‹ Nouvelles de Charles NodierChapitre 17 sur 22 · MADEMOISELLE DE MAR8A · texte numérisé non relu

MADEMOISELLE DE MAR8A

branlabic, oil toutes nos percussions inutiles grondoicnt sur nous comme une menace et comme un arrêt de mort. Dans le silence que nous gardions apr^ cbaque tenlatire , je crus saisir un murmure de plainte ou une Toix d'agonie. Je me baissai , car cela étoil parti de mes pieds; je vis quelque chose alors qui ressembloit h un second cadavre. J'y touchai en frissonnant ; c'éioit une femme étendue sur la face ï l'eitrémité du butter avec une pièce de bois dans ses maius. Je la soulevai, je l'emportai entre mes bras , je la déposai sur nue des couches que nous avions préparée , j'écartai les loi^;s cherenx qui recouvroient son -mage pour m'assnrer qu'elle existoit encore ; mais ses yeai étoieat fermés, et le peu de vie qui restoit à ses lèvres convul"

sives étoil aussi affreux à voir que la mort El quand

Solbioski eut rapproché de nous la Inmière, je sentis que ma vie elle-même alloit s'échapper : mes sens se troublèrent, mes jambes défaillirent , mon Sme fut pris de s'anéantir. Celle femme mourante ou morte , c'ébut Diana!

— Diana ! Diana ! m'écriai-je en tombant à genoux auprès d'elle et en porlant sa froide main à ma bouche. ' — Tout s'explique maintenant, dit Solbioski : Mario, juslement soupçonné de l'enlèvement de mademoiselle de Marsan, n'avoit trouvé d'autre moyen de la soustraire aux recherches que de la cacher jusqu'à nouvel ordre dans ces souterrains, avec sa femme de compagnie. Comme des approvisionnements inaccoutumés auraient décelé son secret , il avoil multiplié , ponr y suppléer, ses |peiits voyagcs'à' Codroïpo. Il est mort au retour, et ces deux'inforlunées sont mortes de faim dans cette prison , oii nous allons mourir !... I .— Mortes 1 rcpris-jc. Diana n'est pas mortel Elle

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vit ! elle ne mourra pas ! La chalear de c« foyer commence à la ranimer !

— Tant pis! répondit amèremenl Solbioski. HËtasI il vaudrait mieui qu'elle fût morte ; nous ne pouviHis que prolonger sa triste agonie par des secours cruels. Avec quoi la nourriras-tu?....

— Malédiction du ciel ! dis-je en me relevant et en parcourant la salle h pas précipités dans un accès de frénésie et d'horreur. La Providence est donc sourde comme le Déant! Point de salut pour Diana!...

— Et point de satut pour nous I répéta Solbioski, dont la voix lugubre retenlissoit sur la mienne comme le répons mélancolique du trappiste: Frère, il faut mourir!

Mes mains se crispoicnt, pendantes sur mon habit; c'étoit ma redingote de voyage : une des poches repoussa ma main.

— Ah! criai-je avec ivresse, elle ne mourra pas!... J'ai bien dit qu'elle ne pouvoit pas mourir ! Grïces te soient rendues , Onorina I Panvre Onorina , que le ciel le protège I Mon Dieu , pardonnez-moi l — Sainte Honorine, priez pour nous!...

— Que dis-tu , mon amiî Le désespoir trouble la raison! Ta tête s'égare! Calme-toi!...

— Sainte Honorine, priez pour nous! Diana ne mourra pas ! Voilà de l'eau , du feu , des vases — et de la lazagne.

Ce qui suivit immédiatement n'a pas besoin d'être raconté. Notre é ton nement religieux et reconuoissanl , nos élans d'amour pour la Providence un instant mécounne, qui nous envoyoit ce bienfait miraculeux ; noire empressement à secourir Diana , nos précaoïions pour la ramener h la vie par des transitions habilement ménagées ot qui n'eussent rien de dangereux, tout cela se

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coiuiN'eDd bieo mieux que cela ne pourroit jamtis s'écrire. — Au bout d'une heure, son pouls baitoit atec lenteur, mais avec régularité ; le sang, ranimé dans ses Yeincs,é[oit rcmonléà ses lèvres pâles; s» bouche respiroii, son cœur patpitoit sous ma maiu, ses yeux s'ouvrirent ;elleles promena vaguement sur toute l'cnceinle, les arrêta ua moment sur moi sans montrer de surprise, et les referma en soupirant.

Je ne deviuois que trop ce qu'elle avoit cherché, et je tremblois de deviner ce qu'elle avoit compris.

Nos soins se continuèrent autant qu'd le falloit pour nous rassurer sur son existence, et nous oubliâmes alors quelles foibles espérances nous restoieiil d'entretenir ce souffle fugitif que nous venions de ranimer. L'âme de l'homme se laisse relever dans les circonstances les plus extrêmes par de si trompeuses joies ! Elle a si grand hesoin de croire à un lendemain, de se ressaisir d'une illusioû, et c'est cela qui fait vivre !

Diana, depuis sa résurrection, avoit paru cependant incapable d'arliculei' une 4)arole. Son regard Qxc et morne, qui s'étoit à demi dégagé des ténèbres de la mort sans perdre cette expression, n'avoit pas même réfléchi une pensée, une émotion intérieure. Une seule fois elle pressa ma main en détournant sa bouche des aliments dont elle ne sentoit plus le hesoin, ferma les yeux de nouveau , mais sans témoigner de douleur; et puis elle s'endormil.

Après avoir regarni le foyer et renouvelé les flambeaux, nous cédâmes aussi au sommeil; 11 dura longtemps.

Je m'éveillai le premier, et il le fulloit, car tout alluit s'éteindre. Diana reposoit dans un calme profond et qui (laroissoil doux. Je m'en approchai autant que cela étoil

nécessaire pour enicn<1rc sa rcspiraiion et sonlir la liëdeur de son haleine. Je plaçai ensuite h sa porli^e, sur un petit meuble tclairé de deoi lumières, ce qui resloil lie la laiagne, cl muni de ina iaiilerne, je regagnai en siloncG l'escalier du balcon. Je ne pouvois m'iniaginer qu'on n'eût fait aucune démarche pour nous retrouver, et je craignois seulement que les perquisitions ne se fussent arrèlfe à celle galerie étroiie où il n'ctoil effeclî- Tement pas naturel de chercher un passage.

Rien ne rf'pondit à mes coiijociures. Il n'y avoit point de changement : on n'étuit pas venu.

Le soleil avoit déjà passé le point du ciel qu'il occupe ï midi. La journée de la veille , doni nous n'avions vu que l'aube, dcvoit avoir 6[é belle. La fonle des neiges continuojl. Le Tagliamenlc inondoit ses rivages; il remonloit en vagues blanches et retomhoit en vapeur contre le pied du rocher. La campagne qui nous sOparoit de Saint- Veit disparoissoil tout entière sous un lac immense au milieu duquel sa tour se dressoil comme un mat immobile. Je pensai que M. Fabricius n'àvoil pas pu se melire en chemin.

Solbioski ne s'informa pas des motifs de mon absence, et je ne lui en parlai point. Il avoit le temps d'apprendre que notre espoir le mieux fondé s'éloit évanoui.

— Malheur, malheur ! dit -il en s'asseyant sur sa couche, lii nuit t'a-t-elle porté conseil, comme tu l'espéroisî

Elle m'a conseillé, mon ami, de ne compter que sur nous, La trappe de ce cabinet ne peut s'ouvrir, et si elle céduit sous nos eiToris, elle nous laisscroil une nouvelle difficultc à vaincre, car l'ouvrage de maçonnerie qui pèse sur elle cache dans sa conslruclion quelque anilîce que nous ne pouvons pénétrer. — Le chemin le

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plus court , c'est le plus long. — Il faut r^ravîr cet escalier de désespoir , et pour cela il faut aoe échelle que nous aurons bientôt fabriquée. Il y a dans les dos~ siersde ces fauteuils que nous avons remarqués en en- ' trani, il y a dans leurs traverses des montauls et des échelons qui n'ont besoin que d'élre ajustés assez solidcmcnt pour nous porter tour à tour. Les instrumenis que Mario a recueillis en désordre dans les coins du bûcher, pour le service de son foyer, suffisent à ce travail, auquel sufûroient la pointe et le tranchant de mon poignard, le superflu de la ficelle qui soutient notre lanterne, et peut-être nos bras, nos bras seuls ! Quant à la • trappe, nous la soulèverous sans peine. J'ai obsené qu'un des barreaux du balcon ne demandoit qu'un effort pour être décliàssû de sa soudure , et un trait de celle petite scie à main qui est pendue à la cbeminéc réduira notre échelle fi la proportion nécessaire pour nous élever jusqu'à la porte rebelle qui n'a résisté â nos efforts que parce que nous l'attaquions de trop bas. Du courage seulement, car il n'y a point de temps à perdre.

