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peiae de vous proaver que le diable dont on vous fait peur GSl UQ épouvaDlail de vieilles femmes, inventé au profit des moines par qnelque méchant buveur d'eau de lbéol(^ien; mais je vous ferai loucher cela au doigt quand nous aurons soupe, car j'ai l'estomac trop vide et la bouche trop sècbe pour soutenir avec avantage, A l'heure qu'il est, une discussion philosophique. Marchez donc , brave Bascara , et soyez assuré de trouver toujours te lieulcnani Boulraix entre le diable et vous , s'il éloit assez téméraire pour vous menacer de la moindre offense. Mordieu 1 il feroit beau voir I
Nous nous étions engagés , en parlant ainsi , dans le chemin raboieux et haché de la colline, au bruit des hélas! sanglotants de Bascara, qui marquoit chacun de ses pas d'une des effusions des psaumes ou d'une des invocations des litanies. Je dois convenir que les mules elles-mêmes, ralenties par la fatigue et par la faim, ne se rapprochoient du but de notre équipée nocturne que d'une allure maussade et rechignée, s'arréiani de temps en temps , comm« si elles avoient attendu un contreordre salutaire , et retournant piteusement one léte abattue vers chaque toise de la route qu'elles achevoient de parcourir.
— Qu'est-ce donc , dit Sei^, que ce château de fatale renommée qui inspire à ces bonnes gens une terreur si sincère et si profonde? Un rendez-vous de revenants , peut-être î
— Et peut-eire, lui répondis-je tout bas, un repaire de voleurs ; car le peuple n'a jamais conçu de superstition de ce genre qui ne fût fondée sur quelque motif légitime de crainte. Mais , à nous trois , nous avons trois épées , trois paires d'excellents pistolets , des munitions pour recharger ; et , outré son couteau de chasse ,
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VafiHei'o est certainement tuuoi, suivant l'usage, d'un bon ganivet de Valence.
— Qui ne sait ce que c'est que le chSieau de Ghisinondo? murmura Estcvan d'une Toix déjà émne. Si ces illustres seigneurs sont curieux de l'apprendre, je suis en clat de les satisfaire , car feu mon père y est eulnS. C'étoit un brave celui-là! Dieu lui pardonne d'avoir un peu trop aimé à boire 1
— Il n'y a pas de mal , huerrompit Boutraix. Que diable vit donc ion përè au château de GhismondoT
— Itaconte-nous cette histoire, reprit Sergy, qai aurait donné la partie de plaisir la plus rafQaée pour un conte fantastique.
— Aussi bien, après cela, répliqua le muletier, leurs seigneuries seront libres de retourner, si elles le jugent à propos. — Et il poursuivit :
« Ce malbeureus Ghismondo, dit-il, — et, se reprenant aussitôt comme s'il craignoit d'avoir été entendu par quelque témoin invisible , — « malheureux en effet, coniinua-t-il , pour avoir attiré sur lui l'inexorable colère de Dieu , car je ne lui veux d'ailleurs aucun mal!... Ghismondo étoil à vingt-cinq ans le chef de l'illustre famille de Las Sierras , si renommée en uos chroniques. Il y a de cela trois cents ans, ou à peu prés; mais l'année au juste est mentionnée dans les livres. G'étoît un beau et brave cavalier, libéral, gracieux, iong-lemps bien venu de tous, mais trop encbii à de mécliaïUes compagnies , et qui ne sut pas se conserver dans la crainte et dans le respect du Seigneur, si bien qu'il se ût un mauvais bruit dans ses déportemenis , et qu'il se ruina presque entièrement par ses prodigalités. C'est alors qu'il fut obligé de chercbcr un
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asile dans le chàieau où vous avez résolu fort imprudcminent, référence gardée, de passer la nuit pruchaioc, et qui éloit le seul débris de son riche patrimoine. Content d'échapper dans cette reiraite à la poursuite de ses créanciers et à celle de ses enucmis qui ne laissoient pas d'être fort nombreux , parce que ses passions et ses débauches avoient porié le trouble dans beaucoup de familles, il acheva de la fortifier, et il s'y confina pour le reste de ses jours , avec un éctiycr d'atissi mauvaise vie que lui , et un jeune page dans lequel la corruption de l'âme avoit devancé les années ; leur maison se composa seulement d'une poignée d'hommes d'armes qui avoient pris part A leurs excès, et dont l'unique ressource éloit de s'associer l» leur J'oriune. Une des premières expéditions de Ghismondo eut pour objet de se procurer une compagne, et, semblable à l'infAine oiseau qui souille son nid, ce fut dans sa propre famille qu'il choisit sa propre victime. Quelques-uns disent cependant qu'Inès de Las Sierras, c'iitoit le nom de sa nièce , souscrivit en secret à son enlèvement. Qui pourra jamais expliquer les mystères du cœur des femmes î
» Je vons ai dit que ce fut là une de ses premières expéditions , parce que l'histoire lui en attribue beaucoup d'autres. Les revenus attachés à ce rocher, qui semble avoir ëlé frappé , de tout temps, de la malédiction céleste , n'auroient pas suffi à ses dépenses , s'il n'y avoit suppléé par des impôls levés sur les passants , et que l'on qualifie de vols de grand chemin , quand la perception n'est pas exécutée par de grands seigneurs. Les noms de Ghismondo et de son château devinrent eu peu de temps redoutables. «
— N'est-ce que celaî dit Boutraix. (Je iiue tu viens
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de dire est partout. C'étoit ud des résultats nécessaires de la féodiliié, une des suites de la barbarie, dans ces siècles d'ignoraace et d'esclavage I
« Ce qui lue reste à vous raconter est un peu moins commun , reprît l'arriero. La douce Inès , qui avoit reçu une éducation chrétienne , fut tout-â-conp, à pareil jour qu'aujourd'hui , éclairée d'un brillant rayon de la grâce. K l'instant oCi l'heure de minuit Tient rappeler aux fidèles la naissance du Sauveur, elle pénétra, contre son usage , dans la salle des banquets , où les trois brigands , assis devant le foyer, s'étourdissoient sur leurs crimes dans les excès d'une oi^ie. Ils étoieat à moitié ivres. Animée par la foi , elle leur peignit eu vives paroles [a méchanceté de leurs actions, et les châtiments éternels qui en seroienl la suite ; elle pleura, elle pria, elle s'agenouilla devant Gbismondo, et, sa blanche main étendue sur ce cœur qui naguère encore avoit battu pour son amour, elle essaya d'y rappeler quelques sentiments humains. C'étoii, mes seigneurs, une entreprise au-dessus de ses forces , et Gbismondo, excité par ses barbares compagnons, lui répondit d'un coup de poignard qui lui perça le sein. »
— Le monstre ! s'écria Sei^y, aussi ému que s'il avoit enleodu le récit d'une histoire véritable.
« Cet Incident horrible , continua Estevan , ne ra~ battit rien de la licence et de la joie accoutumées. Les trois convives conlinuërenl il boire e( à chanter d(S chansons impies , en présence de la jeune Aile morte; et il éloil trois heures du matin , quand les hommes d'armes , aveitis par le silence de leurs maîtres , pénétrèrent au lieu du festin pour relever quatre corps étendus dans des flots de sang et de vin. Ils emportèrent
sans aourciiler les trois ivrognes dsDS Icnrs lits , et l« cadavre dans son liaceul.
