MADEMOISELLE DE HASSAN
leur Terre et leur Tivadté. Ce qui frappoitleplasdans sa singulière i^ysionomie , c'est un type fort prononcé qui n'avoit rien d'allemand , et dont te galbe mince , efGlË, saillant, tenoit plutôt quelque chose de l'Andalouz ou du Maure. Sa maigreur brune et osseuse , qui laissoit presque à nu le jeu actif et passionné de ses muscles; l'aculeste péuétrantede ses yeux ardents et mobiles, dont le disque étoit un charbon et le regard une flèche ; l'étrange propriété de ses cheveux encore noirs, qui se hérissoient comme spontanément au moindre pli de son front , tout cet ensemble extraordinaire lui donnoit quelque chose de l'aspect d'un aigte. J'ai entendu peu d'hommes plus abondants en paroles ; mais son abondance pleine, soutenue, éloquente, même quand elle étdt diffuse, ne se répaodoit en épisodes et en Ggures que par excès de richesses , et s'y complaisoit sans s'y perdre. Un homme ainsi organisé ne pouvoit pas êlre ^tièrement étranger ans grandes pensées qui émouf oient alors l'Europe ; mais il s'ahstenoit avec une sorte d'aOecIation de tons les entretiens dans lesquels le mouvement naturel des esprits faisoit rentrer ces idées en dépit de nous. La préoccupation qui le .dopijnoit sembloit être un spiritualisme exalté , une théorie spéculative combinée des principes de Swedenhoi^ , de Saint-Martin et peut-ëlre de Weissaupt; mais son enthousiasme très-expansif poui^les livres d'Aradt , et de quelques autres philosophes tungend-itundistes, révéloit en lui un profond sentiment de la liberté.
Le docteur ne s'éUiil arrêté à Trieste que pour y régler quelques affaires d'intérêt avec des régisseurs char* gés de l'administration de ses biens dans un rayon assez étendu , car on le disoit fort riche , ce qu'on n'auroit deviné d'ailleurs ni Si la modestie de ses dépenses, ni
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i la BÏmpUcilé de ses mœorg. Il n'y avoit donc rien de surprenant à le voir souvent en rapport avec des voyageurs venus pour lui , et qui ne résidoient pas. Si je les avois devinés alors , j'aurois eu cependaat assez de temps pour les observer , et j'en conserveroîs un souvenir assez présent pour les peindre ; mais j'ai déjà dit qu'il n'existoit aucune espèce de contact politique entre mes nouveaux am^ et moi. Ces étrangers qui se succédoient chaque jour, c'éloit Kolb, c'étoit Marberg , les Pélopidas, les Thrasybules du Tyrol ; c'Étoieat les braves frères Woodel , fusillés depuis à Wesel , le 18 septembre de la m£me année ; c'étoit l'aubergiste André Hofer que je remarquai davantage , parce que je l'avois ealendu nommer souvent chez le marquis de Chasleler, à l'occasion des événements de 1808 ; et celui-là est si connu, que les impressions qn'il m'a laissées n'^pprendroient rien à personne , si elles ne dilTéroient un peu de celles que mes lecteurs ont pu prendre dans l'histoire. La célébrité des uns et des autres n'atteignit d'ailleurs à son apogée qu'un mois après le passage d'André Hofer à Trieste, c'est-i-dire à celle mémorable victoire des paysans , dont le Tyrol marque le glorieux anniversaire au 39 février.
J'avois bien formé quelques conjectures sur l'apparition du Samson de Passeyer dans notre méchante hôtellerie de i'Oura, mais sans y donner de suite. Il étoit tout naturel qu'André Hofer, qui, en vertu de sa profession , exerçoit une agence d'affaires fort étendue , suivant l'usage du Tyrol, eût des intérêts à démôler avec un propriétaire opulent comme le docteur Fabricius. Quant i la part très-active que Joseph Solbioski prenoit à leurs négociations secrètes, elle n'éloit pas plus difficile à expliquer, Joseph étant destiné à devenir
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le gendre du docteur à une époque asset rapprochée, car on atlentloit ia future. J'ai compris depuis que cette expression , qui couvroit un sens mystique dans autre ztrgo des sociétés secrètes, pouTOitbien m'avoir caché quelque double sens ; mais je suis si peu curieux, et j'étois déjà si porté d'ailleurs à me déprendre de ces mystères , qu'il ne m'est pas arrivé une seule fois d'y saisir autre chose que sa valeur littérale.
