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: NOUVELLE III L y avait, je ne vous parle - pas de long temps, dans une ville de Lombärdie, une honnête et noble Dame, =] mariée fort. richement et dont l'humeur était plus capricieuse, plus fantasque qu’il ne convient à une dame d'importance. Elle aimait infiniment à se moquer de tout le mondeet prenait souvent quelqu'un pour victime; puis elle faisait, en compagnie des autres dames, des gorges chaudes sur celui-ci et
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sur celui là, si bien que personne n’osait lui faire la cour ni prendre avec elle trop de familiarité; car, hardie comme elle l'était et ayant le filet si bien coupé, elle disait tout ce qui lui passait par la tête; chacun avait son compte et elle trouvait un mot piquant pour tout le monde. Il ne convient vraiment pas à des gentilshommes de se quereller, ni d'échanger des paroles aigres avec des dames que notre devoir est d’honorer et respecter toujours, aussi n’était-1] presque personne qui n’évitât de trop s'engager dans une conversation ayec elle; on savait qu’elle donnait toute carrière à sa langue et qu’elle n'avait d’égards pour qui que ce fût. De plus, elle était belle outre mesure, et si bien douée de tout ce qui fait le charme d’une femme, elle mettait dans tous ses gestes tant de grace et d'élégance, qu'à tout ce qu’elle faisait, à chacune de ses actions, à chacun de ses mouyements, à chacun de ‘ses signes, on croyait voir s’accroître en elle un certain je ne sais quoi si séduisant, qu’elle était sans égale dans toute la Lombardie. Quelques
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gentilshommes, faute de connaître parfaitement le caractère de la Dame, s'étaient mis à la courtiser, à papillonner autour d’elle; elle les avait pendant quelque temps nourris de douces œillades, puis s’en était débarrassée en leur jouant un tour ou un autre, et les amoureuximpru- .
dents voyaient qu’on les avait bernés sans pitié. Bien qu’elle fût, comme je vous l’ai dépeinte, fort peu aimable, elle n’en aimait pas moins à se faire courtiser, et souvent, pour mieux allécher les galants, elle faisait mine de vouloir la chose et d’être enflammée pour tel ou tel ; mais à la fin, quand le hanneton lui trottait par la tête, elle semblait n’avoir jamais connu personne.
Il arriva un jour qu’un jeune homme riche et très-noble de cette. ville, qui cependant avait entendu raconter les mauvais tours joués par cette Dame à bien des gens, et qui connaissait son caractère, la trouva si belle et si gracieuse, qu’il ne put s'empêcher de penser tout le jour plus que de raison à ses beautés :
elles lui paraissaient être celles d’un ange
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plutôt que d’une mortelle. Il finit par en dévenirsi passionnément amoureux, qu’il lui était impossible d’en détourner son ésprit et de songer à autre chose; il dut bien reconnaître qu’il ne se possédait plus et qu’une autre s’était emparée de lui. Tout entier à ce nouvel amour, et préoccupé des allures de la Dame, qu’on lui avait fait connaître, il passait de la joie à la tristesse, selon qu’il espérait . ou désespérait; enfin il. résolut de conquérir son amitié par tous les moyens possibles. Il se mit donc à passer souvent % par la rue où elle demeurait; il la voyait tout le jour sur le pas de sa porte, s’inclinait tendrement . devant: elle, s’afrétait aussitôt, qu’il fût à pied ou à cheval, et se mettait. à lui parler. Il n’osait pas l’entretenir de sa passion, mais ses yeux et ses soupirs brûülants parlaient pour lui.
Elle, qui était fine et maligne, qui aimait beaucoup à être courtisée.et qui s’éstimait au moins à sa valeur, peut-être plus, le regardait quelquefois du coin de l'œil et s’ingéniait à lui montrer petit à petit qu'il ne lui déplaisait pas. Le jeune
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homme avait une sœur qui demeurait près de la maison de sa bien-aimée. Et comme il ne me paraît pas possible, pour des.raisons de convenance, de citer des noms propres (j'ai même passé sous silence le nom de la ville), nous nommerons lasœur du jeune homme Barbara et l'autre Eleonora. Barbara était demeurée veuve et elle élevait un jeune fils, le seul qui lui fût resté de son mari, homme fort riche, qui l’avait laissée maîtresse absolue de tous ses biens.
Le jeune homme, que nous appellerons
Pompeio, était forcé, quand il allait voir.
sa sœur, de passer devant la maison d'Eleonora. Pompeio regardait cela comme un très-grand bonheur, d’autant plus que sa sœur connaissait beaucoup
Eleonora et qu’elles se voyaient souvent. .