» Mais la vengeance céleste, poursuivit Eslevan après une pause assez solennelle, mais l'infaillible justice de Dieu n'avoit pas perdu ses droiis. A peine le sommeil eut commencé i dissiper les vapeurs qui obscurcissoient la raison de Ghismondo, qu'il vit Inès entrer dans sa chambre à pas mesurés, non pas belle, frémissante d'amour et de volupté , et vêtue comme autrefois d'un tissu léger qui allait tomber ; mais pile , ensanglantée, traînant le long babit des morts, et déployant yen lui une main flamboyante qu'elle vint imposer lourdement sur son cœur, i l'endroit même qu'elle avoil inutilement pressé quelques lieures auparavant, lié par une puissance irrésistible, Ghismondo tenta en vain de se soustraire b l'effroyable apparition. Ses eObrts et sa douleur ne purent se manifester que par quelques gémissements sourds et confus. L'implacable main resloit clouée à sa place, et le cœur de Ghismondo brflloit, et il brûla ainsi jusqu'au lever du soleil, où disparut le fantôme. Ses complices reçurent la même visite et subirent le même supplice.
■ Le lendemain , et tous les lendemains qui Le suivirent pendant une année presque éternelle, les trois maudits se trouvèrent au jour en s'interrogeant du regard sur le songe qu'ils avoieot fait, car ils n'osoient se parler; mais la communauté du péril et du gain les appeloil bientôt à do nouveaux crimes ; la licence de la nuit les appeloit h de nouvelles orgies qu'ils prolongeoient davantage, parce que le sommeil leur étoii redoutable; et l'heure du sommeil arrivËo, la main vengeresse les brûloil toujours.
» Revint enCn l'anniversaire du 2A décembre ( c'est
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aujourd'hai , mes seigneurs 1 ) , et le repas du soir tes réuiiissoit comme d'ordinaire h la clarté d'un foyer ardent, quand l'heure de la rMemplion sonnoil a Mallaro pour convoquer les clirétieus à ses solennités. Toul-à-coup une voix s'élève dans la galerie du château : Me voila , crioit [nés ! c'éloit elle. Ils la virent entrer, rejeter son drap funËbrc, et s'assedr parmi eux dans ses plus riches atours. Saisis d'élounement et de terreur, ils la virent manger du pain et boire du vin des vivants; on dit même qu'elle chanta et qu'elle dansa , suivant la coutume du passé , mais tout-à-coup sa main flamboya comme dans les mystères de leurs songes, et toucha au cœur te chevalier, l'écuycr et te page. Alors tout fut fini pour cette vie passagère, car leur cœur calciné avoit fini de se réduire en cendres, et il ne renvoya plus de sang i> leurs veines. Il élott trois heures du malin quand les hommes d'armes, avertis par le silence de leurs maîtres, pénétrèrent, suivant l'usage , au lieu du festin ; et cette fois-U , ils remportèrent quatre cadavres. Le lendemain , personne ne se réveilla. »
Ser(^ avoit paru prolondément préoccopé pendant tout le récit , parce que les idées qu'il faisoit naitre se rapportoient à la matière ordinaire de ses rêveries; Boutraix poiissoit de temps à autre un soupir expressif, mais qui n'exprimoit guère que l'impatience et l'ennui; le comédien Bascara murmuroit entre ses dents quelques paroles inintelligibles qui sembloient brodor sourdement une basse monotone et mélancolique sur ce roman lugubre de l'arriero, et un mouvement souvent renouvelé de sa main me Qt soupçonner qu'il défiloit les graius d'un rosaire. Quant h moi , j'admirois ces lambeaux poétiques de la tradition qui venoient se coudre
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natarellemcnt au récit d'un homme simple, et lui prêter des couleors que l'imaginaiioa éclairée par le goût ne dédaigueroit pas toujours.
t — Ce n'est pas tout , reprit Eslevan , et je vous prie de m' écouler un moment encore avant de persister dans voire dangereux projet. Depuis la mon de Ghisraondo et des siens, son détestable repaire, devenu odieux â lous les hommes, est resté eu partage au démon. La roule même par laquelle on y arrive a été abandonnée , comme vous pouvez vous en apercevoir. On sait Seulement , à n'eu pas douter, que tous les ans, le 2à décembre à minait (mes seigneurs, c'est aujourd'hui , et ce sera tout à l'heure), les croisées du vieil édifice s'illuminent subitement. Ceux qui ont osé péné< Irer dans ces terribles secrets savent qu'alors le chevalier, l'êcuyer et le page reviennent du setn des morts prendre place à l'orgie sanglante. C'est l'arrêt qu'ils ont h subir jusqu'à la consommation des siècles. Un peu plus tard entre Inès, dans son linceul qu'elle dépouille pour étaler sa toilette accoutumée, Inès, qui boit et mange , qui chante et danse avec eux. Quand ils se sont bercés quelque temps dans le délire de leur folte joie, imaginant, à chaque fois , qu'elle ne doit jamais cesser, la jeune fille leur montre sa blessure encore ouverte , les touche au cœur de sa main cnllaniméc , et retourne aux Icux du purgatoire après les avoir rendus h ceux de l'enfer ! >>
Ces derniers mots tirent partir Boutraix d'un éclil de rire convuUif qui lui ôta un instant la respiraiion.
— Que le diable t'emporte! s'écria-t-il en frappant
Varriero sur l'épaule d'un coup de poing rudement
amical ; j'ai failli être ému de ces sornettes que tu
racontes d'ailleurs assez bien ; et je me sciilois troublé
comme un sot, quind l'enfer et le purgiloire m'ont rendu ï moi-même. Préjugés, mon Caialanl préjngéB d'eofaat qu'on épouvante itoq des masques! Vieilles fables de la superstition qui n'ont plus de crédit qa'en Espagne 1 Tu verras , tantAl , si la peur du diable m'empËche de trouver le via bon (et , par parenthèse , cela me rappelle que j'ai soif). Presse donc tes mules, s'il le plaît ; car, pour voir le souper plus promptement servi , je portcrois un loast ï Saian lui>niËme.
u — C'étoient les propres paroles de mua për« dans une partie -de débauche qu'il fit à Matlaro avec des soldats comme lui, dit l'arriero, Commo on dcmandoit encore du vin au œatlre do la Posada :
— Il n'y en a plus qu'au château de Ghismondo, répondit-il.
— J'en aurai donc, répliqua mon père, qui étoit alors impie comme un gavacbe ; et , par le saint corps de Dieu! j'en aurai, quand Satan dcvroit le verser. J'irai. — Tu n'iras pat! Oh! qne lu n'iras pasi.... — J'irai , répliqoa-t-il avec un blasphème plus exécrable encore; et il s'obstina si bien qu'il y alla. »
' — A propos de ton père , dit Sergy , tu avots oublié la question de Boulraix. Que vit-il de si effrayant an château de Ghismondoî
« — Ce que je vous ai dit, mes nobles seigneun Après avoir parcouru une longue galerie de tableaux fort anciens, il s'arrêta au seuil de ta salle des banquels; et, comme la porte étoit ouverte, il y jeia un regard assez assuré. I^s damnés étoient à table, et Inès leur niontroit sa plaie sanglante. Ensuite elle dansa , et chacun de ses |>as la rapprochoit de l'endroit où il éloit placé. Son coeur se brisa toul-&-coup A l'idée qu'elle venoit le pi'endœ. Il tomba de son haut comme
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un corps mort, et ne revint â lui que le lendemain sur le senii de l'église paroissiale. ->
— Où il s'éioit endormi la teille, reprit Boulraix , parce que le vin qu'il avoit bu l'empêcba d'aller plus loin. Rêve d'ivrogne , mon pauvre Ëstetan I Que la terre lui soit aussi l^ère qu'il l'a trouvée souvent mO" bilo et chancelante sojis ses pas I Mais cet infernal cliikteau, n'y arriverons-nous jamais?