— En effet, dit-il, celte ressource est la dernière, l'unique ressource qui nous reste, si le Tagliamenle est débordé...

Ensuite il s'assit sur son lit, essuya son front, pâlit et me dit : J'ai faim.

— Ces premières irritations du besoin restent longtemps sans se renouveler quand on les a vaincues li première fois ; c'est une grâce d'étal pour les prisonniers et les acteurs des guerres civiles. Pense que dans quelques heures nous pouvons être délivrés.

£t je me hâtai de distribuer entre nous les différentes parties de notre travail.

Oh ! ce travail fut bien long '. Nous étions éguleuictit

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inexpcrimeiil(.'s à la besogne, et la rigueur de noire apprentissage s'augmenlott de notre alTciblissement toujours croissaDt Indépendamment des diatraclions nécessaires que nous doimoient de temps en temps les légers repas de Diana, dont j'avois divisé en très-pctiles portions la lazagne presque épuisée, nous étions pris alternatiTement de langueurs et de défaillances qui faisoient tomber nos outils de nus mains. Nous en viniUcs eoBn à bout , s'il est permis de regarder comme un ouvrage terminé les objets informes et grossiers que nous avions si peu solidement ébauchés. Nous nous trouvâmes beureuz cependant I

Après cela, nous disposâmes tout dans i'appartemenl pour le temps que dcvoit , selon nous , durer notre absence, et nous gagnâmes le balcon avec des difficultés que muliiplioient à chaque pas les embarras de notre équipage.

Qui le croiroitî Les heures qui avoient paru si longues h mon impatience étoieut plus nombreuses encore que je ne l'auroJs pensé. L'ouverture de la plate-forme éloil éclairée par le jour, par un jour nouveau, par le soleil du troisième midi. Je m'étonnai d'avoir tant souffert et d'avoir mesuré si mal la longueur de mes souffrances. La douleur marche vite.

Solbioski se hâta de courir au balcon. Je n'avois plus rien à y apprendre, et je m'arrêtai derrière lui.

— Le Tagliamente est débordé, dit-il en laissant retomber sa tête sur sa poitrine.

— Qu'importent le Tagliamente et ses débordements I répondis-je. Nous allons au donjon et non au rivage !

£t alors je tentai d'ébranler le barreau que j'avois senti vacciller , que j'aurois probablement détaché la

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veille , si je l'aTois voulu. Il résista. Mou sang se figea dans mes veines; car, sans le secours d'un levier, tous les aulres préparatifs de noire entreprise devcnoient inutiles. Comme j'en cherchois un qui fût plus mal affermi , comme je le cherchois sans le trouver , et sans faire connoltre à Solbioski le sujet de mon inquiétude, un corps long, dur et arrondi roula sous mes pieds; c'étoit un barreaa qui étoit tombé de lui-même aux secousses de l'orage ou a la suite des dégradations du temps. Je m'en emparai et je le (rainai après moi de degré ett A^ré, parce qu'il étoit lourd. Nons montâmes lentement, à pas tardifs, a stations muhipliées ; car le courage nous manqnoit, même pour nous délivrer. Nous nous reposâmes un moment au-dessous des degrés qui aboutissotent â l'escalier à vis, pour scier notre éclidle à la hauteur de la trappe. Kous laissâmes le reste , qui en étoit la plus longue partie , sur le terreplein d« la dernière muraille, et nous arrivâmes au sommet.

Nous nous assîmes encore; nous nons embrassâmes; nous échangeâmes quelques paroles d'encouragement : nous en avions besoin.

Enfin , le dus tourné à une paroi d'où notre levier pouvoit agir dans tous les sens avec facilité , nous nous affermîmes de commun sur les bâtons de notre courte échelelte , que nous avions eu soin de choisir robustes cl solides» parmi les mieux enclavés dans leurs m(H-taises. Nous courbâmes nos épaules sous la porte de fer qui nous séparoit du ciel et de la vie , et introduisant peu à peu la pointe de notre barre aiguë au point où les rebords de la trappe s'appuyoient mal herniéliquenienl sur son cadre , nous fîmes peiner â son extrcmitf opposée l'effoi'l de nos quatre maius réunies , avec le

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peu de vigueur que noua prêioU l'espérance — ou le désespoir.

Les charnières crièrent comme la première fois ; la trappe bâilla et s'ouvrit à laisser passer un liomme ; la pleine lumière du tnaiin pénétra dans la tour par gerbes éblouissantes, avec l'air par et vit de celte région élevée.

— Nous sommes sauvés, m'écriai-jel Un moment encore, et nous sommes sauvés!

Au même iostant, toutes les pierres qui enlouroieiit la trappe , ébranlées par son mouvement , se précipitèrent sur elle avec un épouvantable fracas ; elle retomba comme la foudre et nous chassa violemment au loiosar les dalles.

— Nous ne sommes pas sauvés, répondit Solbioski en m'entourant de ses bras; je le l'avois bien dit : nous sommes perdus!

Nous restâmes quelque temps en silence au bruit des ruines qui continuoient à s'amasser sur noire léte, ar l'ébrautement s'éloil communiqué aux parties les plus chancelantes du parapet du côté où il s'inctînoit sur le front penchant du donjoa , et les pierres qui le couronnoient tomboienl et rouloient toujours.

Je pensai, sans le craindre, qu'il alloit crouler tout entier et nous anéantir. — Mais le bruit cessa enGn pendant que les profondeurs du hârtment le répétoient encore dans leurs échos. La tour vibra un moment comme un peuplier dont le (onnerrea frappé ta cime, ou comme un peudule chassé par le doigt qui rétrécit peu à peu l'arc de ses oscillations. Et puis tout fut muet et immobile.

Notre lanterne, heureusement close, u'avoitpas été étcjflic par la commotion. Je la repris avec une appa-

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rence de séeurilé sur laquelle j'iTois peine à me faire illusion à moi-même, et saisissant la main de Solbioski :

— Viens, lui dis-je, rien n'est désespéré encore. Celle catastrophe se sera fait ressentir jusque dans la cour du château , oii des fragments des murailles seront tombés du sommet. Leur direction naturelle est de ce côté. L'accident qui nous accaUe fera deviner nos efforts , notre position , nos dangers. Sois assuré qu'au moment où je to parle, la trappe inférieure est ouverte. Viens , au nom du ciel qui ne nous abandonoera pas.

Solbiosifi arrêta sur moi un regard ofi se confondoient une incrédulité douloureuse et une triste dérision.

Je détournai les yeux , et je l'eatralnû sur mes pas dans t'escalierlouniavit.

Nous dcscendimes sans nous parler. Notre échelle s'ajusta facilement à la première muraille , malgré U dimînuiion que nous lai avions fait subir pour en soustraire l'écbelette que nous venions de laisser au sommet. A la seconde coupure de l'escalier direct, elle se trouva beaucoup trop courte. C'étoit un inconvénient facik i prévoir, si nous avions prévu que nous devions revenir. Je D'y avois pas pensi5. Nous eûmes peine à y atteindre, en noua suspendant â nos mains affoiblies et tremblantes, après de longues et timides précautions. Enfîti nous arrivâmes, comme à un lieu de refuge, au balcon inaccessible du Tagliamente.

Il étoit nuit. La lune , épaissement voilée , ne jetoit qu'une foiblc clarté sur le torrent, mais il se rapprochoit visiblemcnl de son lit; le vent de Bora qui souffloit avoit refroidi la température, et tari pour quelques jours l'urne des débordements. Les nuées rapides et

sifflantes fouelloient autour de nous un givre piquant. J'osai m'en réjouir avec toute l'expaDsion qui me rostoit pour exprimer un senlimeat d'espérance.

