‹ Nouvelles de Charles NodierChapitre 15 sur 22 · LA TORRE MALADETTA · texte numérisé non relu

LA TORRE MALADETTA

ou LA FAMINE.

Depuis l'acquisiiion que le docteur avoit faite de la Tom Matadetta, elle éioit occupée par nu de ses régisseurs que j'avois vu à Trieste . homme petit de taille et de capacité , fort claudicant de la jambe droite et du jugement, singulièremcni exagéré en doctrines politiques , — c'est le propre des sots , — extraordinairement méticuleux eu exécution , mais plus retors dans les affaires d'intérêt qu'on n'auroit pu l'attendre de son intelligeuce. Je n'aurai guère d'occasion d'en parler, et il suffira de savoir qu'il s'appeloit Bartolotti.

A notre arrivée, M. Bartolotti n'étoit point au château. La peur l'en avoit délogé depuis trois jours. ■

— La peur, signera Barbarina, dit Solbioski à la vieille et inamovible concierge, en apprenant cette nouvelle de sa bouche, la peur, dites-vous i Et quelle peur peut-on éprouver à la Torrc Matadetta, si ce n'est colle d'Oirc un jour écrasé dans sa chute? Mais

I G(H")^lc

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elle dure depuis h! long-temps, menaçant de iQmber toujours, et tant de générations Bont couchées à ses pieds, qu'il faut espérer qu'elle restera debout au moins aussi long-temps que nous.

— Ce n'est pas tout-à-fait cela , répondit la vieille après nous avoir fait asseoir dans le vaste parloir du rez-de-ebaugsée -. il y a bien d'autres cboses à dire sur celle noble habitation à laquelle je suis accoutumée depuis l'enfance ; car mes pères ont toujours vécu ici , et le premier y éloil Tenu de Rome avec le premier Cinci. Haintenant m'y voilà restée seule , décrépite et penchée comme la tour, et sans laisser personne qui prenne le soin de jeter un pauvre drap de mort sur mes osl Le Tagliamente nous recouvrira, la tour et moi, et tout sera fini. Que le ciel fasse paix à ceux qui ont , comme nous, une bonne conscience '. Mais je ne me rappelle plus ce que je vous disois tout à l'heure? Ah! j'ai vu bien des événements dans la Torrc Matadetta, si ce n'est de ces derniers temps, que Je suis devenue infirme et cassée , et qu'il me resie It peine la force de marcher du parloir à la porte, et de revenir de la porte au parloir, tant je suis accablée d'âge et d'ennuis. Depuis quelques années, je n'élois plus rien an châleati; l'Albanois de monseigneur entroit toujours le premier, me preiioil brutalement les clefs, car il éloit impérieux et téméraire comme son maître, et me soutenant de la main pour hâter ma marche, il me renfermoit ici i double lour, en me criant de sa grosse voix : — Bonne nuit , Barbarina 1 les femmes de voire âge ne sont plus bonnes qu'à dormiri — Je vous demande, messeigneurs, si c'est ainsi qu'on traite une viùille domestique, née de pur sang romain , qui nous a veillé au berceau , et qui nous a porté si souvent dans ses

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bras jusque sur les créneaux pour voir les éloiles âe plus près, C'éioil l'idéa qui tourmentoit le sommeil de monseigneur quand il éloit petit , et sa mare , la pauvre signera , déjà liicn malade au lit , me crioit : Que faites- VDuB donc, fiarbarina, que vous ne portei pas Mario sur les créneaux pour voir les étoiles? Voulez-voui le laisser mourir de ta crampe et de sa colore 7 Alors ja l'envelot^is de son drap , et je le recouvrois de ma cape ou du minteau de son père, et j« montois, je montois juïqu'aa donjon; maii il y a plus de ?ingt «ng qu'on n'y monte plus. £t c'était un contentenieat quand il voyoit les étoiles I II ne pirloit pas eneore, mais il avoil des cris pour les ntnnmer toutes. BélasI ce n'est pas de la terre qu'il les voit aujourd'hui , mon malbeureux enfant !

