ou servis par d’heureux hasards, soulèvent Je plus en plus le voile sous lequel la nature a caché si longtemps ses lois et ses secrets ?
A quelle époque le génie de l’homme a-t-il opéré plus de merveilles qu’à celle où nous avons e bonheur de vivre ?
Il peut regarder, désormais, le globe terrestre comme son domaine; il en a découvert les principales contrées et trouvé le moyen de les parcourir en triomphant des obstacles que la nature paraissait lui opposer. Les mers qui semblaient ôtre les plus insurmontables sont devenues, au contraire, pour lui, les voies de communication t es plus faciles, les plus promptes et les plus économiques, et, afin de mieux en profiter, il coupe t es isthmes qui les séparent pour les transformer ■en canaux navigables (17). Rencontre-t-il des
montagnes, il les perce à leur hase par des tunnels, et parvient même à traverser les précipices : et les vallons sur des ponts suspendus ou par des viaducs.
La vapeur, cet agent puissant que l’homme | fait aujourd’hui servir à ses besoins, lui rend possibles les entreprises les plus hardies. C’est par son moyen qu’il peut soulever des poids immenses, comme toute la population de Paris en a été témoin lors de l’érection de l’obélisque de Luxor sur la place de la Concorde. Bientôt nous verrons cette puissance prodigieuse, mise au service de l’agriculture, faire mouvoir, dans nos campagnes, la charrue, les machines à semer, à faucher, à moissonner, comme elle meut déjà la machine à battre les grains qui, naguère, quand on les battait au fléau, prenaient tant de temps et coûtaient tant d’efforts musculaires aux cultivateurs (18).
Combien de maladies seront épargnées aux ouvriers des campagnes par l’expédition prompte de leurs travaux les plus fatigants, tels que ceux des labours, des fauchaisons et surtout des moissons! N’étant plus si pressés par le temps, ils pourront choisi r les jours les plus favorables
;Our les opérations agricoles, et se soustraire lieux à l'intempérie des saisons qui fait tant de ictimes dans celte classe intéressante, y rend la lortalité si grande et la vie moyenne si courte!
Abréger les rudes travaux des champs et les endre moins nuisibles à la santé, n’est-ce pas ncore remédier au défaut de bras dont l’agriulture se plaint, en ce moment, en France? ?eut-être, une production plus abondante, îoins chargée de frais et de peines, pourra- -elle, en améliorant la condition du laboureur, ji permettre d’élever le salaire de l’ouvrier et de •3 retenir à la ferme où, d’ailleurs, son travail figera, pour l’emploi des machines, plus d’indligence que de force corporelle?
Quoi qu’il en soit, la vapeur qui épargne à 1 homme tant d’efforts musculaires, qui lui fait agner, en locomotion, tant de temps en abrégeant les espaces à parcourir, n’allonge-t-elie as réellement sa vie, en lui fournissant plus 'étendue et en lui procurant plus d’occasions te se mouvoir et de se sentir?
Ne fournit-elle pas déjà à l'homme la facilité te changer de climat à volonté, de conquérir, ;n vingt-quatre heures, 8 degrés de latitude,
soit au nord, soit au midi, selon son goût ou le besoin de sa sanlé (19)? Quel immense avantage pour la classe aisée, qui peut ainsi se soustraire à l’excès du froid et de la chaleur, ou poursuivre, dans des voyages scientifiques, un but encore plus élevé !
Quanta l’électricité que l’homme a su prendre, depuis peu d’années, pour sa rapide et fidèle messagère, qui, dans quelques minutes, peut faire voler sa pensée écrite, d’une extrémité de la terre à l’autre, même à travers les mers que cet agent subtil traverse aujourd’hui, en suivant des câbles qui forment, au fond de leurs bassins, des réseaux, comme les chemins de fer en présentent sur la terre, cette électricité, dis-je, est destinée à réaliser une foule d’espérances qu’il est permis de concevoir à présent.
En attendant, nous pouvons déjà faire briller, dans nos fêtes, sa lumière vraiment sidérale , que l'œil a de la peine à fixer tant elle est éblouissante; mais on ne peut l’obtenir encore, d'une manière assez économique, pour l’employer à l’éclairage ordinaire. Des perfectionnements viendront, probablement, résoudre cette question d’une manière satisfaisante pour nous ,
omme celle de la chaleur électrique obtenue ans matières combustibles.
Ce dernier résultat serait un avantage immense pour l’homme qui, depuis une centaine .'années, a déjà remporté tant de triomphes sur et agent mystérieux qui a tant épouvanté les énérations passées, leur a donné de fausses dées de la divinité dont le tonnerre leur paraisait être la manifestation la plus effrayante, et mi éloignait de leur esprit toute pensée de jusice, de bonté, d’amour et d’indulgence. De là, elte férocité de mœurs, ces lois de sang, cessarifices humains, ces supplices barbares, ces engeances implacables d’hommes s’autorisant i es passions qu’ils prêtaient à Dieu, et se faisant :ne gloire d’être les cruels exécuteurs de sa pré- ’îndue colère !