— ïl fait froid , dis-je ; les neiges ne fondront pins; le Tagliamenlc s'éloigne; la grève e^t libre. Si le docteur Fabricius n'est pas arrivé aujourd'hui â la Torre Matadetta, il y arrivera certainement demain.

— Ëtqu'imporleà notre salut qu'il y arrive demain 7 dit Solbioski en s' évanouissant dans mes bras.

Je fis d'abord des efforts impuissants pour le rappeler à la vie qui paroissoit l'avoir toui-à-fait quitté. Ënfm il se ranima de lui-milœe un instant, et un instant après défaillit de nouveau. Peu à peu ces deux états devinrent alternaiiE^ et mesurés par des périodes presque <^ales. Je compris que le m^e symptOmc menaçoit de m'alteindre i mon tour, et qu'il étoit temps d'arriver <i l'appai'iement encore si éloigné de Diana. J'en calculai la dislance avec épouvante. La lumière étoit d'ailleui's près de satin , car je n'avois pas imaginé le matin qu'il fût nécessaire de me précautionner pour le retour, dont je n'aurois pas même compris la possibilité. Des éludes physiolc^iques, faites d'ailleurs avec assez de soin sous des maîtres illustres, ne m'avoient laissé, chose étrange, aucune notion positive sur le temps pendant lequel l'homme peut se passer d'aliments. Je m'étonnois de vivre encore.

Hélas! il m'est facile de vous épai^ncr les détails de cet interminable trajet; mais j'essaierais inutilement de vous soustraire à la douleur de les deviner. Vous vous rappelez ce corridor étranglé qui paroissoit plutôt avoir été pratiqué [lonr dus couleuvres que pour des hommes. Vous vous rappelez ce puits étroit et profond , antre spiral qui ne promettoit qu'un tombeau. C'est là que

3Ài MADRHOISRLLE BI HAItiAK.

VOUS suivrez sons moi de la peiufc deux aiaurant* qui BC Iraîncnl à lenies reprise» à travers des espaces presque impénétrables à l'agililé, à La force ei à la patience. Combien cela dura , qui pourroil le dire ! Combien de fois, accablés d'une faliguc sans but et sans espérance , nous répélâmes-nous : ■ C'est assez. Il est aussi boit de mourir ici ! » — Combien do fois, ranimés par je ne sais quelle vigueur de l'âme que donne l'amour de la vie, redoublâmes -nous d'efforts pour atteindre iantilement le seuil d'un aulre sépulcre ! Nous étions parvenus, tantôt marchant, tantôt rBmi>ant, à la chambre de la morte , quand noire lumière jeta subitement uu éclat plus vif , et s'éteignit,

• — Sommes-nous arrivés? me dit Solbioski en so coucbant sur le rocher. Pourquoi ne voia-je plus rien I

— Nous ne sommes pas arrivés, répondis-je, et noua n'avons plus de feu ; mais la seconde portière sera fa^ cile à trouver , si je ne me trompe , en suivant de la main le tour des murailles. Aliends-moi, mon frère, attends-moi.

Je me glissai alors en chaiicetatit le long des froides parois, me reposant de temps i autre sur mes genoux pour reprendre haleine.

Un meuble en saillie me détourna. Inr^pablc de la suivre dans toute sa longueur saos être appuyé , j'étendis mes mains pour retrouver le mur qui ne pouvuil pas être éloigné ; je le cberchoîs sans y atteindre. Une idée horrible traversa mon esprit; le pied me manqua, et je tombai sur le cadavre.

— Esi~ce le 7 cria Solbioski; as-tu laissé retomber la poriièreî Pourquoi ne vois-je pasî

— Ce n'est pas encore ici, répondis-jc en grelottant (le terreur; aitcndH-moi, Joseph, aileuds-moi.

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Je repris mon aCTreuse roule dang cettu épouvanlablo obscuritâ , dont aucune des iiuiu de la terre ne peut donner l'idée. Après bien du Icmps , U portière céda sous mes doigts; je la lirai brusquement. Tous les feux étoient étcJuts.

— Pourquoi a«'lu fermé la portière Rur moi T dit SolbioskiT Tu es arrive et je ne vois pas, Hélasl m'aban^ douneg-tuT

Je ne prononçai pas une parole. Une minute de di5lai pouvoit achever de nous perdre. Je me dirigeai sera le foyer en me soutenant â droite et îl gauche sur les couches ob nous avions reposé le second jour; je le fouillai de mes mains.

— O bonheur! m'écriai-je avec une sorte d'extase; encore, encore cela!...

— La trappe est-elle ouverte î reprit Solbioski. La trappe est ouverte! Maxime, ne m'abandonne pas!

— Une étincelle , mon ami , une étincelle et des charbons! — El la chambre s'éclaira.

Je crus retourner à la vie ; je conduisis ou plutôt je traînai sur sou lit mon pauvre Joseph, dont l'agonio éloil plus hîltivc que la mienne.

J'allai ensuite à Diana; ses yeux étoient ouverts et fixes comme à l'ordinaire, mais plus brillants, plus ardents, plus nitléuriqucs ; son teint étoit enflammé ; son ponts battuit avec désordre et précipitatiou.

— A-t-elle tout mangé? dit Solbioski en se soulevant péniblement sur ses mains.

— Oui, lui répondis-JG , tout matigét mais la nttvro préserve de la faim ; le peuple dit qu'elle nourrit.

Il se laissa retomber.

Je vouloig tenter un dernier moyen de frapper Vu.

■ADEMOIRELLE de MARSAN.

lenlion des habitants du château , — s'il lui en resloit encore. Mais je craignois qu'il ne produisit sur DiiDa, réTeilléeà {'improviste, une émotion mortelle, et je lui fis pan à haute toli de manière à Ëlre entendu dislinclemeut de Solhioski , de toutes les particularités de notre situation , en lui laissant h deviner le nom des amis ahsents dont nous attendions notre délivrance , pour qu'elle pût se consoler au moins dans la pensée que Mario vivoit encore. Elle me regardoit fixement cl immobile à ma vois , comme si elle m'avoit écouU^ avec une attention réfléchie. Je le pensai d'abord. Quand j'eus fini de parler, elle ne me réptmdîl pas du moindre signe; elle se retourna du côté opposé et parut s'endormir.

Je d^ageai de la ceinture de Solhioski les dcui pis~ tolets dont il étoit armé. Je remontai sous la trappe sonore du cabinet, et je fis double feu. Après un moment d'interruption, je renouvelai l'explosion des deux miens, et je prêtai l'oreille aux bruits extérieurs. Il me sembla que j'entendois un murmuje confus, comme un bruit de trépignements et de voix ; mais depuis deux ou trois jours ces bruissements sans cause ofrusquoicnl si souvent mon ouïe et mon cerveau , que je n'étois plus capable de distJDgner de la réalité les illusions de mes sens malades.

Je voulois cependant profiter de cette chance d'être entendu, — c'était la dernière. — Je soulevai un tronçon de pin pour eji frapper la trappe encore ane fois; je l'exhaussai de quelques pieds au-dessus du sol , et je le laissai retomber. Je me baissai pour le reprendre et le soulever encore, et je ne le soulevai plus.

Je descendis alors à pas incertains vers la cheminée pour ranimer le foyer et renouveler notre luminaire

funèbre. J'y employai tout ce qui restait à tna portée de bois et de bougies ; je savois qu'il ne noua en falloit pas désormais davantage. Une iieure , des heures peutêtre se passèrent à ce travail, et j'en mis une encore ù me glisser dans le suaire qu'aucune main ne devoit recoudre sur moi. — C'étoit fini pour jamais.

Solbioski se reiouroa de mon côté , et me dit d'une Toix qui s'éteignoit : — Quel jour cst-li 7

Je pensois que ce devoit Sire le commencement du cinquième, mais je ne répondis pas.