TÎl eut un jour assez de hardiesse pour faire
connaître à sa bien-aimée tout son amour,
il la supplia d’avoir pitié de lui et de l’accepter pour son humble serviteur; il dit encore bien d’autres choses, selon l’usage des amoureux. La Dame, qui ne se souciait de nul homme au monde, et
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qui ne voulait pas se gausser de Pompeio, l'un des plus hauts personnages de la ville, lui dit de se pourvoir d’une autre dame et de ne plus lui parler de pareille chose. Le jeune homme, sans perdre. courage, s'appliquait à suivre partout Eleonora, et, chaquefois qu’il en trouvait l’occasion, lentretenait de son amour. Elle se montrait toujours plus dure et plus désagréable pour lui; il en fut à demi désespéré.
Les choses en étaient là, quand Pompeio apprit un jour par hasard le départ du mari d’Eléonora pour la campagne ;
c'était vers la fin de Juin. Il lui passa alors par la tête d’aller parler à la Dame et de chercher à la rendre favorable à ses désirs amoureux. Sans trop réfléchir à ce qu’il allait faire, puisant dans son amour son audace et sa confiance, il monta sur:
sa mule et s’achemina avec ses serviteurs vers la maison de la Dame, envoya sa mule etses gens chez sa sœur, avec ordre de l'y attendre, et pénétra seul chez Eleonora; c'était l’heure de None. La Chance lui fut en cette circonstance assez
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favorable; car la Dame, qui ne dormait pas au milieu du jour, se trouvait seule dans une chambre du rez-de-chaussée en face d’une porte qui donnait dans la salle; elle était occupée à faire avec de la soie.
certains ouvrages. Pompeio entra dans la maison et ne rencontra personne ; il alla droit à la salle, passa sa tête à l’intérieur, vit la Dâme avant d’en avoir été aperçu et se dirigea vers elle. Eleonora, en levant la tête, vit le jeune homme et futforteffrayée parce qu'elle était seule et que tous ses gens dormaient. Elle lui dit, avant qu'il n’ouvriît lui-même la bouche : « Oh ciel!
» Pompeio! qui vous amène ici seul à » cette heure? » Le jeune homme, après ‘Vavoir saluée, lui répondit qu'ayant appris le départ de son mari pour la campagne, il avait voulu venir lui rendre visite et causer un peu avec elle, et qu’il était entré dans sa maison sans être vu, aprés avoir renvoyéses serviteurs chez sa sœur. Il allait recommencer l’histoire de son amour, quand elle l’interrompit en lui disant: « Mon Dieu! à » quel péril vous exposez votre vie et la
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» mienne. De quel poids estimez-vous » donc mon honneur? mon mari.n’est __» pas sorti. de : la vitle,.et il ne peut pas » tarder à rentrer; il a été après dîner » pour quelque affaire et il doit être en ». route pour revenir. De grace, Pompeio, » si vous avez quelque souci de moi, si » mon honneur vous est cher, allez- » vous-en, mon cœur saute dans ma ». poitrine, et il me semble à. chaque » instant voir arriver mon mari. »
À peine avait-elle prononcé ces mots,
que le.mari se mit à parler si fort dans la rue, qu’elle le reconnut à sa voix; Pompeio le reconnut aussi. La Dame tremblait de peur, et Pompeio, tout ému, ne savait que faire. L’époux de la Dame resta quelque temps devant la porte à causer avec quelqu’un, avant de descendre de cheval. Pendant ce temps, Eleonora, prenant une prompte détermination, fit coucher Pompeio sur un grand coffre, dans la chambre même où il était venu la trouver, et elle le couvrit si bien de vêtements qu’elle avait sous la main, que personne ne pouvait. se
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douter de sa présence; elle lui recommanda de ne pas faire le moindre mouvement ; puis elle éveilla une de ses femmes qui dormait dans un cabinet voisin, Le mari desçcendit de cheval et pénétra daris la salle. Eleonora, le visage calme, demanda d’une voix ferme :
«a Qui est là? Qui vient ? » Le mari lui répondit ; en même temps, il eritra dans la chambre et alla s’asseoir sur le lit.