« — Nous y sommes, répondit l'aiiHeco en arrêtant ses mules, ■
— II étoit temps , dit Sei^y ; voilà la tourmente qui commence, et (chose étrange dans celte saison) j'ai entendu gronder k tonnerre deux ou trois fois,
n — On l'entend toujours , à pareille époque, auprès du château de Ghismoudo» répliqua Varriero, ■
Il n'avoil pas fini de parler qu'un éclair éblouissant déchira le ciel , et nous mmitra les blanches murailles du vieux casiel , avec ses tourelles groupées comme un troupeau de spectres , sur une immense plate-fornic d'un roc uni et glissant.
La porte principale paroissoit avoir été fermée longtemps; mais les gonds supérieurs avoient fini par céder à l'aciion de l'air et des années , avec les pierres qui les soutenoient; et ses deus battants , reUmibés l'un sur l'autre , tout roiigés par l'humidité et tout mutilés par le vent , surplomboient , prêts à crouler , au -dessus du parvis. Nous n'eâmes pas de peine à les abattre. Dans l'inicrvalle qu'ils avoient laissé en se séparant vers leur base, et où le corps d'un homme auroit eu peine à s'iiitroduire, s'étoienl amassé:! quelques débris du cintre et de la voûte qu'il fallut écarter devant nous. Les feuilles robustes d'aloës qui s'éloient fait jour dans leurs iU' tersticea , tombèrent ensuite sous i)(b épées , et la voi^
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ture pnira dans la vaste altfc dont les dalles n'avoient pas gémi sons le passage d'une roue depuis le règne de Ferdinand-le-Calholique. Nous nous hâtâmes aktrs d'allumer quelques-unes des torches dont nous nous étions munis â Klatlaro, et dont la flamme , nourrie par un courant impéiueui, résista heureusement aux battements d'ailes des oiseaux nocturnes qui s'enfuyotent de toutes les fentes du vieux bâtiment en poussant des cris lamenubles. Cette scène , qui avoit , en vérité , quelque chose d'extraordinaire et de sinistre , me rappela involontairement la descente de don Quichotte dans la caverne de Montésinos; et l'obserratiou que j'en fis en riant auroit peut-être arraché un sourire à Varriero et à Bascara lui-même , s'ils avoient pu sourire encore-, mais leur consternation augmentoil à chaque pas.
La grande cour s'ouvrit enfin devant nous. Sur sa gauche s'étendoit un large auvent qui servoil de toit i une espèce de hangar , destiné autrefois i protéger , contre l'inlcmpérie des saisons, les chevaux du châtelain , comme l'attestoicnt des anneaux de fer placés, de distance en distance, â la muraille. Nons nous réjouîmes â l'idée d'y remiser commodément notre équipage; et cette pensée parut égayer jusqu'au souci d'Estevan , qui s'occupoil, avant toutes choses, du bien-être et du repos de ses mules. Deux torches , fortement fixées â des crampons qui paroissoieni préparés pour elles, jetèrent sur cet abri une lumière réjouissante; et le fourrage, dont nous avions chargé le derrière de la voiture, splendidement étalé devant l'attelage harassé de jeûne et de travail, lui rendit un air de gaieté qui faisoit plaisir à voir.
— Ceci est au mieux, mes seigneurs, dit E^vin un
peo rassuré; je comprends que mes mules puissent passer ici Ja nuit ; et il y a un proverbe qui dit : » Que le muletier est bien partout ou peuvent loger ses mules. » S'il vous plaît de me laisser quelques vivres pour souper à côté d'elles , je crois pouvoir vous en répondre jusqu'à demain ; car je crains moins les démons de l'écurie que ceux du salon. Ce sont d'assez bons diables que l'accoutumance nous a rendus familiers , à nous autres arriéres , et dont la iDaligojté se borne à mêler les crins des cbcvaus, ou à les étriller à rebrousse-poil. Quant à nous , pauvres gens que nous sommes , ils se contentent de nous pincer assez serré pour que la marque en reste pendant une semaine, sous la forme d'une tache jaune que toute l'eau du Ter ne laveroit pas ; de nous donner des crampes qui retournent le mollet sur l'os de la jambe, ou de se coucher pesamment sur noire estomac en riant comme des fous. Je oie sens homme à braver tout cela, moyennant la grâce de Dieu et les trois bouteilles de vin de Palamos que le seigneur capitaine m'a promises.
— Les voilà , lui dis-je en l'aidant à décharger la voilure , et , de plus , deux pains et un quartier de brebis rôtie. Maintenant que la cavalerie et le train sont logés, allons pourvoir là-haut à l'étape des fantassins.
Nous enflammâmes quatre torches, etnons nous engageâmes dans le grand escalier , à travers les débris dont il étoit obstrué partout, Bascara placé entre Sei^y et Boutraix , qui l'encourageoieni de leur parole et de leur exemple , et faisant céder la peur à ta vanité , si puissante sur une âme espagnole. J'avouerai que celle incursion sans périls avoit cependant quelque chose d'aventureux et de fantastique dont mon imagination étoit secrètement flattée, et je puis ajouter qu'elle pré-
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seMoil des difficnllés propres i exciter notre ardeur. Unepanie des ninrailles avoit croula! çà ellà, el dressé devant nous en vingt endroits dilTérenls autant de liarricades accidentelles qu'il falloil tourner ou franchir. Des planches , des solives, des poutres lotit entières, tombas des parties supérieures de la charpente , se croisoienl et s'impliquoieiit en tous sens sur les degr& rompus dont les éclats anguleux se hérissoient sons nos pieds. Les vieilles croisées qui avoient donné du jour au vestibule et aui degrés étoient depuis long-temps tombées, arrachées par les orages , et nous n'en reconnolssions les vestiges qu'au bruit des vitres déjà brisées que la semelle de nos bottes faisoit craqueter. Un vent impétueux , chargé de neige , s'iotroduisoit avec d'horribles sifflements à travers l'espace qu'elles avoient abandonné en s'abaitaot d'une pièce , un ou deux siècles auparavant ; et la végétation sauvage dont la tempête y avoit jeté les semences , ajoutoit encore aux embarras de ce passage et à l'horreur de cet aspect. Je pensai , sans le dire , que le cœur d'un soldat serait porté d'un élan plus facile et plus naturel à l'attaque d'une redoute ou à Tassant d'une forteresse, Nous arrivâmes enhii au palier du premier étage, et nous reprimes haleine un moment.
A notre gauche s'ouvroit un corridor long, étroit et obscur, dont nos torches, pressées i l'entrée, ne purent éclaircir les ténèbres. Devant nous étoit la porte des appartements , ou plutôt elle n'y éloit plus. Celte nouvelle invasion ne nous donna que la peina d'entrer , la torche au poing , dans une salle carrée qui avoit dû recevoir les hommes d'armes. Nous en jugeâmes du moins ainsi â deux rangs de hanquetleg délabrées qui la garnissoient sur toutes ses faces , et à quelques lro|d)ées
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d'armes communes , à demi rongées par la rouille , qui pendoient encore à ses parois. Nous la iraversSnies eu faisant rouler sous nos pieds quatre ou cinq tronçons de lances et autant de canons d'escopetle. Elle aboutissoit cil relour d'i^querre à une galerie beaucoup plus ëlendoe en longueur, mais d'une largeur médiocre, dont le côté droit éloit percé de croisées ïides comme celles de l'escatier , et auxquelles bailoicnt à peine encore les restes d'un chambranle pourri. Le plancher de cette partie du bStiment avoit êlé tellement dégradé par les influences de l'atmosphère et par la chute de la pluie, qu'il abandonnoit tontes ses mortaises, et qu'il ne prolongeoit plus vers le mur extérieur qu'une frange mince et déchirée. Dans cette direction , ou le senloit fléc^iir et se relever aïec une élasticité suspecte , et le pied s'y engageoit comme dans une poussière compacte qui ne demande qu'à céder. D'espace en espace, les parties les moins solides commençoient à s'écailler en compartiments bizarres et béants, que la marche d'un curieux plus téméraire que moi n'auroit pas sondés impunément. J'entraînai brusquement mes camarades vers la muraille de gauche , oii le passage paroissoit moins hasardeux. Elle Ëtoit garnie de tableaux.