Le temps se partagea dès lors entre d'incroyables souffrances et des langueurs an&inlissantcs où je croyoJs que ma vie alloil m'écbapper. Il y avoit des moments de prestige où tous les objets prenoient un aspect fantastique et capricieux, comme la décoration d'un spectacle ou les apparitions du sommeil. Les ombres des murailles éloignées se mouvoiont , se détachoient , se mâloicnt avec des (ormes f-lranges et gigantesques, s'embrassoient , se lioient les unes aui autres et tournoieutautourdemoi, pressées, confuses et hurlantes. Les flammes des bougies bondissoient si haut sur les flambeaux que j'atois peine à les suivre. Des voix connues s'introdu isolent dans mou oreille comme un souffle, ou relentissoient au-dessus de ma tête avec un rire moqueur et insultant. SijcfermoislesyeuK pour nie dérober à ces fascinations, la dernière perception qu'une liaison inexplicable d'idées avoit portée à mon esprit se prolongcoit d'une manière indéfinie dans ma pensée. C'étoit un chant borné , un refrain monotone , un vers grec ou latin a l'assourdissante mélopée, la reprise d'un virelai ou d'une rcduiidille, dont l'obstination importune sembloil s'attacher à moi pour l'éiernilé, comme cette terrible mouche hippobosqtie qui revient

346 MADEHOISELLE DE HABSA>.

toujours avec une précUton infaillïMe i l'endroit d'où on l'a chassie.

Quelquefois je passais d'un étanouissement délirant au sommeil, et la scène cbangeoit alors d'une manière éirange. II y avoit dans mes révea de l'air, du soleil, des (cnimcs e[ des fleurs. Je me trouvois tout à coup dans des assemblées joyeuses , où l'on ne s'occupoll que de plaisirs cl de festins. Des labiés splendides se chargeoient de mels délicats , que j'essayois d'aueiadre, et qui se convertissoicnt dans ma bouche en sable insipide ou amer. Onoriiia revenoit partout avec son petit évmtaire comblé de lazagne appétissante, — Achetez, mon» sieur , disolt-elle , achetez ma bonne lazagne et mon fin lennicclle de Padone? cela peut servir dans l'occasion, et il n'y en a pas de meilleure à Codrotpo. — Maisquand je voulois me précipiter sur sa lazagne, mes maios no pouvoieni s'étendre pour la saisir, ni mes dents spongieuses s'affermir pour la broyer...

Puis je sorlois en sursaut de mes songes, au bruit d'une plainte déchirante qui se Iratuoit encore longtemps sur mon réveil.

— Qu'est-ce donc que cela I criai-je une fois de toute la force qui me resloit.

— Rien, répondit Solbioski. C'est probablement nu^ demoiselle de Marsan qui meurt.

— SIoo Dieu, rcpris-je , prenez pitié de moi t Saioia Honoriue, priez pour nous I

Ce lemps-lï ne peut pas se calculer ; car quclqnefoii aussi mon sommeil éiuit morne et long. Je me rappelle qu'il arriva un moment oh , en ouvrant les yeux , je n'aperçus plus de clarté. C'étoil cette nuit finale, cello nuit éternelle, que j'avois prévue avec tant d'horreur, et retardée avec tant de soin , !« jour précédent , on la

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Tcilie i ou an autre joor encore auparavant. C'éloieut mes dernières lénëbres. — J'entrepris de me lever, — Je oe pus pas \

— Volti qui est bien , dis-je Si part moi. Tout est fini. Ceci est la mort!

Et je me rajustai ponr mourir; mais en essayant d'é' tendre mon bras pour y reposer ma tête , je l'appuyai sur ua bras froid.

— Qui est là? murmurai-jc en frissonnant , comme sî la rencontre d'un assassin avoit pu m'effrayer. Uii assassin, hélas ! un assassin I il n'y en avoit point de si Cruel qui n'eût rompu son pain avec moi !

— C'est moi , répondit Solbioski , dont la force plus promptcment abattue que la mienne s'étoit plus longtemps conservée. Ne tremble pas ! n'aie pas peur I Je ne Teui pas te faire de mal. Je n'ai besoin que de ton poignard.

— ' Que peut-on faire ici d'un poignard î Croirois-lu qu'il y eût des hommes cachés dans les souterrains de la tour T

— Non. Il n'y a que des cadavres ; mais il y en a un dont l'obslination à vivre me fatigue, et dont j'ai le droit de me débarrasser. Donne, donne ton poignard, et bois mon Bang ; on dit que cela soutient la vie. Qui sait? Le Tagliamcnie est peut-être redescendu entre ses rivages. M. Fabricius est peut-être revenu.

Je jetai maa poignard aussi loin que j'en fus capable. J'élois bien sûr que nous n'irions pas l'y chercher. Celle pensée, je l'avois eue.

— Mon frère, dis-je en pleurant, tn es coaché sur le roc; tiens, viens jusqu'à moi. Joseph , ne me quitte pa^ S Ugn Dieul ayez |nlié de hou»!

348 MADËHOISELLE DE MARSAN.

Je ne »iais si je l'allirai à moi ou si je nie rapprochai de lui, mais nous Goîmes par nous toucher.

— Honorine, s'écria-t-il ! pauvre Honorine I )a jeune fiancée qui pri^^re ses rubans et ses bouquels! Houorine qui éloit ai bonne et si belle ! El loi, Maxime, que j'aimois et que je ne verrai plus ! Oh I si le jour seulement nous avoit encore éclairés une (ois ! Mais il y a trop loin d'ici , et le balcon est irop élevé.... Jamais 1 jamais.

J'élois frappé d'un vertige accablant. Quand Joseph ne parla plus , je cherchai à me pencher vers lui pour m'assurer qu'il rcspiroit encore. II se délouma de moi avec un affreux gémissemenl. J'enicndois des bruits vagues ; je les pcrdois comme s'ils n'avoîcnt pas été, J'essayois de les ressaisir. Enfin m'a pensée m'échappa (out-â-fail. Je reiombai dans le vague de mes rêves. Je revis ces festins que j'avois quittés, et la petite Onorîna criant sa lazagnc , et sainte Honorine me tendant des bras consolateurs du fond du tableau fantastique du Pordenone.

Cependant les bruits revenoient toujours. C'éloil le pic, c'éloit la sape , c'éloit le Tagliamente qui passoit, en gémissant, sur la tour ; c'éloil la mine qiii la faisoit sauter ; c'étoit Onorina tout en larmes, au seuil de l'église, qui ne cessoit de répéter : Achetez, monsieur, achetez ma bonne lazagne 1 11 n'y en a pasde meilleure à Godroïpo! — Je dormois.

Lorsque je revenois k moi , je disois à Solbloski : — Dors-tu ? — et il ne me répondoii point.

Ma stupeur devint peu A peu plus profonde. Je per> dis le souvenir des temps, el des lieux, et de moi-même. Je me demandois vaguement : Où suis-je7 et ma mémoire éloit un abîme oii je ue pouvois me retrouver.

IHOlSItHE BPI800E. 340

Je Ûiiis par ne plus penser. L'ouïu seule m'apportoit encore des sensaiious incomplètes et confuses, des cris, des lameniations, un fracas de cataractes et de tempêtes. J'essayois d'y répondre par des lamentations et par des cris , pour me mettre à l'unisson de celle nature souffrante qui alloit mourir, et la voix me manquoit.

L'horloge de l'éternité ne sufGroit pas h mesurer de pareilles heures. Quand elles furent passées , je me retrouvai quelque part , dans un endroit oi^ le jour venoit du ciel. G'étoit peut-£tre un matin. Je refermai les yeux aussitôt que je les eus ouverts , parce que le soleil les blessa. Ha boucbe éloit moins ardente, mes organes moins languissants. Quelques sues savoureux récréoient mon palais , et je les goAtois encore. Je senlois au moins mes souffrances. Je m'imaginai que je vivois.

— Ceci vaut mieux, dis-je en moi-même. Il faudrait rester et mourir comme cela.

Je regardai de nouveau, parce qu'un nouveau breuvage doux et substantiel avoit encore ranimé ma vie. C'élolt là un spectacle bien étrange ! Une salle si vaste et où je ne m'étois jamais éveillé , qui n'éloîl pas de la maison de mon père, qui n'étoit pas de mon auberge , qui n'étoit pas de ma caserne, qui n'étoit pas de ma prison 1 Le Eol surtout m'étonnoit. II étoit profondément remué el couvert de laves éparses. Il y avoic seulement au milieu une large ouverture carrée qui sembloll communiquer à uu caveau.