— • Voilà qui est bien , Barbarina ; mais ceci s'éloigne un peu éo notre sujet. Nous jugions d'abord, par le commencementde votre récit, que vous aviez eu à vous plaindre des procédés de Mario,

— Me pTaindre de monse^neur Mario l 0 mon Dieu I ai-je dit cela! Ce n'est pas sa faute s'il éloit devenu triste et sauvage I Mais il ne me disoit plus ses cbagrini r^mme du temps qu'il étojt tout jeune. Il n'avoit de confiance que dans sou Albanois. Quand je lui en faisois reproche , il s'arrétoit devant moi et croigoit les bras en riant, et cela me faisoit plaisir de le voir rire. « Brava, »l»'ava, Barbarina 1 Je n'agirai plus sans vous consul- 8 1er : mais c'est h condition que vous ne vous laisserei «manquer de rien, que vous vivrez ici comme une nchâtelaine, et que vous vous coucherez de bonne » heure. Quant à vous enfermer chez vous, c'est une » précaution qui regarde votre sûreté et la mienne. » Kt là-dessus il me baisoit sur le front en riant encore.

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et il me prenoit sons les deux bras pour m'asseoir dans mon fauteuil.

— Arrivons donc, Barbarina , au sujet de la peur de M. Bariololtil...

— • Eb bien ! répondit Barbarina , ne croyez-vous pas qu'il y ait de qaoi , quand on n'en a pas l'habitude? Vraiment, pour moi, je n'y prends plus garde! Mais ces bruits sourds qu'on entend sous les voûtes , comme si on vouioit les renverser ; mais ces cris plaintifs qui partent de tous les cAtds des ruines, tantôt ici, taniAt li ; mais ces deui dames noires qui déploient, en signe de désolation , des écharpes rouges et blanches sur le , balcon de l'ancienne plaie-forme, avec des gémlisements à fendre le cœur ! — Vous n'êtes pas sans savoir, messieurs, le noAi de la signora Lucrezin et de la signora Béatrice Cinci?

— Oui , oui ; nous connaissons cette histoire ; mais elles sont mortes depuis plus de deux siËcles.

— Slories en effet , et c'est pour cela qu'elles reviennent oii ne pourraient venir des vivants ; car aucun #tre vivant ne parviendroit maintenant , ni du dedans ni du dehors, au balcon de la plate-forme, s'il n'avoit les ailes d'un oiseau. Je les avois bien entendues deux fois déjà dans ma trop longue vie, quand Fclippino Cinci, le grand-père de Mario, fut tué i coups de stylet sur la place Saint-Marc, et puis quand son père André eut ta télé coupée par arrât de juslice , en face de l'arsenal ; mais jamais leurs gémissemeuis u'avoîeni été plus douloureux, à ce qu'on assure, que depuis la mort de mon très-digac seigneur, le noble Mario, et cela est bien naturel, puisqu'il est le dernier de leur race. Enfm , Dieu soit loué d'avoir épuisé sa colèr<i ! Ces pauvres âmes n'auront plus rien à pleurer!

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— Il suffit, dis-je à Barbarioa; dods savons, ma chère dame, tout ce qiie nous voulions savoir. Un de ces enfants qui nous ont guidés ira chercher M. Bartolotti au village voisin, où il s'est réfugié. Ton domestique, ajoulai-je en me retournant vers Solbioski, prendra soin de nous préparer des hls, s'il est possible, dans la chambre que cette bonne femme lui indiquera , et de s'assurer aux environs de provisions suffisantes avant l'invasion totale du TagUamente. Nous enfin, noQS profiterons du jour, si tu m'en crois, pour (ont parcourir et pour tout voir. Ou je me trompe étrangement, ou ceci en vaut la peine.

La distribution de l'intérieur ne nous offrit rien qui méritât d'être remarqué. De vieilles parois , de vieilles boiseries, des meubles caducs , des tapisseries en lambeaux, tout l'aspect délabré d'une vieille maison qui s'écroule faute de soins ou d'argent ; pas un endroit où cacher un crime ou une bonne action I Puck, qui furetoit avec plus d'habileté que moi, se concha en bâillant.