Voilà, pourtant, ce qu’un phénomène naturel, iien reconnu et facile à expliquer de nos jours, fait naître, aux siècles d’ignorance, d’égarenentsdansl’imagination des hommes et ce qui a tonné lieu à tant de regrettables superstitions! La télégraphie électrique, qui fait un si grand onneur à ceux qui en ont eu la première idée, et ui a déjà rendu tant de services aux nations qui
se sont approprié ce système, en rend un des plus remarquables et d’un genre tout nouveau, par son association avec la météorologie, science aussi très-récente et qui commence à porter ses fruits, à en juger par la réalisation, trop véritable, des prédictions faites, deux mois à l’avance, par M. Mathieu de la Drôme, qu'on ne saurait trop encourager à continuer ses importantes observations.
L’électricité, infiniment plus rapide, dans l’espace qu’elle parcourt, que les vents les plus impétueux, a inspiré l’heureuse idée de lui confier l’annonce de la naissance et de la direction des orages qui se forment soit sur mer, soit sur terre, afin que les localités placées, sur cette direction puissent avoir le temps de prendre leurs mesures de salut.
Ce nouveau système de télégraphie électrique, que la France va, dit- on, bientôt adopter, est déjà organisé, et fonctionne, depuis le commencement de l’année dernière, en Angleterre, où il a rendu d’immenses services, et particulèrement dans la grande tempête du 19 octobre, laquelle a détruit une centaine de navires sur les côtes anglaises, ou les avis n’ont pas eu le temps d’ar-
river assez tôt, mais où ces mêmes avis, transmis dès le 1 8, dans les autres ports d’Angleterre, ont sauvé du naufrage huit ou neuf cents bâtiments, selon le témoignage du Times.^S)
Indépendamment des merveilleuses applications que le génie de l’homme a su faire de l’électricité, et dont je viens de rappeler les principales, il me reste à signaler les puissants secours qu’elle prête, de nos jours, à la Thérapeutique, c’est-à-dire au traitement, soit préservatif, soit curatif, de plusieurs maladies.
Dans la dernière moitié du siècle précédent, le docteur Mauduyt, membre distingué de la Société royale de médecine, avait déjà employé, avec succès, l’électricité dans certains cas, et moi-même, sur ses indications, j’en ai obtenu d heureux effets dans ma pratique; mais, aujourd’hui, l’électricité médicale a pris une trèsgrande importance en médecine, surtout depuis 1 emploi de la pile de Volta, appareil portatif dont la brosse Volta-électrique du docteur Hoffmann, de Berlin, est une ingénieuse reproduction, sous une forme réduite à d’assez petites dimensions pour rendre cetle brosse aussi portative qu’une trousse chirurgicale.
Elle me paraît appelée à rendre de très-grands services, et à devenir bientôt d’un usage vulgaire à raison de la modicité de son prix et des bons résultats qu’elle promet.
L’usage de la brosse Yolta-électrique n’est qu’une des applications les plus faciles de l’électricité qui, sous différents modes, commence à prendre une place importante dans le traitement de certaines maladies, et surtout des Névralgies , des P aralxjsies incomplètes, delà Chlorose , etc. (2 1 ).
Les sciences médicales, en effet, ne sont pas restées ,en arrière de l’impulsion donnée au perfectionnement de presque toutes les connaissances humaines.
Les progrès de ces sciences datent, particulièrement, de la création de la Société royale de médecine, dont les Yicq d’Azyr, les Hallé, les Thourct, les Mauduyt, les Fourcroy furent les membres les plus laborieux.
L’inoculation de la variole, importée d’Orient en Europe par lady Wortley-Montagu, vers le milieu du siècle dernier, fut vivement encouragée par cette illustre Société qui provoqua, de toutes parts, des topographies et des constitutions médicales, des observations météorologi-
ques, fonda, par les soins de Yicq d’Azyr, l’anatomie comparée, et excita le zèle de tous les jeunes médecins de l’époque, qui commencèrent, dès lors, à cultiver plus généralement les sciences accessoires à la médecine, telles que la physique, la chimie et l’histoire naturelle.
L’esprit philosophique de Bacon de Vérulam était, heureusement, venu remplacer la manie de vouloir deviner la nature et d’imaginer des systèmes , au lieu de l’ohserver attentivement , comme on l’a fait depuis.
C’est sous l’influence de cet esprit que la Médecine et la Chirurgie, désormais réunies après une longue et déplorable séparation, ont fait tant de progrès.