La Torre Matadella! crlai-je, ia Torre Matadetta ! ta trappe est ouverte ! Diana, Joseph , Anna, venez il moi, venez ! j'ai trouvé un chemin ! Oh ! ne tardez pas à veoir, il y en a déjà tant de morts \ ~~ l'ersonne n'est mort qu'Anna , me répondit le

3â0 HADEMOISBLLK DE MARSAX.

dociear Falvicius, qui éloit appayé sur le cberct de mon lit. 11 éloit trop lird.

'— Fabriciu* I mon ami , mon père, dis-je en saisis' saat sa main. — El Diana I et Joseph 1

— Ht sont Tirants I — Hais le Toilb mieux maintenant, conlinu3'i-il, et je puis m'espliqner arec toi. Il le fant, car le temps nous presse. Tu connaîtras ploi tard les obstacles qui ont retardé ta délirrance. Anjoord'hoi ce récit nous feroit perdre de* inslaou trop précieux. Les espérances du monde se sont anéanties en peu dejoura. Des fuccès brillants ont enifré les pirlisins et lea armées de Napoléon. La canse de l'indépendaitce des pen* pies n'est pas perdue : elle ne lésera jamais sans doute; mais il n'est peut-être pas réservé à ma vieillesse de jouir de ion triomphe. Ma tête et celle de Joseph sont menacées — mises à prii, A la première lueur de salut que j'ai reconnue pour lui, je me suis hâté de le faire transporter dans un lieu sûr d'où il regagnera noire Allemagne. Elle n'appartient pas encore tout entière au tyran. La Torre Maiadetla ne peut manquer d'ûtre incessamment inveslic; je ne derois pas la quitter tant que je ne t'avois pas rappelé ï la vie. Le moment de nous séparer aussi est venu. Te sens-tu la force de partir?

— Joseph I mon cher Joseph ' il m'avoit dit que nous ne nous reverrions jamais!,,, Diana, mon ami, où cstclle?

— Diana vivra. Le temps, plus j)uissant que mes secours, la fera probablement sortir de l'état de mulisme et d'aliénation où elle est restée plongée jusqu'ici. Aucun mot ne s'est échappé de sa bouche , aucune émotion ne s'est peinte sur son visage, même quand la nouvelle femme de chambre que je lui ai donnée lui a

TftOISlèHB ÉPISODE. 351

présenté ce nulia la rohc de deail qu'elle dott porter comme veuve et comme orpheline. Je comptois tur cette secousse; je m'y Étoii confié en désespoir de tous les remèdes. Seulement, sur U proposition que je lui ai faite de se retirer jusqu'à nouvel ordre à VJnnunziata de Venise, où elle a des compatriotes, et, je crois, des parentes, elle a paru me ri-pondre par un signe de consentement; et depuis, son agitation inquiète et empressée a manifesté souvent le besoin qu'elle éprouve de quitter celle tour qui doit lui rappeler de si affreux souvenirs. — J'arrive à ce qui te concerne personnellemeot. Le désir que Mario témoignoitde te revoir Ici s'explique facilement par un récit que Solbioski tenoit de toi-même, et qu'il m'a communiqué liicr. Le spectacle de ce qu'il appeloit son bonheur, l'infortuné jeune homme, étoit le moindre prix dont il pAt reconnoltre ta généreuse amitié. Un autre motif éloit venu se joindre A celui-lï, si j'en juge par cette lettre do Chaste 1er qui le charge de te faire savoir que ton mandat d'arrêt est levé en France, et que l'avis a dû en parvenir aux autorités vénitiennei. Aucun fait nouveau n'a pu te compromettre dèa-Iora, et rien ne s'oppose à ce que tu retournes enfin dans les bras de ton père. Ta sûreté l'exige comme Ion bonheur ; car si tu étois surpris dans la Torre Ma' iadetta, oii des circonstances si cruelles ont dissimulé (on séjour, tu ne saurois échapper à la proscription qui frappe ses derniers habitants. — Je sais co que lu veux me dire, mais cette preuve aveugle d'un dévouement inutile ne feroit qu'embarrasser notre malheur d'un malheureux de plus. Tu as d'ailleurs une mission plus sacrée à remplir aujourd'hui. L'étal de Diana ne permet pas qu'elle soit abandonnée à clIe-mCme pour gagner sa dernière retraite, et où ponrrois-je, au milieu

352 HADBHOISELLE DE HABBAN.

des If isles soucis que m'inspire ma propre famille , lui irouter nu ami plus fidèle et plus sûr que loi? Cherche donc à reprendre des forces dans un repas |)lus abondant et plus solide, et dispose-toi h partir ce soir avec elle quand le soleil sera couché, pour que rien n'ïDdiqne à la vigilance de nos espions l'endroit d'où tu seras sorti. Tu trouveras un hâliment tout préparé à Porio- Gruaro, et Diana est attendue au couvent.

Maintenant, continua-t-il en me pressant dans ses bras, va, mon fils, et souffre que je m'occupe de mes pressantes dispositions sans attendrir notre séparation par de plus longs adicuï. Tout vieux que je sois, je ne renonce pas à te voir encore; mais, quoi qu'il arrive, conserve ton cœur à les amis et ta vie à la liberté.

Aussitôt que la nuit fut entièrement tombée, et elle étoit obscure, car la lune ne hrllloit plus, un domestique du docteur vint m'avertir que la voiture étoit prête, et me dirigea vers l'endroit où je devois la prendre. J'ï montai, et je m'assis en face de deux femmes que je ne vis point. Deux heures aprËs, nous étions à Porto- Gruaro; quelques niiunies encore, et nous voguions sur les lagunes. J'avois offert ma main à Diana pour monter sur le bateau ; et sa main , fortement liée à la mienne, ne l'avoit point abandonnée. Elle ne parloit pas, mais elle soupiroit, revoit, et se rapprochoit quelquefois de moi en tressaillant , comme si elle avoit été saisie d'une peur subite. Cette scène est vague à ma mémoire, et cependant jene me la rappellejamais sans frissonner. Elle avoit quelque chose du trajet de deux ombres sur la barque des enfers, mais de deux ombres qu'un arrêt anticipé condamne à deux destinées différentes, et qui vont se séparer pour rétcrnité. Je m'éiois endormi toutefois enfin au bruit monotone de la rame, qui battdt

les flou en cadence, et au chant mélancolique des bate< tiers.

Je ne m'éveillai qu'au mouvement des vagues qui annouçoit la pleine mer. Le soleil étoit plus beau que je ne l'eusse vu jiniais, le soleil que j'avois cru ne jamais revoir. L'azur du golfe se dérouloit sous lui comme un autre ciel, H Venise, avec ses bauls frontons, ses tours, ses dômes et ses clochers, rayonnoit à son aspect comme si elle avoit été son palais. La plaine immense des eauE éloit comme un grand parvis de lapis au-devant delà cité miraculeuse. Je croyois sommeiller encore, car j'avois presque oublié de vivre et de jouir de ma vie. La main de Diana reposoit toujours dans Ja mienne ; je me retournai vers elle pour savoir si elle partageoit mon enchantement, et si elle renaissoit ainsi que moi à cette brillante résurrection de la nature. Son regard sans mouvement n'exprimoit que le désespoir silencieux que j'y avois lu dans la TorrB Maladetla. Je me rappelai que, parmi ces faites pompeux qui s'éclairoient tour à tour en passant du rose le plus tendre au vermillon le plus vif, et de cette nuance à celle du feu , illuminés comme pour un jour de joie, elle pouvait reconnoitre celui de la demeure de son père. Je me rappelai que, moins de trois mois auparavant, le même bâtiment peut-être avoit sillé sur les mêmes flots, en la [ransportaiit éperdue d'amour sur le cœur de Ciuci. Tout cela se représenta vivement h ma pensée; je contins ma folle expansion ; je cessai d'être heureux et ravi, je retombai avec une angoisse inexprimable dans les (rii^tesscs du monde réel.

Ma maiu s'éloit relâchée, car je ne comprenois pas

qu'elle eût été si long-tem|>s entrelacée à ses doigts. Je

ne sais si Diana m'entendit. Pourquoi pas? Il y a tant

3S4 MADMOllELLE BE HAIIAK.

de choiM dai» ce langasv • f^*^' ^'le me retint. Je li regardai , et je crus voir passer un sourire douloureux lur Kl lèvrei, comme un dcliir lur un nuage.