Il n'y a guère d'hommes de ces derniers temps dont les Allemands se soient plus passionnément occupés que d'André Horer, et il n'y a certainement point d'homme qoi ait plus dignement justiRé leur enthousiasme ; les rertns et la piété d'André Hofer l'aToient fait surnommer ie Saint du Tyrot, comme Gathelineaa avoil été surnomoié quinze ans auparavant U Saint de f Anjou, et nul homme n'a mieux répondu qu'André Hofer, parmi tous ceui que j'ai vus, à l'idée que Je m'étois faite de Cathelineau. Il faut cependant que j'accorde d'abord un point important ï li critique ; c'est que cette opinion ne s'est composée que depuis sur des impressions très-légères et (rès-fugilives ; car je n'ai vu André Hofer que pendant deui jours , et je ne lui ai pas adressé la parole , par l'eicellente raison qu'il sav(»t infiaiment peu d'italien, et qu'il ne savoit pis un mot de fraoçoîs. L'impression récente de son premier rOle historique m'intéressoit cependant à le voir, et celui qu'il joua quelque temps après dans les événements de' l'Allemagne força mon esprit à s'en refaire le type physique et mOTal avec autant de vivacité peut-être que si je n'avuis pas perdu un moment de vue le modèle, de sorte que je crois le connoltre aussi bien que ceux qui l'ont peint; mais comme je ne me sens pas doué de l'aptitude assez rare qu'exige Vapprihentiott d'un
personnage complet , je ne m'etposeni ptrint aa reproche que m'attirerait ma présomption , si j'essayoîs de reproduire encore une fois, après tant d'autres, cette forte et naïve figure. Je ne ferai donc que rectifier trisbnmblement ce que l'on a dit de tni, d'après mes pro- I»e8 sensations et mes intimes souvenir^.
Il est presque convenu entre les Allemands de la génération actuelle qu'André Hoferavoit la taille démesurée d'an demi-dieu. C'est le propre des peuples poètes de figurer ainsi les héros, et l'Allemagne a encore tonte la poésie d'un peuple primitif, comme elle en a toute la grandeur. Oh I c'est une sublime nation ! — André Hofer étoit grand, mais sans eicéder de beaucoup la uille ordinaire des montagnards. Seulement l'exlrènie développement de ses muscles et de ses os lui donnoit, comme on l'a dît, quelque chose d'albléliqne. Toute sa conaiilntion physique éloit prise dans des proportions si fortes qu'elle en ponvoit paroltre immense. Il touchait alors tout au pins i l'âge culminant de la vigueur dans les hommes sobres , chastes et bien organisés , s'il n'avoit en - effet qn'nne quarantaine d'années; mais il paroissoit plus vieni, et ce n' étoit pas l'effet de cette lassitude que produit la continuité des émotions pasùonnées et des violentes contentions d'esprit ; car il ne s'est peut-être jamais vu de physionomie plus calme et [rius reposée que la sienne. On a écrit dans nos dictionnaires historiques et dans nos Revues qu'il étoit très-conrbé, ce qu'on y attribue àl'halHliide des Tyroliens de porter péniblement de lourds fardeaux dans des montées ardues et rapides. André Hofer, dont le père étoit asseï riche , et qui avoit augmenté luimême sa forlone par d'honnêtes industries, ne devoit avoir porté en sa vie qa'aniant de fardeaux qu'il bii
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plaisoit d'en charger sur ses vastes et robustes épaules. Courbé est, selon toute apparence, une petite faute de traduction. Il étoit voûté à ta manière des paysans alpins, et laissoit retomber, ainsi qu'eux, son énorme tête sur la poitrine, sans égard à la noble perpendicalarilé qui caractérise notre espèce. On a remarqué que ce genre de confoj'malion éloit propre aux races belliqueuses et aux grands hommes de guerre. Alexandre , C harle magne , Henri IV, le maréchal de Saxe, Napoléon , Pichegru , éuient voûtés, Catlielineau , le nié- Dechme moral d'André Rofer , étoit v<yûté comme lut.
André Hofer n'avoit pas non plus , quand je l« vis , cette 'longue barbe dont on le gratifie , et qu'il avoit conservée par défi, pour contrarier au moins en quelque chose la volonté de sa femme, dont l'empire éloit d'ailleurs absolu sur lui, circonstance ingénue et touchante qu'on a eu tort d'oublier dans son histoire. S'il l'a reprise depuis , c'est i l'abri des rochers et au miliea des précipices qai lui servirent quelque temps d'asile, jusqu'au jour où il en fut arraché, en 1810, pour aller mourir à la porte Cesenade Uantoue, une vingtaine de pas au-dessous du bastion.