Quand cette perquisition inutile fut terminée, nous redescendîmes sur le rocher,

— Maintmant, fais le tour de cette enceinte, dis-je ik Solbioski, pour reconnolire les points les plus accessibles, car c'est de l'eilérieur que doivent venir les auteurs mystérieux de ces épouvantes , si elles sont fondées sur quelque chose de réel. Fendant ce temps-li , je visiterai soigneusement ces murailles, et je saurai s'il y a effectivement moyen d'y pénétrer.

Leur approche éloil fort difficile à la base, à cause des nombreuses dégiadalions qu'elles avoient souffertes, et des énormes amas de décombres qui s'y étoient aocomulés; mais à l'endroit où leur déclivité ruineuse.

augmentée de siècle en siècle, faiaoil pendre les deux pans latérauï vers le sol, on les gravissoit presque aussi aisément qu'une échelle inégale et hasardeuse prolongée entre deux abimes. C'étoit un jeu pour mes habitudes de naturaliste , mon pied de montagnard , et mes yeus exercés à sonder les précipices les plus effrayants sans crainte de yertige. Ainsi , je m'engageai dans celte route extraordinaire sans regarder derrière mol, el sans prendre garde au croulemeot, jusqu'au lieu d'oii s'éle- Toit le donjon , sur un entablement plus commode et mieux conserïé que le reste. Je n'avots pas oublié que celte partie de la tour pencboit beaucoup à la Tue depuis le Tagliamente, et je proGtai de cette inclinaison pour en atteindre le sommet, en introduisanl successivement mes mains el mes pieds dans tous les endroits oii la chute d'une pierre avoit laissé un espace vide. Je fus bienlôt debout sur le front chancelant de ce colosse que j'avois mesuré avec eiïroi le matin.

Le spectacle qu'on embrassoit de cette hauteur étoit si large et si profond, que, malgré toute mon assurance, je sentis ma léte prêle h tourner. Je m'étois trouvé souvent snr des sommets plus élevés, mais solides au pied, et tout au plus perpendiculaires au regard. Celui ci trembloit presque sous mon poids , et il snrplomboit d'une manière horrible la vallée du Tagliamente. Je m'assis sur un tas de pierres formé des débris du parapet, que le temps y avoit amassés confusément, et je détournai les épais moellons un à un , dans l'intention d'affermir mes pas sur une surface plu;: unie. Quand j'en eus relevé un assez grand nombre à mes côtés , j'essayai de marcher pour découvrir de là dans tout son ensemble immense le tableau qui se développoit devant moi. J'entendis résonner sous le fer

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de mes bo1l«a une sorte de bruit aiébllique , et Je me baissai avec empressement, afin de savoir d'ob il pou- Toit provenir. J'écartai de la main (juelqoes pierres qui m'enibarrasEOient encore : c'éloit une trappe. Je me rassis pour continuer h déblayer et pour dégager entièrement celle trappe dont je voyols déjk deux côtés. Il me sombloit important de m'asturer si elle étoit retenue à l'intérieur, ou seulement arrêtée par sa propre pesanteur dans l'encadrement de dalles où l'ouverture qu'elle fermoil avoit été ménagée. Je comprciiois cependant que l'inclinaisoii progressive de la tour, en la surchargeant d'un fardeau énorme sur le cAié même où ses charnières dévoient se fixer, en avoit probablement rendu le jeu impossible ou très-difficile , et le long ttmps depuis lequel son simple mécanisme éloit resté sans exercice , au moins selon toutes les apparences, avoit nécessairement contribué aussi It la sou< der dans son champ. Je l'eus bientôt lout-à-f^it découverte , mais Je ne portoli d'autre outil que le ciseau et le marteau du minéralogiste , qui ne qulltoieni Jamais ma ceinture. J'introduisis mon ciseau dans la [ente que je jugeai opposée aux ferrures, et je produisis sans trop d'efTorts, à ma grande satisfaction, un déplacement de quelques lignes. Il n'en fallnit pas davantage ponr me convaincre que la trappe n'éloil fixée en dedans ni par gonds ni par verrous, et que ce moyen de nous introduire dans la tour scroit infaillible , s'il pouvoit jamais nous devenir nécessaire. Ensuite, je redescendis lentement, en assurant mes pieds avec précaution sur chacun des degrés accidentels de cette ruine , pour contempler d'espace en espace les modifications que le moindre ciiangeinent apportoit an tableau général , à mesure que je toomois le front du donjon ; suivant