Puis il dit à sa femme : — « Ma chérie, j'ai » acheté à un pauvre homme une épée » dont la lame, fort ancienne, est la » meilleure et la plus fine qu’il y ait » dans cette ville; peut-être même qu’on » n’en trouverait pas une semblable sans » aller à bien des milles d’ici. J’ai envie » de la faire un peu mieux brunir, delui » faire faire un beau fourreau de velours » et de la donner à notre ami le capi- » taine Brusco ; aucune autre arme que » celle-là ne convient à un homme aussi » accompli que lui. » En disañt ces mots, il se fit apporter l’épée et dit à sa femme en la lui montrant : « La voici, » regardez si Vous en ayez jamais vu une
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pareille. » La Dame se mit à rire et
répondit en badinant : — « Je ne me suis
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jamais beaucoup occupée d'armes ; cela ne regarde pas les femmes, ] je n'y entends rieri et je ne saurais que dire de leur qualité, excepté quand je les vois dorées et bien garnies; alors je les trouve belles, Mais je ne sais ce que
. vous voulez faire de tant d’armes et
d'armures que vous avez dans votre Chambre; et puis, ayec toutes vos épées et vos cimeterres, vous ne couperiez seulement pas un fromage en trois coups. Vous feriez mieux d'acheter autre chose et de dépenser votre argent à des objets plus utiles. — C'est
cela, » répliqua le mari, « j'achèterai des bonnets et toutes sortes de baga-
telles comme vous en achetez toute la journée ; vous autres, si vous n’avez pas chaque jour dés coiffures à la dernière mode, des collerettes nouvelles, et, pour votre voiture, des couyertures ornées d’or, avec quatre chevaux venant du royaume de Naples ou quatre grands Frisons, il vous semble ne
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pas pouvoir vous montrer. — Oui, oui, » reprit la Dame, « dites toujours du mal des femmes et faites-leur la guerre. Toutes ces babioles nous siéent très-bien et ne regardent que nous; si nous nous habillons négligemment, sans employer l’art pour faire ressortir nos beautés naturelles, vous vous moquez de nous, vous dites’ que nous sommes mal tenues, vêtues en paysannes et bonnes à rester à la cuisine.
Si vous en apercevez une autre qui soit bien habillée, sans être belle, pourvu qu'elle ait le visage bien empâté et coloré en rouge par la drogue du Levant, vous lui courez après comme la chèvre court après le sel.
Vous savez bien que je vous connais; mais qu’avez-vous jamais fait de toutes ces armes ?.il semble, à vous en voir autant que vous en dvez, que vous soyez capitaine de l'Empereur, et je vous ai déjà dit que vous ne couperiez pas un fromage. — C’est bien, » dit le
mari, « il faut donc que mes bras soient
de cire ou bien que j'aie l’onglée. Par
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» la foi de Dieu, avec cette lame je cou- » perais en deux un cheval d’un seul » coup, tant le fil est bon et fin.» La Dame sourit, se leva et vint auprès de l'endroit où était couché Pompeio; elle mit la main sur un de ses vêtements qui était de velours cramoisi et sous lequel l'amoureux était caché, et elle dit à son mari : — « J’ai envie de parier avec vous » quelque chose de beau, qu’en deux » Coups vous ne couperez pas ce vête- » ment, ici, Où J'ai la main; » sa main se trouvait placée sur les ‘jambes de Pompeio. Il venait de lui prendre fantaisie de faire ‘une belle peur à son galant, c'était pour cela qu’elle engageait son mari à coupér son vêtement ; elle ne désirait cependant pas que sa proposition fût suivie d’effet.
Pensez à ce que devait éprouver Pompeio : en enteñdant les paroles de la Dame, plus mort que vif, ik fut sur le point de se montrer et de s’élancer dehors. Mais se voyant seul, sans armes pour se défendre, tandis que le mari avait ses serviteurs près de lui et tenait
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toujours l’épée à la main, il resta caché; sa peur était telle, qu’il croyait avoir la tête sur le billot et voir le bourreau, la hache à la main, prêt à le frapper. Au milieu de ses préoccupations, il se disait cependant qu’il avait sur le corps tant de vêtements, qu’il lui semblaït impossiblé de les couper d’un seulcoup ; et il se demandait, le cœur tremblant, à quoi devaient aboutir tous ces caprices d’Eleonora ; il était baigné d’une sueur froide comme. la glace. La Dame s’en tenait à ce qu’elle avait dit à son mari, et lui demandait ce qu’il voulait parier qu’il ne couperait pas son vêtement. Le mari lui répondit : — « Ma femme, je ne sais pas
pour moi à abîmer vos effets; caril me semble que cela nous ferait à tous deux une perte. Mais faisons l’expérience sur quelque autre chose et vous apprécierez le fil de cette épée; il n’y a pas de rasoir qui coupe aussi bien.
— Parions, parions, » s’écria la Dame; si vous coupez ce vêtément, je vous ferai faire un pourpoint cannetillé