Ce qui l'a distingué dans la guerre comme dans l'administration, c'est un profond sentiment moral, poussé, au dire des hommes d'État, jusqu'à la puérilité. C'est une philanthropie si douce, qu'il n'avoit pas à se reprocher une goutte de sang répandu dans les batailles , oh il se porloil toujours le premier. Personne ne lui avoit va manier une arme offensive. Dans le monde , c'étoit une créature simple , bieUTeillante , riante , aussi affec* tueuse que peut l'être un géant qui caresse des nains , an vieillard qui se fait enfant avec les enfants. Pour la multitude, André Hofer n'émit réellement qu'un bon
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homme, et il ne seroit encore que cela pour moi s'il n'avoit élc André Hofer,
J'arrive à Joseph Solbioski, dont le nom me rappelle, ainsi que je l'ai dit, des senlimcnts plus personnels, et qu'un mois de rapports affectueux m'avoit presque donné pour frère. Fils d'uo des nobles et malheureux guerriers qui tombèrent dans les guerres de la liberté de Pologne , en 179Z| , sous les drapeaux de Kosciasko, il avoit été adopté, i dix ans, par le docteur Fabricius, et celte alliance , probablement fondée sur quelque sympathie politique entre les pères, suffit pour expliquer la forte dlreetion qui avoit été imprimée à ses études, sous les yeux d'un des hommes les plus éclairés de l'Allemagne. Solbioski s'exprimoit avec une facilité souvent éloquente dans la plupart des langues de l'Europe , et possédoit à un degré rare , même parmi les savants de profession, la doctrine et les nomenclatures des sciences physiques et philosophiques, auxquelles l'analyse et la méthode venoient de faire faire de si grandes conquêtes, dans ce pays d'invention et de perfectionnement qui a seul le droit de croire encore à la marche progressive de l'esprit humain. Il étoit certainement redevable de ces richesses d'instruction à l'heureuse tutelle sous 'laquelle le hasard l'avoit placé , et il en rapportoit religieusement les résultats à son père d'adoption ; car la tendresse de son âme ne cédoit ea rien à l'élévation de son esprit. Ce dévouement reconooissant et pieux contient sans doute le principal secret de sa vie. Son amOur pour une des filles du docteur, qui en avoit trois, devoit faire le reste; mais on sait déjà que je n'éiois entré que par basard dans ces confidences. Le temps seul m'a depuis appris que Joseph Solbioski avoit été, dans la campagne de 180$, l'âme
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des généreoses entreprises d'André Horer, dont l'inlelligeace droite et saine, mais peu développée, n'anroit pD suffire i la complication des affaires dans tesqnelles l'ei^ageoil sa nonvelle fortnne, quand il devint, parla force des éTénements , le chef militaire et politique, le commandant et le législateur da Tyrol ; époque presque unique entre toutes les époques, oi!i un homme da peuple, sans lettres et sans ambition, se trouva dépositaire de l'aDtorité saas l'avoir voulue, et en usa sans ea abuser. On n'ignore pas que l'admiDislrslion d'André Hofer fut comparée alors à celle de Saucbo dans l'Ile de Barataria, et je doute qu'on puisse en faire uD éU^e plus magnifique et plus coinptet , car les peuples ne peuvent avoir de meilleur arbitre que le bon sens d'un homme naturel et moral. La pensée Murît sans doute h quelques-unes de ces lois de circonstance, improvisées par un pauvre anberçisle de village qui a été investi par la guerre, et au milieu d'une ceinture de bataillons ennemis , des droits du suprême pouvoir; mais il se mêle des larmes d'attendrissement â ce sourire, quand on a lu comme nous le texte de ces proclamations paternelles inspirées par un si profond amour de l'humanité. Ce qu'il Recommande à ses frères , â ses enfants, traqués dans leurs rochers comme des bétes fauves, ce qu'il les supplie d'accorder i son amour, car il n'ordonne jamais qu'au nom de l'affection , c'est d'épai^ner l'effusion du sang étranger hors du cas légitime de lenr défense personaelle; et puis, c'est de sanctifier leurs armes par la prière, par les bonnes oeuvres et par les bonnes mœurs. Il y en a une, datée d'iDspruck , ou il venoit d'entrer vainqueur des Bavarois , à la tête de vingt mille paysans , dans laquelle ce géant de quarante ans, que la nature avoit organisé
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comme un antre pour les passions , s'adresse à la pieté des femmes, les rappelle h la pudeur antique, et les conjure de cacher leur sein et leurs bras , suivant le chaste usage de leurs mères. Cela est fort ridicule peutêtre; mais cela sentît sublime dans Plutarque, â la vie de ScipioQ , d'AratDs on de Philopœmen.