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qudqoefois du regard le long ruban âa Ttglïamenie , qui boutUonnoit tonjours, bleu, moiré de vague* biauches, rapide et sonore, mais encore éloigné des bases dn rocher ; taniflt le reposant sur la lour brune , soli' Uire et carrée de Sainl-Vcil, sœur plébéienne de ia Doble lourde9aiot-Harc; unlAl r^irantau loin sur ka lagunes aux canaux d'un rert mst et vitreni, comme ceui dont les bimbelotiers ornent les paysages en relief qu'on donne ani enfants, à travers d'innombrables lloU toot rongissanta de boui^eons printaniers.

Hon absence fut assez longue pour donner des inquiétudes, car Solbioski éloit revenu sur fies pas de son voyage circulaire , en s'arrêianL à l'endroit oti il lui devenoit impossible de le continuer, et M. Bartolotli ren- Iroit au cblteau. Puck , qui iToit retrouvé ma trace , géniissoit lamentBblement sur la dernière pierre des murailles inférieures , et ret^ardoit la tour en pleurani.

J'arrÎTai. J'écbangeai rapidement quelques deuils avec Solbioski. La découverle de ia trappe du donjon le ^'éoccupa séricuseioent. Nons convînmes d'envoyer son domestique en observation sur le seul point pénétrablH qu'il eût remarqué, pour noua mettre i l'abri d'une incarùon inattendue , et nous nous rendîmes dans la salle commune au banquet fort modeste que nous avions fait préparer. La nuit comtneoçoit â tomber, mais la lune doit superbe.

M. Bartoloiti paroitsoit si inquiet , si gêné , si péniblement attentif sur la chaise imgae où nous l'avions placé par hoimeur, que le commencement du repas se ressentit malgré nous de sa tristesse. Au bout de quelque temps, cependant, nous nous regardâmes, Solbioski et moi , comme pour nous demander si nous sympaUiiwous aux dispotitioiu mélancoUques de sou

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esprit, el nous parlimes d'un éclat de rire. Celte boutade nous détourna des idëes noires qù'ins^roil assez nalurellemeat ce triste séjour, et auxquelles sembloit se conformer l'appareil d'une salle incommensurable où nos trois lits étoient disposés de distancé en distance comme des couches funèbres , imparfaitement éclairées par les denx minces -flambeaux de la table où nous étions assis. Toutefois , notre couversalioa retomba d'elle-même, comme c'est l'usage , sur les idées que nous avions le plus à cœur d'éviter, mais en se soutenant sur ce ton badin qui est la bravoure des esprits forts.

Solbioski se leva enfin, et, me tendant son verre avec solennité pour le choquer contre le mien : « Je, » bois , dit-il , à l'éternel repos de la famille des Cinci , ■ et de tous les morts qui ont jamais habité ces redou- » tables murailles ! Que le ciel s'ouvre un jour à leurs «mânes tragiques , et qu'en attendant la terre des lom- • beaux leur soit légèrel «

J'allois répondre à sa provocation , car c'éioit le moment (le nous coucher, et les fatigues de la journée nous en faisoient sentir le besoin , quand un choc violent ébranla les voûtes sous nos pieds. Nous. restâmes un instant sans parler.

— Ce n'est rien , reprit Solbioski ; le Tagliamente monte sans doute et vient frapper les fondements de la tour par une voie souterraine qu'il s'est faite.

— Cela est probable , répondis- je en me dirigeant du cftlé de la fenêtre ; — mais il ëtoit visible que le Tagliamente n'avoit pas pris le moindre accroissement Je le vis blanchir à la même distance qu'auparavant contre les mêmes rochers.

Pendant ce lemps-li, le même bruit «'étwi renouvelé

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plusieurs fois , suivi de gémissemeiKs semblables h la plaiote d'uD agonisant. Puck en arrêt, l'œil en Teu, les oreilles dressées, l'accompagnoit à chaque reprise d'aboiements douloureux. .M. Bartolotti , pâle comme un spectre, se cboquoit les dénis d'épouvante.