— Aussi vrai qu'il n'y a pas de Dieu , ce sont des tableaux , dit Bouiraii. L'ivrogne qui a engendré ce malotru d'arriero seroit-il venu jusqu'ici?
— Eh non I lui répondit Scrgy avec un rire un peu amer. Il s'endormit sur le parvis de l'église de Mattaro, parce que le vin qu'il avoit bu l'empfcha d'aller plus loin.
— Je ne te demande pas ton avis , reprit Boutraix en braquant son lorgnon sur les cadres disloqués et poudreux qui tapisiioicnt le mur en lignes inégales sous
une mulliludc d'angles cnpricicnx, mais sans qu'il s'en Irouvât un seul qui ne s'éloignât pas plus ou moins de la perpendiculaire. Ce sont des tableaux en effet , et des portraits, si je ne me trompe. Toute la famille de Las Sierras a posé dans ce coupe-gorge.
De pareils vestiges de l'art des siècles reculés auroieiit pu fiier notre attention dans une autre circonsiance ; mais nous étions trop pressés d'assurer à notre petite caravane un gîte sûr et commode pour employer beaucoup de temps à l'examen de ces toiles frustes qui avoient presque disparu sous l'enduit bumide et noir des années. Cependant, parvenu aux derniers portraits, Scrgy en rapprocha son flambeau avec émotion , et , me saisissant vivement par le bras :
— Regarde , regarde , s'écria-t-il , ce chevalier au sombre regard , dont le front est ombragé par un panache rouge : ce doit être Ghismondo lui-même! Vois comme le peintre a merveilleusement exprimé dans ces traits jeunes encore les lassitudes de la volupté et les soucis du crime. C'est une chose triste à voir !. ..
— Le portrait suivant l'en dédommagera , répondis' je en souriant à son hypothèse. C'est celui d'une femme, et s'il étoit mieux conservé, ou plus rapproché de nos yeux, lu l'extasicrois à la vue des charmes d'Inès de l^s Sierras, car on pourroit supposer aussi que c'est elle. Ce qu'on en distingue est déjà de nature à produire une vive impression. Que d'élégance dans celte taille élancée! quel attrait piquant dans cette attitude ! que ce bras et celle main , si parfaitement modelés , prometlentdebeautésdansrensemble qui nous échappe! C'est ainsi que devoit être Inès I
— Et c'est ainsi qu'elle éloit, reprit Sergy en m'enirainant vers lui , car, sous ce point de vue, je vieus de
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rencontrer SCS yeux. Oh! jamais une e<c|)rcssiun plus passionnée n'a parlé à l'ànie ! jamais ta vie n'est descendue plus Tifanie du pinceau ! FA si tu yeux suivre cette indicalion sous les écailles de la toile jusqu'au doux contour oit h joue s'arrondit autour de cette bouche charmante, si tu saisis comme moi le mouvement de cette lèvre un peu dédaigneuse, mais ob l'on sent respirer toute l'ivrcïsede l'amour
— Je me ferai une idée imparfaite , continuai-je froidement, de ce que pouvoil être une jolie femme de la cour de Charles-Quint.
— De la cour de Cbarles^Quint, dit Sergy en baissant la tête. Cela est vrai.
— Attendez, attendez, ditBoutraix, àqui sa haute taille penneitoit d'atteindre de la main jusqu'au cartouche gothique dont la baguette inférieure du cadre éioit décorée, et qui venoit d'y passer son mouchoir à plusieurs reprises. Il y a ici un nom écrit en allemand ou en hébreu , si ce n'est en syriaque ou en bas-breton ; mais le diable emporte qui le déchiffre. J'airacrois autant expliquer l'Alcoran.
Sei^y poussa un cri d'enthousiasme.
— Inès de Las Sierras! Inès de Las Sierras 1 répéta-t-il en pressant mes mains avec ttne sorte de frénésie. Lis plutôt!
— Inès de Las Sierras, répliquai-je : c'est bien cela ; et ces trois montagnes de siuople sur un champ d'or dévoient être les armoiries parlantes de sa famille. Il paroit que cette infortunée a réellement existé et qu'elle habiloit ce chSteau. Mais il est bientôt temps d'y chercher un asile pour nous-mêmes. N'étes-vous pas disposés à pénétrer plus avanti
— A moil messieurs, à moi \ cria Buntraix, qui nous
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aToit prfc6di!S de quelques pas. Voici un salon de compagnie qui ne nous fera pas regretter les mes humides de Matlaro; un logemeui digne d'un prince ou d'un in- Icudant niiliiairc ! Le seigneur Ghismondo aimoit ses aises, et il n'y' a rien h dire sur la distribution del'appanement. Oh! le superbe corps de casernel
Cette pièce immense éloit en effet mieux conserv<<e que le reste. Le fond seulement recevoit la lumière de deux croisées très-étroites, que la faveur de leor disposition avoit préservées des dégradations communes i tout le bâtiment. Ses tentures en cuir imprimé et ses grands fauteuils à l'antique avoient je nS sais quel air de magnificence que leur vieillesse rendoit encore plus imposant La cheminée aux proportions colossales, qui oavroit ses vastes flancs sur la muraille de gauche , scmbloit avoir été bâtie pour des veillées de géants , et les bois de démolition épars dans l'escalier nous auroieut fourni un feu réjouissant pendant des centaines de nuits pareilles à celle qui alloit s'ûcouler. L'ne table ronde , qui n'en étoit éloignée que de quelques pieds, nous rappela involontairement les festins impies de Ghismondo , et je conviendrai volontiers que je ne la rt^ardai pas sans un peu de saisissement.
Il nous fallut plusieurs voyages, soit ponr nous ap^ provisionner du bois nécessaire , soit pour transporter nos vivres , et ensuite nos paquets , dont l'inondation pluviale de la journée pouvoit avoir sérieusement compromis l'économie. Tout se trouva heureusement sain et sauf, et les nippes mêmes de la troupe de Bascara, étendues devant le foyer Inceudié sur les dossiers des faa- Icuils , brillèrent à nos yeux de ce lustre factice et de cette fraîcheur surannée que leur prèle l'éclat impo»> teur des quinqncts. Il est vrai que la salle à manger de
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Gbismondo, i^clairéc alors par dU torches ardentes habilemenl assujetties à dii vieux candélabres, étoil ccrlainement mieuï illumiaêc que ne le fut jamais , de mémoire d'bomme , le ibéâtre d'une petite ville de Calalf^ne, La partie la plus éloignée seulement, celle qui se rapprochoit de h galerie des tableaux , et par la quelle nous étions entrés , n'avoil pas perdu toutes ses ténèbres. On eût dit qu'elles s'y étoient amassées comme ii dessein pour établir entre nous et le vulgaire profane une mystérieuse barrière. C'étoit la nuit visible du poète.