Noua débarquflmM au milieu du peuple agisiant et tumultueui dei geni de mer.

--HiJIm! dit un nieaiotto' qui était debout anr le rlng« en attendant un fardeau , — c'est la galiota du brave Cinci, celle qu'il a doonëe de nés deniers aux panvrea marinier* de Grnaro. liais le brave Cinci n'y eii plus!

— Taia-toi , lui dis^je de manière k couvrir sa voli, et on gliiaant nn sequln dam aa main, Prends les paqnets qu'an va te donner et porte-les ft VÀnnunziala, mais ne parle pai, sur ta tête,

Henreusemeiit, la vague attention de Diana était distraite alors par les loins empresiéa de deut convei^ ses qui l'attendoient depuis le poiot du Jour, et qui n'avoieni tari, les dignes filles, de glorifications sur la piété et sur la salnteié de leur couvent, que depuis qu'elles avolent cm comprendre que Diana étoit folle et qu'elle étoU muette.

Elles marchèrent devant nous en faisant rouler sons leurs doigta agiles les grains polis du rosaire Jusqu'au seuil de la sainte maison. La porte l'ouvrit, et on noni introduisit cérémonieusement dans le parloir.

L'abbesse étoit Françoise. Elle avolt été belle, parmi toutes les belles et Jeunes femmes de l'émigration , et son nom, qui n'est plus écrit que sur une tombe, pauvre Claire!... auffiroit seulEi sa gloire mondaine, si de telles vertus avoieot encore quelque chose de commun

• Oo appelle Nkohtil les habitants d'un quartier de Ventao oceupË par les gem de peine; c'est noire nmtwuri Stlnt-Miirfeau.

TnOISinMB ivKOOF.. .155

nvec la monde. Elle me prit les mains ovee abandon, avec tendresse, quoiqu'il y eûl d'autres sœurs prtfsenles, parce que nous nous élions connus cnranls.

•» Je sais, cher Maxime, dît-elle, tout ce dont notre sœur blen-aimi^o vous est redevable. Vous aurez un jour Tolre r^ompense, mon fils, si vous la cherchez dans le ciel, — Adieu 1

Fendant ce 'temps-là, Diana m'atoit regardé avec plus d'attention, comme si elle apprcnoit seulement à me reconnoilre, et puis elle s'étoit replongée dans sa pensée. Je m'éloignai lenlement.

— maxime ! Maxime I g'écria-t-elle enfin d'une voix nette et forte , adieu , Maxime '. adieu pour jamais !

Au mf me instant , deux portes se fermèrent ; celle ' qui la cloltroit dans cette maison d'asiie et do paix, et celle qui me rejeloil pour y périr au milieu des troubles et des anxiétés de la vie.

Je marchais sous un soleil ardent, sans but et presque sans pensée. Mon front brûloit. Des idées confuses ^enlrecboquoient dans mon esprit ; mes jambes mal affermies se déroboient sous moi. Quand J'arrivai à mon hAlel ordinaire, je tombai d'accablement et de douleur, et je perdis connoissance.

Je passai les trois mois suivants dans les alternaiivcs de délire et d'inertie morale d'une fièvre alaxique. Je n'ai su que depuis et par le rapprochement des dates combien cela devoit avoir duré. Je ne me rappelle rien.

Je me trouvai enfin en état de partir de Venise le 16 juillet. Mes forces éiuienl loin d'être rétablies ; mais j'avois liâte de me soustraire auK cruoltes impressions que tous les objels dont j'élds entouré renouveloienl incessamment dans mon âme. Je sortis à dix heures, quoique l'embarcation no dftt f!lre prête qu'il midi.

356 HADEMOISFXLB DE MARSAN.

Je m'assis , selon moD ancien usage , an devant du café Florian , dans la galerie de la tour, et je demandai du chocolat.

Il y avoil foule h mes cAtés ; on lisoit les journauï avec empressement, et loule l'insouciance que pouTuit ro'iuspirer le profond affoiblissemcnt de mes facullés ne m'cmpScha pas de prêter à ce qui se passoit une vague ailention. Depuis plus de cent jours, à cette époque mémorable où lous les jours fournissoienl une page i l'histoire, j'étois aussi étranger aux événements de la terre que si la trappe de la Torre Maiadetta ne se fût pas rouverte sur moi. Je savois tout au plus, par quelqucs paroles du docteur Fabricius , que les espérances de la libellé étoient à |}eu près perdues pour l'Allemagne comme pour la France , et je m'en souvenois par hasard.

Je jetai donc un regard sur la feuille : c'étoit ieCourrie^r de Triesle de l'abbé Coletli.

On se rapprochoit ù l'euvi pour entendre les dernières lignes du Butielin. J'écoulai.

» La victoire remportée le fi courant à Wagram, par »les armes de l'empereur, dit le lecteur italien avec son » accentuation pittoresque et sa déclamation mimique, »a détruit pour toujours l'espoir des ennemis de la »Fraucc et du genre humain,

«Jamais la magnanimité de S. Al. I. etR. ne s'est ma- « nifesléc avec plus d'éclat que dans celle occasion; elle «a couvert de son indulgence les égarements des peu- »p1es. Les lois ne frapperont que les faciieux.

uLe cliàieau où se rasscmbluieiil les conspiratcnrs , B et qui apiianenoit à Cinci, dit Marins, et surnommé le u Doge de Venise , a été rasé. Ou a trouvé dans les '•souterrains une multitude de cadavres.

i.GtHli^lc

»IIn inràme agenl d'inlrigues nommi^ Fabricius, mais odans lequel on croit recoimoilrc l'illumiaé Hooschxinanii, complice d'Anidt, de i'alm et àc Chasteler, » est parreou i s'échapper jusqu'ici. Ou est à sa pour- » suite.

«La tête du lâche et hypocrite André Hofer est mise »à prix. Ce monstre, couvert de crimes, ne se dérobera »pas au châtiment qui lui est dû.

»Son secrétaire, Joseph Solbiesky, aventurier bohé- « mien, se disant Folonois, a déjà été saisi. Solbiesky est nun bandit rusé, féroce et d'une force peu commune : » il ta sera fait prompte justice. •>

— Solbioskl, dts-je eu moi-même , Solbioski féroce et rusé ! cl les misérables ne savent pas même son nom 1

Je me mordois les poings de rage cl de désespoir. Oh I pourquoi u'étois-jc pas morl à la Torre iîatadetta !

— Attendez , attendez , messieurs , dit le lecteur en souriant ; il y a un petit postscriptum du rédacteur :

0 Ce matin 13 juillet, â dix heures et demie précises, »au bout de la poiute Saint-André, le traître Joseph >> Solbieski a été fusillé en présence d'une population io- >> nombrable; ce misérable a montré quelque courage, n

riN DE MADEMOISELLE DR MARSAK.

— El toi, dit Anastase, ne nous feras-lu pas aussi un conte de revenanls?...

— Il ne tiendrojl qu'à moi, répondis-je; car j'ai été témoin de la plus étrange apparition dont il ait jamais été parlé depuis Samuel ; mais ce n'est pas un conte vraiment! C'est une histoire véritable.

— Bon! murmura le substitut en pinçant les lèvres; y a-til quelqu'un aujourd'hui qui croie ans apparitions ?

— Vous y auriez peut-être cru aussi fermement que moi, rcpris-je, si vous aviez été à ma place.

Ëudoxie rapprocha son lauteuil du mien, et je commençai :

C'étoit dans les derniers jours de 1812. J'élois alors capitaine de dragons en garnison à Gironne , département du Ter. Mon colonel trouva bon de m'envoyer en remonte à Barcelone , oii se lenoit , le lendemain de Noël, un marché de chevauï fort renomma dans toute la Catal(^ne , et de m'adjoindrc pour cette opération deux tieutenauls du régiment, nommés Sergy et Bontratx, qui étoient mes amis particuliers. Vous permettrez, s'il vous plaît, que je vous cnireltenne uu moment de l'un et de l'autre, prce que les détails dans lesquels j'entrerai sur leur caractère ne sont pas entièrement inutiles au reste de mon récit.