Le plus grand est dû à Laënnec, qui, au moyen de Y Auscultation médiate dont il est l’illustre auteur, a fait un pas immense, comme l’a dit le judicieux et savant secrétaire perpétuel de l’Académie impériale de médecine, dans la connaissance des lésions si fréquentes et si variées des poumons et du cœur.
Ces dernières avaient été déjà l’objet des recherches du grand praticien Corvisart qui savait tirer parti de la 'percussion pour le diagnostic,
suivant le procédé d’Avembrugger ; mais, aidé de Y auscultation, le professeur Bouillaud est entré beaucoup plus avant dans la connaissance des maladies du cœur.
Grâce aux recherches de nos jours, l’histoire de Y apoplexie est très-avancée, et le docteur Rochouxa pu dire avec raison qu’il avait, le premier, prouvé que l’hémorragie du cerveau s’annonce par des symptômes qui, dans la trèsgrande majorité des cas, .permettent de la reconnaître avec certitude. Il a établi, en même temps, que le coup de sang (congestion cérébrale), l'épanchement, soit aigu, soit chronique, de sérosité dans les ventricules du cerveau, le ramollissement de cet organe, Yarachnitis , et plusieurs affections chroniques de l’encéphale ou des méninges, pouvaient être reconnus pendant la vie et facilement distingués de l’apoplexie (*).
Prus a fait de l’apoplexie méningée l’objet d’un mémoire étendu.
Laënnec a établi les caractères de l’apoplexie pulmonaire , répandant ainsi beaucoup de lumières sur les crachements de sang, dont les
(*) Le docteur Rochoux a publié, pour la première fois, ses Recherches en 1814.
rapports avec la tuberculalion des poumons ont été mieux déterminés.
Bayle, en 1820, a donné une description complète de la méningite chronique qui, suivant lui; cause un quart environ des aliénations men-* taies chez les hommes. Georget, Loyer Yillermet, MM. Fabre, Dubois d’Amiens et Brachet de Lyon, ont tracé des histoires plus exactes de Thypocondrie et de l’hystérie. Jolly a ajouté un “■rand nombre de faits nouveaux à l’histoire des névralgies (*).
C’est surtout dans l’ordre des hydropisies qu’il y a de nouveaux progrès scientifiques à signa- 1er. Depuis le jour où Lowers, interceptant par une ligature le cours du sang dans les veines jugulaires d’un chien, découvrit uue suffusion sérieuse dans la région correspondante, la loi générale des hydropisies a été découverte. Un obstacle apporté au cours du sang, soit dans la grande, soit dans la petite circulation, suffit pour produire les hydropisies, ce que le professeur Bouillaud a démontré dans son remarquable ouvrage intitulé, De l’oblitération des veines et
(*) Voir la Bibliothèque médicale, 1822.
de son influence sur la formation des hydropisies.
ï-iC ti aitemen t des maladies mentales, singulièrement perfectionné par l’illustre Pinel et son célèbre élève, mon condisciple Esquirol, a fait succéder aux cachots hideux des siècles passés, d’élégants pavillons entourés de vastes jardins et pourvus de tous les accessoires que réclame une hygiène bien entendue, les distractions de i li o i liculture et même 1 exercice des arts d’agrément, sans négliger les secours d’une Thérapeutique éclairée et les soins de l’humanité la plus compatissante.
L albuminurie , genre d’affection découvert récemment par le docteur anglais Bright, a été particulièrement étudiée en France par le professeur Rayer et par le docteur Martin Solon.
Une science nouvelle est venue coordonner les lésions organiques, c’est l’anatomie pathologique, dont les premiers fondements avaient été jetés en Italie, dans le siècle dernier, par le judicieux Morgagny, en France par Vicq d’Azyr, en Angleterre par J. Hunter, que le célèbre Bichat, enlevé, à trente-deux ans, aux sciences médicales, n’a pas eu le temps de cultiver, dont Broussais a fait sentir l’importance dans ses
Phlegmasies chroniques , mais qu’il était reserve | aux savants professeurs Amiral et Cruveilhieiy ! d’enrichir encore davantage et d accroître 1 utilité par leurs éminents travaux, auxquels l’infatigable Lobstein de Strasbourg a eu l’honneur d’associer les siens.
Si Y Auscultation médiate a été la plus grande découverte du siècle actuel, parmi les nombreux perfectionnements acquis à la médecine proprement dite, on peut affirmer que la Lithotritie est le plus grand progrès qu’ait fait 1 art chirurgical, depuis Ambroise Paré jusqu’à nos jours; non pas, sans doute, par le caractère scientifique de cette découverte, comme le dit M. Dubois d Amiens, mais par ce qu’il y a d’ingénieux dans ses procédés, et surtout d’heureux dans ses applications. Quelle différence n’y a-t-il pas, en effet, entre les opérations qui consistent à se frayer une voie sanglante pour aller chercher un calcul dans la vessie, et les procédés qui permettent de le réduire en fragments, et de le faire sortir par les voies naturelles? C’est donc là une immense découverte, et ceux qui ont su y attacher leur nom, tels que les docteurs Civiale, Le Roy d’Étioles, Amussat, Heurteloup, Rigal,
Prades, Tascher, etc., ont acquis des droits incontestables à la reconnaissance des hommes.