— Il y a certainement ici , et non loin de nous , repris-je alors, quelque chose d'extraordinaire qu'il nous importe de connoitre. Celte pièce est de toutes parts enceinte par les murailles, mais sur quoi repose-t-elle ï Si je.ne me trompe , le bruit vient d'en bas.

■ Au mémo inslant, je soulevai le vieux tapis qui couvroit le sol , et je ne découvris sur les quatre coins qu'un enduit de pouzzolane fermement cimenté, dont j'eus peine à foire voler quelques éclats en le frappant de mon ciseau à coups de marteau redoublés. Je le pénétrai enfin dans toute son épaisseur, et je ne m'arréui qu'au roc nu.

— Le rocher ! m'écrlai-je, le rocher ! Plus rien que le rocher I Oh ! ce mystère est horrible l

Solbioski se rapprocha de moi , me saisit fortement les bras et m'entraîna dans l'embrasure de la croisée.

— Ce mystère, dit-il, l'humanité nous fait un devoir de l'approfondir ; mais nous n'en trouverons l'explication que dans la tour. J'ai remarqué ici tout ce qui peut nous être utile pour tirer parti de la découverte que tu as faite ce malin, et je t'attends à minuit pour cette expédition, au pied des ruines par lesquelles lu es parvenu au donjon. Songe seulement que nous ne pourrions mettre cet homme foible dans le secret de notre entreprise sans achever de le briser de terreur, et qu'il conviendroit mieux de le rassurer par nue insouciance affectée '.

— Nous sommes bien fous, coiitinua-t-il en venant

314 MADEMOISELLE DE HAMIAN.

se remettre à table, de nous laisser AnoaTOir par de fausses apparences qui s'éclaircissent assez d'elles-mé^ mes. Le docteur Fabricins , qui fréquente depuis longtemps ce'cbâteau , et qui en conottit les détours les plus cachés, a jugé ï propos d'exercer notre résolmion par une épreuve d'an genre noufeau, comme c'est l'usage dans le Tungetid-Bttnd , parce qu'il nous réserve probablement pour celte nuit les honneurs de la haute initiation à laquelle aucun de nous trois n'est encore parvenu , si M. DarloliHti n'est, toutefois de la confidence , et je serois assez porté k le crdrê un des aclears essentiels de cette scène , au talent parfait avec lequel il vieni de joiier les émotions de la peur, si difficiles â contrefaire pour on brave tel que lui. Heureii' sèment , des cœurs comme les nôtres ue se laiwent pas vaincre A des prestiges de roman, et nous portons défi de ce verre de Sebenico, préparé pour un toast, i tous les périls qui peuvent alarmer une âme d'homme.

Barlolotti , flatté et fier d'être flatté , comme le sont ordinairement les gens de peu de cœur et de peu d'esprit, arott repris en effet assez d'assurance pour préitcnter son verre sans trembler au flacon de Solbioskt, et pour le laisser arroser d'un rouge-bord horizontal dont il ne tomba pas une goutte.

.l'avouerai que l'hypothèse rencontrée si à propos par Solbtoski n'étoit pas dépourvue pour mm de toute vraisemblance , et qu'elle me faîsoit comprendre assez distinctement l'absence extraordinaire du docteur, au moment où la crue du Tagliamenle pouvoit rendre la Torre Matadella inaccessible pendant plusieurs jours. Nous anivàmes donc it rivaliser de bravades, comme si tous les synodes et toutes les vendUe de l'Allemagne et de l'Italie nous avwenl eutendas, au

point d« couvrir lou* les brniU qui te teroient élevët sous noR pieds , et nous nous jeiAmeB an lit plus ou moins tranquillex ; m^g avec cette différence que Solbioskl et mot , qui ne deEtiRions pas cetls nuit tu soni' niell , nous ne quittâmes point nos vetéinenis.

Quand le silence se fnt rétabli , j'écoutai plus attentivemeni qua je n'avois encore fait. Le choc reientinani avoit cessé de se faire entendre ; mais je salsissois de temps à autre une plainte lamentable comme le glas d'une clocha éloignée , et Puck , à demi endormi , tralnoit sur co murmure le murmure doulouvem d'un chien qui rôve.