Je n'ai pas perdu de me Solbioski dans Cette digres' sion, paisqu'il £(oit, à l'époque où j'ai remonté, secréuire d'André Hofcr. Il y aroit »tre ces deuK noUes créatures une sorte d'identité. G'étoil un corps et une Sme. Qu'on juge par là de Joseph !.... Au premier upoct, son leint frais et par, aon regard plein de doncenr, son rire tonjonrs afikbie, qnolque souvent amer et mélancolique, tes cheveux longs, blonds et bouclés, n'annonçol^t pas le héros des temps difficiles ; et cependant l'eSet singulier de sei cils, de ses sourcils et de ta moostacha brunes , lui permettoit d'animer quelquefois sa physioaomie d'une manière imposante. Il acquérait alors cet air de résolution et de fierté qui révèle un grand caractère; mais il auroii fallu plus d'expérience et de perspicacité que je ne me suis jamais piqué d'en avoir pour deviner un conspirateur dans cet ange aux yeux bleus.
Nous ne pariions donc entre nous qu'amitié, amour, poésie, beautés de la nature réveillée, charmes de la campagne {H-intanlère, et tout ce qui enchante au cœur jeune, que le malheur n'a pas encore entièrement desséché. Cela ne dura pas long-temps. Les afbires du docteur, qui paroissoieat se compliquer tous les jours, le forçoient à s'absenter souvent. L'acqui»tion d'un vieux cbàteau dans le voisinage du Tagliamenie le retint éloigné près d'une semaine , et il s'en falloit d'autant que le terme de mon rendeZ'Vous fiU
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échu, quand il arriva pour repartir avec Joseph, car il éloit cette fois accompagné de sa fille , qui descendit avec lui chez un ami. Nos adieux furent tristes, et cependant je cherchois à les prolonger. Il m'en souvient Joseph et moi nous avions peine à nous quitter, quoiqu'il sourit avec une sorte de malice à l'idée de noire séparation éteruelte , et nous marchions eacore bien lard , les bras entrelacés , à la lueur des Qambeaui: qui éclairoieDt la place et le péristyle du théâtre, parce que c'étoit pour le peuple un jour d'ivresse joyeuse et de bruyante galté , ce, joor du carnaval qui a conservé long-temps tout son attrait daus les Étals vénitiens, ie me doutois à peine de ce spectacle , moi , pauvre jeune homme que dix verrous tenoient reclus à Paris pea* dant ces fêtes éblouissantes des riches et des heureux de la cour impériale, que madame la duchesse d'Abrantès a décrites avec tant de naturel et de grâces ; mais il devoit avoir Dn aspect particulier à Trieste , où il faisoit foisonner sons les colonnades et à travers les illuminations cette partie casanière de la population qui est aussi un spectacle : les Grecs, les Albanois, les Turcs, dans leurs vêtements si variés' et si pittoresques ; les jolies filles juives qui percent d'œillades si ardentes et si acérées les anneaux coquets de leur noire chevelure; celles d'Istrie qui s'enveloppent presque tout entiËres dans leurs longs voiles blancs , et le paysan du littoral lui-même , avec ses rubans floltaols et sa toilette d'opéra , que la saison pcrmeitoit ce jour-là , car la soirée étoit aussi tiède qu'une des plus belles du mois de mai. Je n'ai pas besoin de le dire à ceux qui se souviennent comme moi du carnaval de Trieste en' 1809, si quelqu'un s'en souvient. C'étoit une féerie.
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Une femme eu domiuo s'éloU emparée de ma main , et c'C'loit une femme, car j'avois loucbé la sienne. J'oserois dire qu'elle dcvoit èlre fon jolie: on sait si bien cela! Josepb, qui s'étoit enlreteau un moment avec nous, avoit proGlû de ce moment de préoccupaiion pour s'éloigner, et je n'en étois Térilablement pas fâché, car le dernier mot de celte dernière entrevue me coQtoit beaucoup à lui dire. La conversation de cette incoimue absorba bientôt d'ailleurs toutes mes pensées. Uu mystère incompréhensible l'avoit fait lire dans ma vie. Le moi qu'elle connoissoil ne pouToit être connu que d'elle dans ce pays, oii j'élois presque étranger à tout le monde, et mon cœur palpita de plus d'é Ion nement que de frayeur quand elle me dit adieu sous mou nom, qui nepouvoit âirc arrivé, même h Venise, que . par la correspondance de mes amis les plus secrets. J'élois sûr que Diana ne l'avoit jamais entendu prononcer — h moins que ce ne fût par... — mais Diana étoil plus grande.