369 INES

Sergy Éloit UD de CGS jeunes officiers que nous donnoîenl les écoles, et qui aToienl à raiacre quelques préfeulions, et mCnie quelques antipathies, pour être bien TUS de leurs camarades. Il en avoit triomphé en peu de temps. Sa figure éloit charmanie , ses manières distinguées , son esprit vil et brillant , sa bravoure à toute épreuTe. Il n'éloit point d'exercice dans lequel il n'excellït, point d'art dont il n'eût le goQt et le sentiment, quoique son organisation déUcaie et nerveuse le ren^l plus sensible au charme de la nausique. Un iaslrument qui chantoit sous des doigts habiles, et surtout une beUe vois, le remplissoieni d'un enthousiasme qui se manifestoit quelquefois par des cris et par des larmes. Quand c'étoit uoe Toii de femaie, et que cette femme étoil jolie, ses iraDsporls alloient jusqu'au d<^lire. Ils m'avoient souvent inquiété sur sa raison. Vous jugerez aisément que le cœur de Sergy devoit être fort accessible à l'antoor, et presque jamais, en effet, on ne l'auroit trouvé libre d'une de ces passions violentes dont la vie d'un homme parott dépendre; mais l'heureuse exaltation de sa sensibilité le défendoit elle-même contre ses excès. Ge qu'il foUoit à cette âme ardente, c'étoit une âme ardente comme elle, avec laquelle elle pût s'associer et se confondre; et bien qu'il crût la voir partout, il ne l'avmtjusqne-U reuconlrée nulle part. Il résultoitdeU que l'idole de la veille, dépouillée du prestige qui l'ivoit divinisée, n'éloit plus qu'une femme le lendemain, et que le plus passionné des amanls en étoit aussi le plus mobile. Pendant ces jours de désabusement , où il retomboît de toute la hauteur de ses illusiws dans l'humiliante conviction de la réalité, il avoit coutume de diie que l'objet inconnu de ses vœux et de ses espérances u'babitoit pas la terre; uuis il le cherchmt eu-

DE tA8 SIERRAS. 363

core, sauf ï se tromper encore comme ilavoilfak mille fois. La dernière erreur de Sei^y avoil fié prodoite par une petite chantense assez médiocre, allachée i la troupe de Bascara qui venoit de quitter Gironne. Dcui jours entiers, la virtuose avott occupé les pins liantes régions de l'Olympe. Deox jours avoient suffi à l'en faire descendre au rang dea plus simples mortelles. Sergy ne s'en souvenoit plus.

Arec celte irritabilité de senliment , il éloil impossible que Sergy n'eût pas beaucoup de penchant pour le merveilleux. 11 n'y avoit pas de région où ses idées s'égarassent plus vulonlieri. SpiritualLste par raisonnement ou par éducation, il l'étoit bien davantage par imagination ou par instinct. Sa foi dans la maîtresse imaginaire que le monde des esprits lui avoit réservée n'étoit donc pas un simple jeu de ta fantaisie : c'éioil le sujet favori de ses rêveries , le roman secret de sa pensée , une espèce d'énigme gracieuse et consolante qui le dédommageoit du fâcheux retour de ses essais inutiles. Loin de me révolter contre celte chimère , quand le hasard la ramenoit dans la conversation , je m'en étoii servi plus d'une fuis avec succès pour combattre ses désespoirs amourcus, qui se renouveloient tous les mois. En général, c'est une chose assez bien entendue pour le bonheur, que de se réfugier daos une vie idéale, quand on sait au jusie ce que vaut celle-ci.

Bouiraix faisoit avec Ber^y le contraste le plus parfait. C'étoit uu grand et gros garçon, plein, comme lui , de loyauté, d'honneur, de bravoure, de dévouement i ses camarades; mais sa figure étoit fort commune, et son esprit ressembloit à sa ligure : il ne connoissoit que par ouï-dire l'amour moral, cet amour de téie et de cœur qui trouble ou embellit la vie, et il le regardoit

comme une inieiittoii des romanciers eldes poètes, ijui n'a jamais existé que dans les livres. Quant à l'amour qu'il savoit comprendre, il en faisoil quelque usage dans l'occasion, mais sans lui donner plus de soins et de temps qu'il n'en mérite. Ses loisirs les plus doux étoient pour la table, où il éiott le premier assis, et qu'il quittoit toujours le dernier, h moins que le vin ne manquât. Après un beau fait de guerre, le vin étoit la seule chose de ce monde qui lui inspirât quelque enthousiasme. Il ea parloit avec une sorte d'éloquence, et il en bnvoit beaucoup sans en boire jusqu'à l'ivresse. Par une faveur parliculière de son tempérament, il n'étoil jamais tombé dans cet état grossier qui rapproche l'homme de la brute ; mais il faot convenir qu'il s'endormoit à propos. ÎA vie intellectuelle se réduisoit, pour Boutrak, à un très-petit nombre d'idées sur lesquelles il s'éioit fait des principes invariables, ou qu'il éloit parvenu à exprimer par des formules absolues, fort commodes pour le dispenser de discuter. La difficulté de prouver quelque chose par une suite de bons raisonnements l'avoit déterminé â tout nier. A toutes les inductions tirées de la foi ou du sentiment, il répondait par deui mots sacramentels, accompagnés d'un haussement d'épaule: fanatisme et préjugé. Si on s'obsiinoit, il penchoit sa tête sur le dos de sa chaise , et ponssoit un sifflement aigu dont la tenue duroit autant que l'objection , et lui épargnoit l'embarras de l'entendre. Quoiqu'il n'eût jamais lu deux pages de suite, il croyoit avoir lu Voltaire, et même Piron , qu'il regardoit comme un philosophe : ces deux beaux esprits éioient ses autorités suprêmes; etVuttima ratio de toutes les controverses auxquelles il daignoit prendre part se résumoii dans cette phrase triomphante : Voyez d'ailleurs ce qu'ont

Coo«;Ic

dit Voluîre et Piron I l'aliercaiion finissoîl ordtnaircmeal h, et il en remportoit l'honneur, ce qui lui avoil valu dans son escadron la réputation d'un cicellcnt lo- . gicien. Avec lou[cela,Boutr3ixétoit un bon camarade , et l'homme de l'arniée , sans contredit , qui se connoissoit le mieux en chevaux.

Comme nous nous proposions de nous remonter nous-mSmes, nous diions convenus de nous servir, pour notre voyage h Barcelone, de la voie des arriéres, ou voituriers, qui abondent à Gironne; et la facilité d'en trouver nous avoit inspiré une confiance qui faillit êire trompée. La solennité du 2^ au soir, et le marché du surlendemain, attiroient, de tous les points de la Cata%ae , une quantité innombrable de voyageurs, et nous avions précisément attendu à ce jour-là pour nous procurer le véhicule nécessaire. A onze heures du matin, nous cherchions encore un arriéra , et il ne nous en resloit exactement qu'un seul en espérance, quand nous le rencontrâmes à sa porte en disposition de partir.

— Malédiction sur ta cariole et sur tes mules I s'l'cria Boutraix, excédé de colore, eu s'asseyant sur une borne. Que tous les diables d'enfer, s'il y en a , se déchaînent sur ton passage, et que Lucifer lui-même le donne le couveri! Nous ne partirons donc pas!...

Varriero se signa, et recula d'un pas."

— Dieu vous ait en sa sainte garde , maître Dstevan, repris-je en souriant. Avez-vous des voyageurs?

— Je ne peux pas dire positivement que j'aie des voyageurs, répondit le voiturier, puisque je n'en ai qu'un, le seigneur Bascara, régisseur et gracioso de . la comédie, qui va rejoindre sa troupe à Barcelone, et qui étoit resté en arrière pour accompagner les ba-

gages, c'est -a-dire celte malle bourrée de nippes et de chiiïons, qui ne feroit pas la charge d'un âne.

— 'Voilà qui est pour le mieux, maître EslevanI Vulre voiture esi à quatre places, et le seigneur Bascara nous permettra Toloniiers de payer les trois quarts du voyage , qu'il sera libre d'ailleurs de porter tout entier en compte à son directeur. Nous lui garderons le secret. Prenez b peine de lui demander s'il vent bien nous autoriser à l'accompagner?

Bascara n'hésita qu'autant qu'il le falloit pour trouver moyen de donner h son consentement l'apparence d'un procédé obligeant. A midi nous étions partis de Gironne.