Solbiotkt sortit enfin le premier, ainsi que nom en étions convenus , pour se munir du levier et des autres instruments qu'il jogeolt nâcessairas à notre investigation nocturne. Peu de temps après, je me glissai audehors en retirant doucement la porte sur moi , pour que Pucl( ne m hasardât pas à me suivre dans nne ronle interdite à son courage et !i sa fidélité. Je gagnai la pente des murailles et je n'attendis qu'un moment. Joseph me rejoignit avec tout l'équipage nécessaire à de pareilles aventures , contenu dans un sac de chasseur. Nos ceintures éloiont garnies chacune de deux pistolets et la mienne d'un bon poignard , outre le ci- Beau et le marteau accoutumés. Je marcbols devant, la lanterne sourde au poing. Joseph , moins aguerri i de tels chemins, s'appuyoit derrière mot sur la forte barre de fer qui devoit nous servir à soulever la trappe. L'accès du donjon qui étoit , en apparence, la partie la plus périlleuse de notre voyage , offroit cependant peu de difficultés sous la lumière pleine et pure de cette nuit resplendissante.

Après quelques efforts , notre marche , enhardie par

316 MUtENOISELLE DE 1IAHBA\.

les premiers obstacles , se raleotit un peu. .Venientltns moins distinctement les pas de Joseph à la saile des miens. Je me retournai et je -vis qu'il reprenoit ha< leine. J'ai dit que nous étions déjà Tatigués par les courses du matin. Je l'encourageai de la voix : il monta ; mais je m'arrêtai bientôt à mon tour. Nous ne gagnions pas (rois ou quatre toises sur la hauteur que l'espace ne s'approTondit en apparence à droite et à gauche dans une proportion qui n'avoit plus de rapport avec nos pnçrès réels. Je n'étois pas acconlumé au Tague de ces clartés de la nuit qui dérangent tous les calculs de la vue en changeant la forme, la couleur et la distance des objets de comparaison. Les fossés n'avoient plus de fond, et la tour dressée sur nos tttes n'avoit plus de sommet Les moindres renfoncements éloient redoutables à voir, les moindres inégalités pêrillensesj et les débris que nous laissions çà et là derrière nous atoient l'air de se dresser à notre poursuite comme des têtes menaçantes. A mesure que l'horizon devenoit plus lar^ e et plus clair , le penchant que nous gravissions sembloit devenir plus sombre et pins étroit; la région inférieure que nous venions de quitter, inondée du jour lunaire, paroissoit jnGnie et vide comme le ciel ; et la voix furieuse du Tagliamente, toujours croissant, qui mordoit ses rivages en criant , parvenoit sente ; h nos oreilles de tous les broils de la terre. C'étoit affreux comme une vision.

Nous fûmes heureux , je l'aTOuerai , de nons asseoir sur le petit ressaut du donjon, quoiqu'il n'eAt pas plus do saillie qu'il n'en falloit pour nous appuyer commodément contre la tour, à cent cinquante pieds auTdessus du sol. Il éioit temps ; la dernière pierre sur laquelle Joseph eût appuyé son pied s'ébranla, routa, en en-

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traîna cent autres dans sa cbnte. Elles arrivëreot en bas avec an fracas de tonoerre.

— Voilà noire chemin détruit, me dit-il en se pressant soudainement contre moi.

— Le voilï renouvelé, repris-je, et beaucoup plus aisé à parcourir au retour. Tu sais mieux que moi . mon frère, que toules les constructions coniques on pyramidales qui s'éboulent sous l'action du temps ou les efforts de l'homme , ne font qu'étendre leur pente et qu'élargir leur base. Ce sont des accidents pareils qui nons ont permis de monter jusqu'ici.

— Tu as raison, répondit Solbioski, mais la lonr, cette horrible tour, comprends-tu un moyen de t'y élever?