— Je ne doute pas, dis-je en m'occupant avec mes compagnons des préparatifs du repas, que ceci ne fournisse un nouveau prétexte k la crédulité des babilanis de la plaine. Il est l'beure où Gbismondo revient s'asseoir tons les ans i son banquet infernal, et la lumière que ces croisées doivent répandre au-deliors n'annonce rien de moins qu'une fête de démons. C'est peut-être sur une circonstance pareille qu'est fondée la vieille légende d'Esievan,
— Ajoute à cela, dit Boutraix, que la fantaisie de représenter celte scëne au naturel peut être venue i des aventuriers de bonne bumeur, et qu'il n'est pas impossible que le père de Yarriero ait réellement assisté à une ctHUédie de ce genre. Nous sommes servis h ravir pour la recommencer, continua-t-il en soulevant pièce à pièce les bardes de la troupe voy^ense. Voilà un babil de chevalier qui semble taillé pour le capitaine ; je rappellerai trait pour trait, avec celui-ci, l'intrépide écuyerda damné, qui étoil, seltm toute apparence, un garçon de fort bonne mine ; et ce costume coquet, qui relèvera la ph]sioiiomie un peu langoureuse du beau Sergy, lui donnera facilement l'air du plus séduisant
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des i>ages. Convenez que l'invention est heureuse , ei
qu'elle nous promet une nuit d'nne gaieté folle 1
Pendant que Boutraix parloii , il s'éloit travesti de pied en cap, et nous l'avions imité en riant , car il n'y a rien de plus contagieux qu'une extravagance entre de jeunes cervelles. Cependant nous avions eu la précaution de conserver nos épées et nos pistolets, qui, à la date près de leur fabrication, ne contrastaient pas d'une manière trop criante avec noire dégursement. Les héros mêmes de la galerie de Ghismando, s'ils éloient descendus subitement de leurs toiles gothiques, ne se seroient pas trouvés très-dépaysés dans leur c^istel héréditaire.
— Et la belle Inès ! s'écria Bôutraix. Vous n'y avez pas pensé ? Le seigneur Bascara, que la nature a revêtu de dons extétîenrs dont les Grâces seroient jalouses, voudroil-il bien se charger de ce rôle pour cette fois seulement, à la demande générale du public ?
— Messieurs, répondit Bascara, je me prêle volontiers aux plaisanteries qui n'iniéressenl pas le salut du nion âme, et c'est ma profession ; mais celle-ci est d'un genre qui ne me permet pas d'y prendre part. Vous verrez peut-être, h votre grand dommage, qu'on ne brave pas impunément les puissances de l'enfer. Béjouissez-vous comme bon vous semblera, puisque la grâce ne vous a pas touchés ; mais je vous atteste que je renonce hautement à ces joies de Satan , et que je ne demande qu'à y échapper pour me rendre moine dans quelque bonne maison du Seigneur. Accordez-moi seulement, comme à votre frère en Jésus-Christ, dont le nom soit toujours loué, la permission de passer la nuit sur ce fauteuil, avec quelque réfection pour soutenir mon corps, et la liberté de prier.
— Tiens, lai dit Boutraix , celle magnifique oraison jaculatoire mérite une oie tout entière et deux flacons du meilleur. Garde ton siège, mon ami; mange, Imis , prie et dors. Tu ne seras jamais qa'un Tou ! — U'ailleurs, ajouu-t-il eu se rasseyant cl en remplissant son verre , Inès ne vient qu'au dessert , — et j'espère bien qu'elle .viendra.
— Dieu nous en préserve 1 dit Bascnra.
Je pris la place opposée au feu, l'écuycr à ma droite, à ma gauche le page. En face de mot, la place d'Inès resta vacante. Je promenai un regard autour de la table, et, soit préoccupation, soitfoiblesse d'esprit, je trouvai aussi que ce diverlissement avoit quelque chose de sérieui qui me serroit le cœur. Sergy, plus avide que moi d'impressions romanesques, paroissoit plus ému encore. Bouiraix buvoit.
— D'où vient, dit Sergy, que ces idées solennelles dont la philosophie se fait un jeu ne perdent jamais entièrement leur empire sur les esprits les plus fermes et les plus éclairés? La nature de l'homme anroit-clle un besoin secret de se relever jusqu'au merveilleux pour entrer eu possession de quelque privilège qui lui a élé ravi autrefois, et qui formoit la plus noble partie de son essence?
— Sur mon honneur, répondit fioutraix, je ne croirois pas à celte supposition, quand même lu l'aurois énoncée eu termes assez clairs pour me la faire comprendre. L'effet dont tu parles résulte tout bonnement d'une vieille habitude des organes du cerveau , qui ont retenu, comme une espèce de cire molle durcie par le temps, les sottes impressions que nos mères et nos nourrices leur ont inculquées dans noire enfance , et c'est ce qui est admirablejnent expliqué par Vullalre
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ilans un litre Bupeibe que je l'englge à lire qnand tu serait de loisir. Penser aulremeot, c'est se ravaler an niveau de ce bon lioinme qui grommelle depuis un quari-d'houre le BeiiediciU sur sa ration, avani d'oser se hasarder à y mettre la dent.
Sei^y insista. Boulrait dérendil son terrain pied i pied, CD se retrait chant, comme à l'ordinaire, derrière ses arguments irrésistihles , préjugé, êupcrslitùm et fanatisme. Je ne l'avois jamais vu si tenace et » méprisant dans un cwnbat méUiiAysiqiie ; nuaia li conversation ne se maintint pas long-temps k la hauteur de ces sublimes régions de l'intelligence, car le vin étpït capiteux, el nous en buvions copieusement en gêna qui n'ont rien de mieux h faire. Il éioii minuit à nos montres, el près d'une bouteille de plus , quand nous nous écriâmes tous ensemble avec un transport de joie, comme si cette conviction nous avoit aQrsnchls d'une inquiétude cachée :
~ Minuit I messieurs, minuit I et Inès de Las Sierras n'est paa venue 1
L'unanimité avec laquelle nous nous étions rencontrés dans une observation si puérile nous arracha un long éclat de rire.
— Tête et mort! dit Boutraiz eu se aoulevanl sur deux jambes avinées, dont il cherchoit à dissimuler l'oscillation sous un air de nonchalance et d'abandon ; — quoique cette belle ait fait défaut i notre réunioR joyeuse, la galanterie chevaleresque dont nous faisons profession nous défend de l'oublier. Je porte ce rouge- Iwrd à la santé de noble demoiselle Inès de Las Sierras et il sa prochaine délivrance 1
— A Inès de Las Sierras 1 cria Sergy.
— A Inès de I^is Sierras I répélat-je en rapprochant
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moa verre i demi vide de leurs verrra déji pleins.
— Me voili ! cria une vois qui parloit de la galerie des Ubietux.
— Heiinî dit Booiraix en se rasseyanl. — La plaisanterie n'est pas mauvaise; mais quil'a faite?
Je jetai les yeux derrière moi, Bascara s'étoit cramponné tout pile aux barreaux de mon fauleuil.
— Ce faquin de voiturier, répondis-je, que le vin de Falamos a mis en gaieté.
— Me voilà ! me voilà 1 reprit la voix. Salut et bonne humeur aux hôtes du chiieau de Ghismondo 1
— C'est une voix de femme, et de jeune femme, dit Sei^y cd se levant avec une noble et gracieuse as- Burance.
Au iDËme instant , nous discernâmes dans la partie la moins éclairée de la salle, un blanc fantâme qui couroitvers nous d'une incroyable rapidité, et qui, parvenu à notre portée, laissa tomber son linceul. Il passa enire nous, car nous étions debout, la main sur la garde de nos ép^es, et s'assit à la place d'Inès.
— Me voilà I dit le fanldme en poussant un long soupir et en rejetant de droite et de gauche de longs cheveux noirs, négligemment retenus par quelques noeuds de ruban ponceau. Jamais beauté plus accomplie n'avoit frappé mes regarda.
— C'est une femme en effet , repris-je h demi-voix ; el puisqu'il est bien convenu entre nous que rien ne peut se passer ici qui ne soit parfaitement naturel, nous n'avons de conseils à prendre que de la politesse françoise. La suite expliquera ce mystère, s'il peut s'expliquer.