EUes'échappoit; je la retins. La fascination du maS' que, de la tournure, de la voix, s'étoit augmentée en un moment de tout ce qu'il y a de saisissant et d'estraordinaire dans une apparitimi , dans un rêve t
— Je vous suivrai partout , m'écriai-je , ou bien je vous retrouverai si vous essayez de me fuir !
Elle s'arrËla.
— Pourquoi pas, dit-ellc en riant; mais ceseroit un peu loin , pcut-èlrc, et di uc scroit qu'un seul jour. Ëtes-vous décidéàme rejoindre partout où je serai,,., le jour de Sainte- Honorine?
— Attendez, attendez, madame! le jour de Sainie- Hunurine?Ohl cela n'est pas possible! mon honneur y est engagé !
SDO HADEHOtSELLIi DE MARSAN.
— Adieu donc, reprlt-elIe en d^ageant ses doigts des miens; allezoù votre honneur tous appelle!...
— J'irai ! mais ne pourrois-je savoir au moins où je TOUS reverrois ce jour-lâ , s'il m'étoit permis de vous y chercher?
— Où TOUS mé reverriezî.... je le veus bien. Dans la chapelle placée sous l'invocation de ma sainte patronne , à l'église de Codroïpo , quand le prêtre aura donné la bénédiction de la première messe.
Lorsque je revins à moi , elle s'ëloit cachée dans la foule. Ce rendez-vous, c'étoit celui que j'avois reçu de Mario Cinci.
Quelques jours s'écoulèrent en nouvelles et soliuires promenades; mais, le jour de Sainte- Honorine, j'ctois déjà dtpuis long-temps arrêté devant la façade de l'église de Codroïpo , quand les portes s'ouvrirent.
Le soleil se levoit h peine; la nef étoil encore humide et noire ; quelques lampes qui avoicnl veillé toute la nuit iodiqnoient seules la chapelle de la sainte; le sacrisiaiu achevoii de l'illuminer.
Je n'élois pas dévol , mais j'étois pieux , et jamais une aventure de galanterie, un caprice de volupté, ne m'auroit disirait dans un temple de la profonde émotion que m'inspire la maison de Dieu, surtout quand elle est vide, et que l'àme s'y trouve recueillie en présence de son ci'éateur et de son maître. J'avois d'ailleurs interprété d'une autre manière qu'on n'est porté à le faire en Italie ce secoud ajournement. J'étois placé sous l'empire d'une association immense, qui pouvoit compter des femmes au immbre de seii affidés les plus intelligents et les plus actifs , et icssaisir à propos un adepte tiède ou découragé pai' les illusions les mieux appro-
DCDXIEHE ÉPiaOBI. SOI
priées à Ma âge et h son caricière. Je dois dire à mon honneur que je n'en avoisp9isdout<!un moment.
J'enlrai donc dans la chapelle tans y porter d'autre dessein que de prier et d'y offrir au ciel le sacrifice de mon aveugle dévouenient pour je ne sais quelle parole qai m'avoit lié par des seniimenis généreux è la cause de la vieille foi el des vieilles libertés. Mea yeux eurent bientdt parcouru l'étroite enceinte. J'étois seul; le sacrisiain étoit sorti , le prêtre n'étoit paa venu , mais le tableau de l'aaiel respleadtsaoit déjà de son éclat de fête; c'étoit une heure imposante, un lieu solennel, un beau spectacle pour un chrétien ; et toutes les fois que le maihcur s'ei>t appesanti sur moi , ou qne la solitude m'a rendu à moi-même, je me suis retrouvé aussi sincèrement cbrétisn que dans les bras de ma mère, quand elle me passoit avec orgaeil une longue veste de toile d'ai^ent, à compartiments de verroterie rouge et bleue, pour aller recevoir la première fois le bienfait de l'eucharistie , à la paroisse de Saint-Marcellin. — Celte elTusion finie , je regardai le tableau ; sainte Honorine condamnée i mourir de faim dans un' cachot, pâle, Éctievelée, palpitante, offrant dans ses traits le mélange de la douleur humaine et d'une divine résignation, mais tendant vers mot des bras suppliants, comme pour implorer un secours. Ses yeux avoient des regards, ses lèvres des mouvements l Qu'elle étoit louchante el sublime!.,.