J'étois à viogt i^cds au-dessus de lui avant de lui . avoir répondu , et il me suivoit alternativement , de vide en vide ou de degré en degré, selon que la tour présentoit des intervalles ou des reliefs à la clarté de ma lanterne tournée sur la muraille, en glissant ses mains dans toas les endroits que mes pieds abandonnoient, ou en les appuyant sur toutes les saillies où ils s'élolent reposés. Parvenu près du sommet, je le débarrassai de son levier et du reste de ses ferremenis , et je les jetai dans l'intérieur du donjon, où il arriva presque aussitôt que moi , quoiqu'il ne se fU pas exercé comme moi le matin aox difQcuIlés de cette ascension extravagante.

La retraite n'étoit peut-^lre pas aisée , mais nous n'y pensimes guère. Nous étions au-dessus de la Torre Matadetta, et nous nous embrassâmes en riant sur ce donjon , où il est permis de croire que personne n'avoit jamais ri. Nous nous trouvions si bien au milieu de cet air élastique et frais qui jouoit dans nos cheveux! Il

318 MAREHOIgELLE DE MARSAN.

faisoitsibcanl la nuit élolt si douce! le serein si Mave et si cnressant ! et lui, mon Joseph, il ouvroit son cœur à un si bel avenir ! Ce fut une courte mais délicieuse causerie entre la terre et le Ormantent , comme celle de deux enfants du clei , j'osai le penser , qui se seroient posés en volant sur la Torre Matadetla.

— Pardonne, dit-il, si je t'ai afOlgé de ma joie; Honorine est là , coniinua-t-il en me montrant Saini- Velt , dont la tour te desslnolt t l'Uorlzon tons nos pieds, comme une frËle colonne de basalte noira, et j'oubliois que si Dlina dtolt restée au nombre des tIvanU , elle ne t'appartlendrolt pas.

— Viens , lui répondis^je en l'embratsant encore, et laissons là mes foiblesses et mes douleurs. Quelqu'un souffre dans cette tonr.

NoHs introduisîmes facilement le levier loua la trappe à l'aide de mon citean. Bientôt, et qui ponrroit exprimer notre joie , nous entendîmes les charnières gémir ■OUI leur axe rouillé. La lourde porte k souleva et s'appuya presque verlicalemeot contre tes pierres dont je l'aTois débarrassée dans mon premier voyage au donjon. Ma lanterne plongée dans la crypte , au moyen d'une ficelle à laquelle je me bitai de la suspendre , s'arrêta sur uu terrain lolide , k lix pieds de profondeur.

Je descendis ; je promenai la lumière sur tons les points, sous lous les côtés reotranis de l'entablemeDI» et je finis par me trouver placé au-dessus d'un eccaiier en hélice, beaucoup moins dégradé que l'extérieur.

— Attends , attends , criai-je à Solbioski , nous arriverons , ou je me trompe étrangement , à counoltre ce que nous avons unt d'intérfit â savoir.

U auroit inutilement Icnié de me suivre , car je dtis

disparcdire en acbcvam de ptrier. La tige de li volaie étoit si serr^ dans son tamiKiur qu'on ne découvroit nulle ptTl plus de deux degrés k la lois de sa profonde ■pirale, et qu'à force de tourner sur elle je sentis mon cœur défaillir et mes yeux se troubler. Je me laigiai tomber , élourdi à demi , sur le dernier pas , à une espèce de parvis qui surmontoit.un escalier plus large et parfaitement direct , oft trois hommes auroient pu passer de front. Je fus frappé alors , en le suivant de l'œil jusqu'en bas, d'une lueur inattendue, que je regardai d'abord comme un reste d'éblouissement. Un peu remis , je fis passer ma lanterne derrière la longue colonne de la ïls , et je regardai de nouveau. Ce li'étoit plus une illusion ; c'étoll le ciel , le ciel avec le bleu velouté de la lune , si magnifique et si doux au milieu des ténèbres de cet affreux édifice I

— La lune et le ciel, dis-je en remontant avec empressement, la lune et le ciel ! une issue ! une issue ! la tour est ouverte!

— Une issue, répondit Joseph, oh I pourrions-nous sortir d'ici sans redescendre ce§ murailles I

Au même iustant il s'élança , mais il étoil à peine à mes côtéa que la trappe de fer retomba sur nous , en ébranlant de l'éponvantable commotion de sa cfuile la ruine chancelante du donjon , qui en retentit dans toute sa banleur.

