‹ Nouvelles de BandelloChapitre 44 sur 63 · TS 6 TO 6 DU · texte numérisé non relu

TS 6 TO 6 DU

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pondras-tu, si je t'affirme que j'ai vu, de mes propres yeux, entre trois et quatre heures, quelqu'un qui est monté ici et qui m'a fait l’effet d’être certainement Niceno ? Je l’ai vu et je sais que je ne dormais pas; 1l peut bien se faire que je me trompe en disant que c'était Niceno, c'était peutêtre un autre; mais par le sacré corps de Saint Janvier, j'ai vu un homme monter ici. — Puisque tu dis que tu l’as vu », répondit la Dame, «je te

» crçoirai volontiers. Mais sais-tu ce que » c'est? Ce valet, pour te faire ajouter

foi à ses mensonges, aura, à prix d'argent, fait venir quelqu'un qui sera monté ici, et quand tu es sorti, il l'aura fait partir. La maison est grande et le misérable a les clefs de toutes les portes. » Angravalle ne savait

que répondre ; il serait volontiers tombé sur le valet, si celui-ci avait été encore dans la chambre, mais il avait déjà tourné les talons. Bindoccia, voyant que les choses marchaient bien, continua de dire à son père et à ses frères combien An-

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gravValle lui tenait mauvaise compagnie; elle énuméra tous ses torts : il la gardait prisonnière, elle ne pouvait aller à l’église ni chômer les Saints ou les Fêtes, elle en dit tant qu’elle faillit mettre la discorde entre Angravalle et ses parents, qui voulaient lui faire un mauvais parti et tiraient déjà leurs épées. Certes, Angravalle seul contre plusieurs n’en serait pas sorti sans échauboulures. Mais la Dame, faisant mine de vouloir séparer les combattants, arracha le bâton de son lit, et, se jetant courageusement entre eux, en appliqua (soit par erreur, soit autrement) deux bons coups sur la tête de son mari : la paix fut conclue. Angravalle demanda pardon d’avoir cru trop facilement ce brigand de valet. La Dame se jeta aux pieds de son père et de ses frères, et les pria instamment de l'emmener chez eux. — « Ne me laissez » pas entre les mains de cet homme, »

disait-elle, « si ma vie vous est chère ; il » a (vous le voyez bien) des soupçons à » propos de tout, et je crains qu’il ne » me tue un jour par jalousie. Et puis,

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» je ne veux plus voir dans la maispn ce » coquin de valet; quant à la muette, je » ne sais qu’en faire. Si je ne fais pas la »' cuisine, il n’y aura personne: ici qui » nous donne à manger; il faudra, pour » vivre, faire prendre nos repas à l’au- » berge des Génois. » Le père voulut alors emmener sa fille avec lui, et 11 commanda à ses serviteurs de réunir tout ce qui lui appartenait. Mais Angravalle, à ces mots, se jeta aux pieds de sa femme et la supplia de ne pas lui faire un si grand affront. Elle restait inébranlable, et, plus il la priait, plus elle se montrait renfrognée. Enfin, en présence de tout le monde, il lui augmenta sa dot de six mille ducats d’or, et lui promit qu’elle aurait chez elle tels serviteurs qu’elle voudrait et qu’il ne serait plus jamais jaloux. La Dame se laissa convaincre par les siens, et dit qu'elle resterait avec son mari : « Je resterai, » puisque cela plaît à mon père et à » mes frères. Mais vois, mon mari, je x ne veux plus que Niceno fréquente » notre maison. Tu.as conçu, au mépris

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de toute convenance, tant de jalousie contre lui que, chaque fois que je lui parlerais, tu redeviendrais fou comme » devant. — Ce ne serait pas bien, » mon enfant », répliqua aussitôt:le père, « et il ne faut pas que cela soit. Toute la » ville de Naples connaît l’étroite amitié »

qui existe entre Niceno et ton mari; s'ils ne se fréquentent plus, cela don- nera lieu de penser que c'est à cause « de toi. Niceno me paraît être un ex- » cellent et discret garçon ; il aime beau- » coup ton mari, et Je verrais avec peine » qu'on lui donnât congé; il faut le » laisser aller et venir à sa guise, comme » autrefois, et que rien de ce qui est » arrivé ne transpire dans le public. »

Angravalle approuva extrêmement le prudent conseil de son beau-père ; il dit qu’il avait toujours eu de la peine à croire à une si grande folie de la part de Nicéno. Bindoccia, qui voyait ses plans réussir à souhait, dit alors : — « Puisque » cela vous plaît ainsi à tous, je le veux » bien aussi. » Tout le monde étant d’accord, les uns et les autres restèrent à

dormir en compagnie dans cette maison le reste de la nuit.

Le jour venu, Angravalle appela un notaire et lui fit consigner sur un acte authentique qu’il augmentait de six mille ducats la dot de sa femme. Il dépouilla toute idée de jalousie au moment même où il aurait bien fait d’en concevoir, et laissa Bindoccia libre de faire tout ce qui lui plaisait. Elle arrêta pour serviteurs pour son mari et comme femmes pour elle ceux qui lui parurent à son gré. Niceno n’eut jamais l'air, devant Angravalle, de savoir un mot de ce qui s'était passé; il continua de fréquenter la maison comme il le faisait auparavant ; Bindoccia n'eut plus besoin de lui mettre la chemise de la muette ni de faire semblant d’avoir un flux de ventre pour se retrouver avec lui toutes les fois qu’ils le voulaient; ils avaient toute facilité de se tenir compagnie et de se donner le meilleur temps du monde.

Ma conclusion est qu’il arrive bien ra= rement qu’une femme ne réussisse pas à

V — Le Mari jaloux 231 faire ce qu’elle a décidé. J'ajoute que tout mari doit éviter comme la fièvre

de donner à sa femme l’occasion de mal faire.

SODEIXECNER

LE BANDELLO

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