Nous reprîmes nos places, et nous servîmes l'inconnue, qui paroissoit pressée par la faim. Elle mangea et
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but sans parler. Quelques minutes aprËs, elle nous avoit oubliés tout-à-fait , et chacan des personnages de cette scène bizarre sembla s'être isolé eo lui-même, immo- bile et muet, comme s'il avoit été frappé de la baguette pétrifiante d'une fée. Bascara éloit tombé à mes c&tés, et je l'aurais cru mort de terreur, si je n'avois pas été rassuré par le mouTemeut de ses mains palpitantes , qui se croisoient conTulsivement en signe de prière. Bouiraix ne laissoit pas échapper un souffle; une profonde expression d'anéantissement avoit remplacé sou audace bacbique, et te brillant vermillon de l'ivresse, qui éclatoit une minute auparavant sur son front assuré , s'éloit changé en mortelle pâleur. Le sentiment qui dominoit Sergy n'encbaînoit pas m pensée avec moins de puissance , mais il éloit du moins plus doux, i en juger par ses regards. Ses yeui, fités sur l'apparitioQ avec tout le feu de l'amour, paroissoient s'efforcer de la retenir, comme ceui d'un homme endormi qui craint de perdre au réveil le charme irréparable d'un beau songe; et il faut avouer que cette illusion valoitla peine d'éu-e conservée avec soin , trar la nature entière n'oiïroit peut-être point alors de beauté vivante qui méritât d'être mise à sa place. Je vous prie de croire que je n'exagère pas.
L'inconnue n'avoit pas plus de vingt ans; mais les passions , le malheur — ou la mort — avoient imprimé à ses traits ce caractère étrange d'immuable perfection et d'élernelle régularité que le ciseau des anciens a consacré dans le type des dieux. Il ne restoit rien dans cette physionomie qui appartint à la terre, rien qui pût y craindre l'oITensc d'une comparaison. Ce fut là te froid jugement de ma raison, bien prémunie des ce temps-là contre les folies surprises de l'amour, et il me dispense
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d'une peinture i laquelle chacun de vous sera libre de pourvoir au gré de son imaginaiion. Si vous parvenez à vous figurer quelque chose qui approche de ia réalité , vous irez mille fois plus loin que tous les aniGccsde la parole, de la pliimc et du pinceau. Seulement, et il le faut bien pour h garantie de mon impartialité, laissez courir, sur ce front vaste et poli, un trait oblique, extrêmement It^ger, qui vient mourir à un pouce au-dessus du sourcil ; et dans le regard divin dont ces longs yeux bleus répandent l'ineffable lumière, entre des cils noirs comme le jais , exprimez , si vous le pouvez , quelque chose de vague et d'indécis, comme le trouble d'un doute inquiet qui cherche à s'expliquer à lui-mtae. Ce seront les imperfections de mon modèle, et je vous réponds que Sergy ne les a pas aperçues.
Ce qui me frappa le plus pourtant, quand je fus capable de m'occuper de quelques détails, c'éioil le vêtement de notre mystérieuse étrangère. Je ne doutois pas de l'avoir vu quelque part, peu de temps auparavant , et je ne tardai pas à me rappeler que c'étoit dans le portrait d'Inès. Il paroissoit emprunté, comme le nôtre, au magasin d'un costumier assez habile en mise en scène, mais il avoit moins de fraîcheur/ Sa robe de damas vert, encore riche, mais molle et hâléc, que rattaclioient çh et là des rubans flétris, devoil avoir appartenu i In garde-robe d'une femme monedepuJs plus d'un siècle, et je pensai en frémissant que le loucher y trouveroit peut-être la froide humidité de la tombe ; mais je rejetai aussiidt cette idée indigne d'un esprit raisonnable, et j'ëlois parfaitement rendu au libre exercice de mes facultés, quand, avec un accent enchaalcur, la nouvelle venue rompit enfin le silence :
— Eh quoi! nobles chevaliers, dit-elle en laissant er-
rcr sur ses lèvres un sourire de reproche, auroi&-je eu te mallieur de troubler les plaisirs de celte agréable soirée? Vous ne pensiez à mon arrivée qu'à vous livrer au bonheur d'êire ensemble, et,'qu>Dd je suis venue, vos rires joyeut éclaioieiit à réveiller tous les oiseaux de nuit qui ont fait leurs nids dans les lambris du château. . Depuis quand la présence d'une ferame toute jeune, et à laquelle la ville et la cour ont trouvé quelques foibtes agréments, alarme-l-elle la gaieté? Le monde auroit-il change à ce point depuis que j'en suis sortie ?
— Pardonnez, madame, répondit Sergy ; tant d'atirails étoient faits pour nous surprendre, et l'admira* tion est muette comme l'effroi.
— Je sais gré i moa ami de cette explication, reprisje aussilôl. Les sentiments que voire vue inspire ne peuvent pas s'exprimer par des paroles. Quint i votre visite élIe-Diëme , elle a da exciter en nous un étonneinenl passager, dont nous avons été quelque temps à nous renielire. Vous savez que rien ne pouvoit nons l'annoncer dans ces ruines qui ont depuis si long-temps perdu leurs habitants, et ce lieu sauvage, cette heure avancée de la nuit, ce désordre inaccoutumé des éléments, ne nous permeitoient pas de l'espérer. Vous serez sans doute bien venue, madame, partout où vous daignerez parottre, mais nous attendions avec respect, pour vous rendre les honneurs que nous vous devons, qu'il vous plût de nous apprendre k qui nous avons l'honneur de parler,
— Mon noniT reprit-elle vivement ; ne le savez-Tons pas7 Dieu m'est témoin que je ne suis venue qu'à votre appel I..,,
— A notre appel ! dit Boutraix balbutiant et couvrant son visage de ses mains.
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— En vérité, coDiiDua-t-elle en souriant, et je connois trop les bienséances pour en agir autrement. Je suis Inès de Las Sierras.
— Inès de Las Sierras î cria Boutraix, plus consterné que s'il avoit vu la foudre tomber auprès de lui. 0 jusdce éternelle l
Je la regardai fixement. Je cherchai en vain dans sa figure quelque chose qui trahit la feinte et le mensonge.
— Madame ,- lui dis-je en alTeclant on peu plus de calme que je n'en avols réellement, les dcguiseDieuls sous lesquels vous nous avez trouvés, et qui sont peutêtre assez malséants pour ce saint jonr, cachent d'ailleurs des hommes inaccessibles à la crainte. Quel que soit votre Dom , et quel que soit le motif pour lequel il vous plaira de le déguiser, vous pouvez attendre de nous une hospitalité discrète et respectueuse ; nous nous prêterons même volontiers à reconnottre en vous Inès de Las Sierras , si ce jeu d'esprit , autorisé par la circonstance, amuse votre imagination, et tant de beauté TOUS donne le droit de la représenter avec plus d'éclat qu'elle n'en eut jamais; c'est le plus sur de tous les prestiges ; mais nous vous prions d'être bien persuadée que cet aveu , qui ne coûte rien à notre courtoisie , n'auroit pa être arraché h notre crédulité.
— Je suis loin de lui demander un pareil effort, ré^ pondit Inès avec dignité; mais qui pourroit me contester te titre que je prends dans la propre maison de mes pèresT Ob! conttnua-t-ellc en s'antmant pard^rés, j'ai payé assez cher ma première faute pour croire la vengeance de Dieu satisfaite par cette expiation ; mais puisse l'indulgence tardive que j'attends de lui, et dans laquelle j'ai mis ma seule esiwraiice « m'abaudonncf
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pour toujours aux lourmcnts qui me dévoreni, si le nom d'In&i de Las Sierras n'est pas mon nom ! Je suis Inès de Las Sierras , la coupable el malbeurense In&s ! Quel iotérêl aurois-je à voler un nom que j'ai lant d'in- U'rét i cacber, et de quel droit repousseriez-vous l'aveu , assez pénible déjï , d'une infortunée dont le sort ne demande que de la pitié?...