La matinée avait élé aussi belle qu'on pût la désirer pour la saison; mais à peine eûmes-nous dépassé les dernières maisons de la ville, que les blanches vapeurs qui flottaient, depuis le lever du soleil, au sommet des collines, en draperies molles et légères, se développèrent avec une rapidité surprenante , cmbrassËrcnt tout l'horizon, et nous pressèrcut de toutes paru comme une muraille. Bientôt elles se résolurent en pluie mêlée de neige, et d'une extrême Qnesse, mais ù intense et si pressée, qu'on auroit cru que l'atmosphère étoit convertie en eau , ou que nos mules nous avoient entraînés dans les bas-fonds d'un fleuve heureusement perméable à la rcspiratioa. L'élémeui équivoque que nous parcourions avoit perdu sa transparence, au point de nous dérober les iisiËres et les points les plus rapprochés du chemin ; notre conducteur lui-même ne s'assuroit de le suivre qu'en le sondant à tout moment du regard et du pied , avant d'y engager son équipage , et ces essais , sauvent répétés , retardoient de plus en plus notre marche. Les gués les

DE LAH SIEBnAS. 367

plus commodes avoient d'ailleurs asses grossi en quelques heures, pour devenir périlleux, et Bascara n'en traversojt pas un sans se recommander à saint Nicolas , ou à saint Igmce, patrons des navigateurs.

— J'ai réellement peur , dit Scrgy en souriant, que le ciel n'ait pris au mot la terrible imprijcation dont Boutraix a ce matin accueilli le malheureux arriéra. Tous les diables de l'enfer semblent s'être déchaînés sur notre passage, comme il l'avoit souhaité, e( il ne nous manque plus que de souper avec le démon en personne , pour voir son présage accompli. Il est fâcheux, vous en conviendrez, de subir les conséquences de celte colère impie !

— Bon, bon, répondoit Boutraix en se réveillant à demi. Préjugé! superstition! fanatisme!

£t il se rendormoit aussitûl.

La route devint un peu plus sûre qumd nous fûmes parvenus aux grèves rocheuses et solides de la mer; mais la pluie, ou pluldt le déluge au travers duquel nous nagions si péniblement , n'avoit point diminué. Il ne sembla tarir que trois heures après le coucher du soleil, et nous étions encore fort loin de Barcelone. Nous arrivions à Maltaro, où nous résolûmes de coucher, dans l'impossibilité de faire mieux, car noire attelage Otoit excédé de fatigue; il eut cependant à peine tourné pour s'introduire dans la vaste allée de l'auberge, que l'arriéra vint ouvrir notre portière, et nous aiinonça d'un air iriïte que ta cour étoiL déjà euc«mbrée de voitures qu'on ne pouvoit héberger.

— C'est une fatalité, ajouta-t-il , qui nous poursuit dans ce voyage de malbeur l 11 n'y a de logement vacant qu'au château de Gbismondo.

— Voyons, dis-je en m'élaiiçant de la chaise, s'il

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faul nous ri^oudrc à bivouaquer dauB une des citi^ les plu9 bospiialicTcs de l'Espagoe; ce seroit une rude e\- IrémitO après un voyage aussi pénible.

— Seigneur uTGcier, répondit un mulclier qui fumoit son cîgavro, indolemment adossé contre le montant de la porte , vous ne manquerez pas de compagnons dans votre disgrâce , car il y a plus de deui heures qu'on refuse tout le monde dans les auberges et dans les maisons particulières, où les premiers venus ont trouvé à s'abriter. Il n'y a de logement vacant qu'au château de Gbismondo.

Je connoissois depuis long-iemps cette manière de parler, familière au peuple en pareille occasion; mais jamais son retour fastidieux n'avoit importuné plus désagréablement mon oreille.

Je me fis jour toutefois jusqu'auprès de l'hôtesse, à travers une tumultueuse cohue de voyageurs, à'arrie- Tos , de mules et de palefreniers , et je parvins à tourner sur moi son attention, en frappant rudement je ne sais quel ustensile d'airain , du pçmmeau de mon épée.

— Une écurie, une chambre , une table bien servie, m'écriai-je de ce lou impérieui qui nous réussissoit d'ordinaire, et tout cela sur-le-champ l c'est pour le service de l'empereur 1

— Ehl seigneur capitaine, répliqua-t-elle avec assurance, l'empereur lui-même ne trouveroit pas dans toute mon hôtellerie une place où se tenir ass'is! Des vivres et du vin, tant qu'il vouspbira, si vous êtes d'humeur i souper au grand air, .car il n'est, grâce â Dieu, pas difficile de s'en pourvoir, dans une ville telle que celle-ci; mais il n'est pas en ma puissance d'élai^ir la maison pour vous recevoir. Sur ma foi de

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chrétienne , il n'y a de logement vacant qu'au château....

— La peste soit des proverbes eLdu pysdeSanchoI inierrompis-jc brusquement. Passe encore si ce château maudit exisloil réellement quelque part, car j'aimcrois mieux y psser la nuit que dans la rue.

— N'est-ce que cela? reprit-elle en me regardant fixement. C'est qu'en vérité vous m'y faîtes penser! Le château de Ghismondo n'est pas à plus de trois quarts de lieue d'ici , et on y trouve en effet des logements ouverts eu tout temps. Il est vrai qu'on profile peu de cet avantage, mais vous n'Ctcs pas hommes, vous autres François, à céder un bon g!te au démon. Voyez si cela vous convient , et votre voiture va être chargée de tout ce qui est nécessaire pour vous faire passer la nuit joyeusement, si vous ne recevez quelque fâcheuse visite.

— Nous sommes trop bien armés pour en redouter aucune, répondis-je; et quant au démon lui-même, j'en ai entendu parler comme d'un convive assez agréable. Avisez donc à nos provisions, ma bonne mèrel Des rations pour cinq, dont chacun mange comme quatre , du fourrage pour nos mules, et un peu trop de vin, s'il vous platt,car Boutrais est avec nous...

— Le lieutenant Boutraii! s'écria -telle en rapprochant ses mains étendues , ce qui est , comme tout In monde le sait, une exclamation en gestes: Mozo , deux paniers de douze, et vrai rancio.'...

Dix minutes après, l'intérieur du coche étoit transformé en office de bonne maison , et si planlureuscment garni , qu'on n'y auroit pas introduit le plus exigu de nos voyageurs ; mais , ainsi que je l'ai dît , le temps , qui n'avoit pas cessé d'être menaçant, paroissoit du

motni apaisé pour un DHHnent. Nous n'hésitâmes pu i

faire le chemin à pied.

— Où allons-nous, seigneur capilaineT dit Yarriero surpris de ces préparatifs.

— Od irions-nous , mon pauvre Esteran , si ce n'éloit à l'endroit que vous-même aviei indiqué I Au chilean de Ghismondo , probablement.

— Au château de Gbismondol Que la bienheureuse Vierge ut pilîé de nous I Mes mules elles-mêmes n'oseroienl entreprendre ce voyage 1

— Elles le feront cependant, repartis-je en loi glissant dans la main une pincée de piécettes, et elles seroat dédommagées de cette dernière fatigue par une réfectiui copieuse. Pour voue, mon cher camarade, il y a li-dedans trois bouteilles de vieux vin de Palamos dont TOUS me direz des nouvelles. Seulement , ne perdons point de temps, car nous sommes presque à jeun les uns et les autres, et, d'ailleurs, le ciel commence furieusement à se brouiller.

— Au château de Ghismondo, répéta Umentablemenl Bascara. Savez-vous, mes seigneurs, ce que c'est qoe le château de Ghismondo T Personne n'y a jamais pénétré impunément, sans avoir fait un pacte préalable avec l'esprit de malice, et je n'y mettrois pas le pied pour ta charge des gaUons, Non, vraiment, je n'irai pas!.,,

— VoQsirez, sur mon honneur, aimable Bascara, reprit Bootraiz en le ceignant d'un bras vigoureux. Siéroit-il à un généreux Castillau , qui exerce avec gloire une profession hbérale, de reculer devant le plus inepte des préjugés populaires? Ah ! si Voltaire et Piron avoi^t été traduits en espagnol, comme ils devroient l'être dans toutes les langues du monde, je po scrois pas eu

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