Ce qui me frappa davantage cependant , c'est une de ces ressemblances qu'on est si porté i trouver quand on aime, une ressemblance poignante et mortelle dans la situation où elle avoit été saisie, le portrait de Diana ! Heureusement cette image merveilleuse n'cioil que le chef-d'œuvre de Pordenone,
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J'avois froid ; je soaffrois de celle émotion , vive comme la réalité. Je me levai ; je marchai saos projet dans la chapelle, daos l'église, oti les rajoDS du jour commençoient à percer les vitraux et à Iremblotler sur les murailles. Personne ne se monvoit ni en dedans, ni en dehors. Le seul bruit qui troublât le silence des vodtes, c'éloit celui de mes pas qui retentissoleot sur les pavi!s. Je cherchai à gagner la porte; je m'appuyai en grelottant sur un baplistaire qui est placé H l'entrée. J'écoulai, je crus entendre, j'entendis des gémissements , sans savoir s'ils venoient de la chapelle ou du parvis; mais je crus un instant que c'étoit encore ta sainte qui [Jeuroit d'angoisse et de faim. Impatient de m'aiïranchir de ce prestige qui troublnit ma raison, je franchis les degrés d'un élan. Les pleurs, les gémissemeuis me poursuivirent dans la rue, déjà entièremeut éclairée par le soleil ; je me retournai vers le portail , où j'avois été devancé par mon ûdËle Puck , qu'un sentiment de compassion plus qu'humain appeloit, caressant et consolant, partout oti il entendoit des plaintes. Je vous ai parlé de Pucic.
Je vis alors une petite fdle de treize à quatorze ans, fraîche et jolie comme une rose , et dont les yeux dévoient avoir un charme incomparable, quand ils n'étoient pas noyés par des larmes. Elle éloit assise au haut du grand escalier, près de la porte où je veaois de passer, et, le menton apptiyc sur sa main, le coude sot son genou, ses cheveux blonds abandonnés i l'air, la pauvre enfant sanglottoit amèrement en regardant un petit éveniaire d0i)O!é devant elle , et que recouvroit un linge plus blanc que la ndge.
— Pauvre Onorina,disoit-elle!...
Au bruit que fit mon chien en s'élançant à son c(Aé,
Coo«;Ic
DEUXIÈME ÉFISODB. 293
elle changea d'altitude, et la vue arrêtée sor moi elle s'écria subitemeot :
— Achetée, monsieur, achetez ma belle lazagnel élrenncz, éircnnezla petite marchande.
Je remontai deux on trois degrés , et je m'assis un pefl au-dessus d'elle.
— Qii'aïez-ïous donc à pleurer , chère petite, puisque Tolre corbeille est pleine , et qu'il ne paroll pas qu'il lui soit arrivé d'accident?
— Achetez, monsieur, achetez ma belle lazagne? 11 n'y a pas de meilleure lazagne à Venise !
Et elle essuyoit ses yeux du bout de ses jolis doigts, pour paraître plus engageante. '
— Je vous demandois, mon enlam, la cause de votre chagrin, et ce qui pourroit le soulager ? ftépondez-moi avec confiance.
— Oh I dn chagrin, monsieur, j'en ai beaucoup ! — Achetez, monsieur, achetez ma belle lazagne! — Il faut vous dire que c'est aujourd'hui la fête de sainte Honorine , ma patronne, et que tontes les jennes filles de Codroïpo , dans leurs plus beaui habits de fêtes, vontaccompagner sa châsseàla procession... une châsse superbe ; garnie de longs rubans, et chacune d'elles en tient un qui est assorti par sa couleur aux rubans de sa parure. Ah î cela est bien beau à voir. — Achetez , monsieur, achetez ma belle lazagne ! — Ensuite il y en a quatre qui portent deux à deux de grands paniers pleins jusqu'au bord de violettes, de primevères , et de toutes les fleurs de In saison , et qui s'arrêtent de loin en loin pour en jeter par poignées sur la châsse de sainte Honorine. — £t ce sont les plus sages , les plus jolies, et celles qu'on regarde le plus. J'êtois une des quatre l'année passée, et je n'ai mis que ce jour-lii ma