Elle laissa écbapper quelques larmes, et Sergy se rapproclia d'elle avec une émotion toujours croissante , pendant que Boulraix , qui avoit depuis quelque temps la tête appuyée sur ses bras accoudés , la laissoil lourdement tomber sur la table.
— Tenez , seigneur ! dit -elle en arrachant de son bras un carcan d'or à demi rongé par les années, et en le jetant dédaigneusement devant moi, voilà le dernier présent de ma mère, et le seul joyau de son héritage qui me soit resté dans la misère et dans l'oppiobrc de ma vie. Voyez si je suis en eiïet lues de Las Sierras, ou une vile aventuriËre, vouée par la bassesse de sa naissance aux divertissements de la populace.
Les trois montagnes de sinople y étoienl incrustées en fines émeraudes , et le nom de LO'S Sierras , gravé en vieilles lettres, s'y lisoit distinclemenl encore sous la rouille du temps.
Je relevai le brasselet avec respect, et je le lui présentai, en m'inclinant profondément. Dans l'état d'eiallation où étoit parvenu son esprit , elle ne me remarqua point,
— S'il vous falloit d'autres preuves , reprit-elle avec une sorte de délire , le bruit de mes malheurs n'est-il pas venu jusqu'à vous î Voyez ! ajouta-l-elle en détachant l'agrafe de sa robe et en nous montrant la cicatrice de sou sein. C'est là que le poignard m'a frappée!
— Malfleur! malheur I cria BoQlraix en soukvant sa téEe, et en se rejetant , dans un désordre iaexpiimablc, sur le dossier de son fauteuil.
— Les bommes ! les hommes! dit Inès du ton d'un mépris amer , ils savent tuer les femmes , et la Tue des blessures leur fait pcor !..,
Le mouvement mêlé de pudeur et de compassion qu'elle fit pour rapprocher les pans de sa robe entr'ouverte, et cacher son sein aux yeux effrayés de Boutraix, livra l'autre à ceux de Sergy, dont l'émotion étottà son comble, et je comprenois trop bien son ivresse pour la condamner.
Un nouveausilcncc s'établit alors, plus long, plus absolu , plus triste que le premier. Abandonnés , chacun de notre côté, â nos préoccupations particulières, fioutraix à une terreur irrëfléchie qui étoit devenue incapable de raisonner , Sergy aux jouissances intérieures d'un amour naissant, dont l'objet réalisoit les raves favoris de sa folle imagination, moi-même à la méditation de ces hauts mystères sur lesquels je craignoia de m'étre formé , par le passé, des opinions téméraires, nous devions ressembler à ces figures pétrifiées des contes orientaux que la mort a saisies au milieu de la vie , et dont les traits rélliicliisscnt pour toujoui's l'expression du sentiment passager dans lequel elle les a surprises. La physionomie d'Inès proissoil beaucoup plus animée; mais à travers la multitude d'aspects mobiles qu'un enchaînement inexplicable d'idées lui faisoit prendre tour i iDur, comme sous l'empire d'un songe, il auroit été impossible de déterminer celle qui la domiuoil, quand elle reprit la parole en riant :
— Je ne me rappelle pas, dit-elle, ce que je vous priois de m'cxpliquer Iout-à-1'beure , mais vous savez
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bien que ma pensée ne peul suffire ï la cou?ersation des hommes, depuis qu'une maiu que j'aimois, et qui m'assassina, m'a jelée parmi les morts. Prenez pitié, je Tons prie, de la foiblesse d'une intelligence qui ressuscite, et pardonnez-moi d'avoir oublié trop long-temps que je n'ai pas fail honneur encore au salut que tous rae portiez quand je suis entrée. Messieurs, ajouta-l-elle en se levant avec une grâce infinie et en nous présentant son verre , Inès de Las Sierras tous salue à son lour. A vous , Dobic chevaUer ! le ciel vous soit favorable dans vos entreprises ! à vous, écuyer mélancolique, dont qoriqnc peine secrète altère la gaieté naturelle ! poissent des jonrs plus propices que celui-ci vous rendre nne sérénité sans mélange ■ à vous, beau page , dont la tendre langueur annonce une âme occupée de soucis {dus doux ! puisse l'beureuse femme qui a fixé voire amour y répondre par nu amour digne de vous ; et si vous n'aimez pas encore, puissîez-vous aimer bientftt une beauté qui vous aime 1 â vous, mes seigneurs 1...
—Oh 1 j'aime, et j'aime pour toujours ! s'écria 5ei^> Qui pourrait vous avoir vue et ne pas vous aimer T A Inès de Las Sierras! âla belle Inès!...
— Â Inès de Las Sierras! répélai-jeen me levant de mon fauteuil.
— A Inès de Las Sierras ! murmura Boutraix sans changer de place ; et, pour la première fois de sa vie, il porta une santé solennelle sans boire.
-^ A TOUS tous 1 reprit Inès en rapprochant pour la seconde fois son verre de sa bouche, mais sans l'épuiser.
Sergy s'en saisit, et y plongea tme lèvre ardente; je ne sais pourquoi j'aurols voulu le retenir , comme si j'avols pensé qu'il y bût la mort.
i.GtHli^lc
DB LAS BIERRAS. .399
Quant à Bonlnix, it éioit retombé dans anc sorte de stupeur réfléchie qui absorbait toute sod 9me.
— Voilà qui est bien , dit Inès en jetant un de ses bras autour du cou de Sergy , et en posant de temps i autre sur son cœur' une main aussi incendiaire que celle dont nous avoit parte la légende d'Esievan. — Celte soirée est plus douce et plus cbarmante qu'aucune de celles dont j'ai conservé le souventr. Nous sommes tons si gais et si heureux I Ne pensez-vous pas, seigneur écuyer, qu'il ne nous manque ici que le charme de la musique?.,.
— Oh ! dit Boutraix , qui ne pouToit presque plus arlicnler autre chose, cbaoteroit-elle?...
— Chantez, chantez ! répondit Sergy en passant des doigts frémissants dans les cheveux d'Inès : c'est votre Sergy qui vous en prieî
— Je le veux bien, reprit InSs ; mais l'hnmidité de ces caveaux doit avoir altéré ma voix qu'on irouvoit autrefois belle et pure , et je ne sais d'ailleurs que de tristes chansons, peu dignes d'une tertutia bachiqne , Dù devroient ne résonner que des airs joyeux. Attendez, conlinua-t-elle en élevant ses yeux célestes vers la voûte et en préludant par des sons eucbanteurs. C'est la romance de la Nina Malada, qui sera nouvelle pour TOUS comme pour moi , car je la composerai en chantant.
11 n'est personne qui n'ait pu reconnoîlre combien le mouvement animé de l'improvisaiion prétoit de séductions à une voix inspirée. Malheur à l'homme qui écrit froidement sa pensée, élaborée, discutée, éprouvée par la réflexion et par le temps. 11 n'ira jamais émouvoir une 9me jusque dans .ses sympathies les plus secrètes. Assister â l'enfantement d'une grande concepliou, la
Coo«;Ic
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voir s'élancer du génie de l'artiste, comme Mineire de la tête de Jupiter , se scniir emporté dans son essor i travers les régions inconnaes de l'imagination , sur les ailes de l'éloquence, de la poésie, de la musique, c'est la plus vive des jouissances qui aient élé données à notre nature imparfaite ; c'est la seule qui la rapproche sur la terre de la divinité dont elle a tiré son origine.