Il est permis d’espérer les résultats les plus avantageux de la ténotomie , dont Delpech et Dupuytren avaient donné la première idée, et que, longtemps avant les chirurgiens, les vétérinaires avaient connue et pratiquée avec succès.
Stromayer avait appelé de nouveau l’ai tention des praticiens français sur les ténotomies. Dès 1830, Dieffembach avait obtenu de nombreux succès dans la section sous-cutanée des tendons et des muscles, et Stromayer en avait fait des applications heureuses au pied bot.
Delpech avait, le premier, inventé un procédé particulier pour la section du tendon d’Achille. Le docteur Bouvier perfectionna le procédé, et, par cette section, redressa immédiatement, jusqu à un certain point, le pied équin.
l e docteur Duval pratiqua, avec succès, cette opération. Le même, en 1837, fit la section des muscles du jarret, répétée par Bouvier en 1838. Cette même année, Jules Guérin a pratiqué un grand nombre de sections tendineuses dans presque toutes les régions du corps. Il appliqua la ténotomie et la myotonie au torticolis , à toutes les
variétés du pied bot, aux luxations congénitales de la cuisse, aux déviations latérales de l’épine dorsale, et répéta, l’un des premiers, en France, l’opération du strabisme , imaginée par Stromayer, exécutée par Dieffembach et par un grand nombre de chirurgiens français.
Que de travaux n’ont, pas été accomplis dans la classe, autrefois si obscure, des tumeurs! Dès l’année 1817, M. le professeur J. Cloquet, et, après lui, MM. Yelpeau, Laugier, Malgaigne, ont éclairci cette partie de la pathologie externe.
Il y a un perfectionnement remarquable dans le traitement des plaies, des ulcères, des fractures et des luxations. Le pansement des fractures par le bandage inamovible doit être regardé comme un progrès considérable ; le célèbre Larrey en a fait, le premier, l’application. M. Velpeau avait, dès 1826, combiné ce bandage avec la compression. Bérard a eu l’idée de faire marcher les maladès atteints de fractures à la jambe. M. Malgaigne a beaucoup fait pour ces cas et pour les luxations.
Bayle et Laënnec ont distingué, dans le cancer, différentes formes de tissus, le squirreux,
V cnccphaîoïdc , le colloïde , le mélanique , et les chirurgiens établissent l’ordre de fréquence de ces diverses formes dans tous les organes de l’économie.
Gerdy, dans un Mémoire publié en 183G, a cherché à prouver que le cancer n’est qu’une dégénération fâcheuse et secondaire de certaines formations nouvelles, primitivement indolentes.
Lisfranc s’est avantageusement occupé des cancers sous le rapport pratique, et il s’est attaché à faire distinguer les cancers superficiels et les cancers profonds.
M. Velpeau, en s’occupant des tumeurs blanches, en a suivi le développement dans chaque tissu en particulier.
La chirurgie a pris une grande part dans tout ce qui concerne les hémorragies. Celles de l’utérus ont été l’objet des recherches fructueuses de MM. A. G. Baudelocque, Desormeaux et Paul Dubois.
On a cherché comment se fait l’oblitération des artères. La torsion a été pratiquée avec succès par Àmussat.
M. Velpeau a successivement employé la torsion, le froissement et l’acuponcture. Quant
aux varices, ce praticien a cherché à en obtenir la guérison par l’emploi des épingles, par la suture entortillée, et cette affection ne doit plus être considérée comme incurable.
Il était réservé à notre époque de distinguer les tumeurs érectiles, ainsi nommées par Dupuvtren, des fongus hœmatodes, puis les diverses espèces, artérielles, veineuses, mixtes, etc., et d’indiquer à quelles opérations on peut recourir avant que d’en venir à l’amputation, telles que ligatures d’artères, destruction ou inflammation des vaisseaux qui les constituent, sétons, acuponcture multiple et prolongée, émissions souscutanées, injections irritantes, vaccination sur ces tumeurs et surtout cautérisation.
MM. Velpeau, Auguste Bérard, Jobert de Lamballe, se sont livrés à de nombreuses recherches sur le tissu érectile, et M. Jobert s’est attaché à démontrer la véritable nature des tumeuis hémorroïdales.
Roux s’est occupé, avec succès, du traitement des anévrismes, et a propagé parmi nous la méthode de Hunter.
L’un des grands progrès de la chirurgie contemporaine est d’être parvenue à guérir 1 anus