— Qu'ai-je fait! dit-il, nous voilà prisonniers, et pour jamais , dam la Torre Maladetta ; car tous les instruments qui pourroient servir ii notre salut , je les ni laissés en dehors.

— Mais ne t'at-je pas annoncé , Joseph , que j'avois trouvé nue issue , une issue facile et sûre que tu n'as pas remarquée ce matin?

320 MADBMOISEtLB DE MARSAN.

— > J'ai vu , reprit Solbioski d'un ton soucient , tout ce que l'hoinme peut découïrir de l'extérieur de cette tour, et si elle a quelque entrée ruineuse et inaccessible sur les rives du Tagliamente , oses-tu espérer que le Tagliamentc ne soit pas débordé?

— Viens , ïiens , m'écriai-je en l'entraînant et ne t'abandonne pas à des inquiétudes inutiles. En quelques monienls nous serons sortis. Vois plutôt, regarde, regarde

— Ab ! dit Solbioski, c'est le ciel! c'est le côté de Saim-Veit! et la plage éioit haute encore I

Nous descendîmes une douzaine de degrés du nouvel escalier en nous tenant embrassés , en haletant d'espérance, car il n'y avoit plus de crainte. Je voulois arriver . plus vite encore ; je courois.

— Arrête 1 cria Joseph , et il me saisit de toute sa force; ne vois-tu pas, malheureux, que l'escalier est rompu?

Nous nous assîmes alors. Je laissai Gler avec précaution deux brasses de la ficelle qui soutaioit ma lanterne.

— Bon, bon, repartis-je, rompu! dis plutôt interrompu à dessein, car le mur de revêtement qui a remplacé les degrés paroît d'une construction bien plus nouvelle que le reste du bâtiment. Mario s'en est sans doute avisé pour empêcher les communications du dehors avec l'intériGur de son château. C'est au reste une sotte précaution , car un enfant descendroit d'ici sans danger , et lu vois que les degrés ne cessent pas de se prolonger au-delà de ce court intervalle. Ils descendent jusqu'à celte porte de lumière qui nous rend à la liberté.

TROISIÈHE ÉriSODE. 321

— Un enrant descendront d'ici , répondit Solbioski , mais le mur est neuf, comme tu le disoistout-à-l'heure, et un homme n'y monterait pas. — Reviens, Maxime, reviens. Quatre bras vigoureux peuvent soulever cette

uappe nous ne l'avons pas essayé. Demain nous

nous ferons suivre de Frédéric, que j'ai mal h propos éloigné , et qui est entreprenant et robuste. Nons nous assurerons mieux de nos précautions et de nos ressources; nous indiquerons notre itinéraire à quelques voisins courageux que nous attirerons au château è force d'ai^ent , si le débordement ne nous en a pas encore séparés, et nous n'exposerons pas noire vie ï des périls sans remède, et peut-être sans utilité.

Nous n'avions calculé ni l'un ni l'autre l'effet d'une action produite par les quatre bras vigoureni dont parloit Solbioski , à une toise de notre point d'appui commun. La trappe s'ébranloit sous nos eSbrls , mais il auroit fallu d'autres bras au bout des nôtres pour la soulever et pour la replacer d'à-plomb mpiès des pierres contre lesquelles nous l'avions d'abord appuyée. Mon ciseau ne nous prëtoil qu'un secours de peu de valeur , et nous n'avions pas tenté deux ou trois essais que , brisé près du manche , il tomba inutile à nos pieds. Je me gardai bien de hasarder à cette entreprise impuissante la pointe de mon poignard; elle pouvoit nous servir à quelque chose.

Nous redescendîmes sans nous parler, et nous étions an moment après au bas de la muraille qui coupoit si brusquement l'escalier. Je m'assurai qu'il seroit impossible d'atteindre des mains à celte hauteur, si nous étions forcés à revenir ; mais la lune brilloit toujours , et sa lumière pins vive encore et plus étendue , à mesure qu'elle approchoit de son coucher, inondoit tous

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