Ce que je viens de vous dire, c'est ce que j'éprouvois aux premiers accents d'inès. Ce que j'éprouvai un peu plus tard, il n'y a point de termes dans les langues qui puissent l'exprimer. Les deux essences de mon être se séparoieni distinctement dans ma pensée : l'une , inerte et grossière, que son poids matériel retonoit fixée sur un des fauteuils de Ghismondo ; l'autre , déjà transformée, qui s'élevoil au ciel avec les paroles d'Inès, et qui en recevoit, H leur gré, toutes les impressions d'une vie nouvelle, inépuisable en voluptés. Soyez bien convaincus que si quelque génie malheureux a douté de l'existence de ce principe éternel, dont la vie imi)érissable est enchaînée quelques jours dans les liens de notre vie passagère, el qu'on appelle l'âme, c'est qu'il n'avoit pas entendu chanter Inès, onunc femme qui chantât comme tlle.
Mes organes , vous le savez, ne se refusent pas à ce genre d'émotion ; mais je suis loin de les croire assez délicats pour le subir dans toute sa puissance. Il en éloit autrement de Sergy, dont l'organisation entière éloit celle d'une âme à peine captive, et qui ne lenoit à l'bnmanité que par quelque lien fragile , toujours prêt à le laisser libre quand il vouloit s'en affranchir. Sergy crioit , Sei^y pleuroit , Sergy n'étoit plus en lui-même, et quand Inès , transportée , alloit se perdre dans des inspirations plus sublimes encore que tout ce que nous
LJnniprh.GoOglc
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avions entendu , elle scmbloit l'appeler à elle d'un sourire. Boutraix s'éloil un peu réveillé de son morne abattement , et fixoit sur Inès deux gros yeuK altemifs, où l'expression d'un plaisir élonné avoit un moment remplacé celle de la frayeur. Bascara n'avoit pas changé de position, mais les douces sensations du virtuose commençoient h triompher des craintes de l'homme du peuple. Il reievoitde temps à autre un front où l'admiration le disputoit à l'épouvante, et soupiroit d'extase ou d'envie.
Un cri d'enthousiasme succéda au chant d'Inès. Elle Tersa elle-même à boire à la ronde , et choqua d'un verre délibéré le verre de Boutraix. Il le retira vers lui d'une main mal assurée, me regarda boire et but. Je remplis de nouveau les verres, et je saluai Inès.
— Hélas I dit-elle , je ne sais plus chanter , ou bien cette salle a trahi ma voix. Autrefois il n'y avoit pas un atome de l'air qui ne me répondit , et qui ne me prêtât nn accord. La nature n'a plus pour moi ces harmonies toutes puissantes que j'iiiterrogeois, que j'écoutois , qui se marioient à mes paroles, quand j'étois henrepse et aimée. Oh ! Sergy '■ continua-t-elle en te regardant avec tendresse, il faut être aimée pour chanter !...
— Aimée, cria Sergy en couvrant sa main de baisers l adorée , Inès , idolâtrée comme une déesse ! S'il ne hu\ que le sacrifice sans réserve d'un cœur , d'une âme , d'une éternité , pour inspirer ion génie, chante, Inès, chante encore I chante toujours !
— Je dansois aussi , reprit-elle en appuyant langoissamment sa tête sur l'épaule de Sergy ; mais comment danser sans instruments 7 — Merveille! ajouia-t elle tout-à-coup. Quelque démon favorable a glissé des
castagnelies dana ma ceioton... — El elle les dégsgea
en rinot.
— Jonr irrévocable de la damnation , dit Boutraix , vons Toilà donc venn I Le mystère des mystères est accompli! Lejugement dernier s'approche! Elle dansera !
Pendant que Boutraix achevoil de parler, Inès s'ëtoit lev^ , et débutoil par des pas graves et lentement mesurés, où se déployoient avec une grSce imposante la majesté de ses formes et la noblesse de ses atlitndes. A mesure qu'elle cbangeoit de place et qu'elle se montroit Goos des aspects nouveaux, notre imagination s'élonnoit, comme si ujie belle femme de plus aToitapparu i nos regards, tant elle sav oit enchérir sur elle-même dans l'iDépulsable variété de ses poses etde ses mouremeDts. Ainsi, par des trausitions rapides, nous l'avions vue passer d'une dignité sérieuse aux transports modérés du plaisir qui s'anime, puis auE molles langueurs de la volupté, puis au délire de ta joie, puis je ne sais â quelle extase plus délirante encore, et qui u'a point de nom ; puis elle disparoissoit aloi^ dans les lënëbres loiniaines de la salle immense, el le bruit des castagnettes s'afToiblissoit en proportion de son éloignement, et diminuoit, dimiouoit toujours, jusqu'à ce qu'on eût cessé de l'caiendre en cessant de ia voir; puis, ii revenoitdeloin, s'augmentoit par degrés, éclatoit lout-â-fait quand elle reparoissoit subite^ 'ment sous des torrents de lumière à l'endroit où elle éloil le moins attendue; et alors elle se rapprochoit de nous au point de nous cfQeurcr de sa robe , en faisant claqueter avec une voluI)ilité éiourdissaute les castagnettes ré?ei!lées , qui babilloient comme des cigales, et eu jetant ci et là, au travers de leur fracas monotone, quelques cris perçants, mais tendres, qui pénétroient l'ïme. Eiuuitc, clic s'éloignoit encore, s'cnfonçoit i
DE LU SIERAAS. ^03
demi dans l'ombre , paroissant et disparoissani tour à tour, foyatit i dessein sous nos yeuz, «t cherchant i se laisser voir; et, ensuite, on ne lavoyoît plus, on ne l'cntcndoit plus, on n'entcndoit plus qu'une noie éloîgaéc et ptaialive comme le soupir d'une jeune fille qui meurt; et nous restions «éperdus , palpiiauls d'admiration et de crainte, en attendant le moment ob son Toile , emporté par le mouvement de la danse , vîendroit flotter et s'iïclairer à la lumière des flambeaux , où sa voix nous avcrtiroit du retour par un cri de joie, auquel nous répondions sans le vouloir, parce qu'il faisoit vibrer en nous une multitodu d'harmonies cachées. Alors elle revenoii, elle (ournoit sur elle-mCme, comme une fleur que le vent a détachée de son rameau, elle s'élançoit, de la terre, comme s'il a voit dépendu d'elle de la quitter pour toujours, elle y redescendoit, comme s'il avoit dépendu d'elle de n'y pas toucher ; elle ne bondissoit pas sur le sol ; vous auriez cru qu'elle ne (aisoit qu'en jaillir, et qu'un arrêt mystérieux de sa destinée lui avoit défendu d'y loucher autrement que pour le fuir. Et sa léle, peiicbëe avec l'ex- {H^ssion d'une caressante impatience , et ses bras, gracieusement arrondis eu signe d'appel et de prière , paroissoient nous implorer pour la retenir. Sergy céda, quand j'allois y céder, à cet attrait impérieux, et l'enveloppa dans les siens.
— llegle, lui dit-il, ou je meurs!...
— Je pars, répondit-elle, et je meurs si tu ne viens!... Âme d'Inès, ne viendras-tu pas?
Elle tomba demi-assise sur le fauteuil de Sergy, les mains nouées autour de son cou , et , pour cette fois , elle avoit dëcidémeui cessé de nous Toir.
— Écoute, Sergy, continua Inès. Eu sortant de cet .
Cookie
apparlement , lu verras à la droite un corridor long , élroil , obscur. (Je l'avois remarqué en encrant.] Tu le suivras long-temps , arec précaulion , sur des dalles toutes rompues. Uarche , marche toujours ! Tu ne le rebuteras pas des détours infinis qu'il doit présenter à ta Tuc; il n'y a pas moyen de s'égarer. Tu descendras les degrés par lesquels il s'abaisse , d'étage en étage , vers les souterrains. Il en manque quelques-uns; mais l'amour fraacbit aisément ces obstacles qui n'ont pas retardé, pour venir te trouver, les pas d'une foible femme. Marche , marche toujours ! Tu arriveras ainsi à un escalier tortueux, encore plus délabré que le reste, mais où je te guiderai , car tu me trouveras au-dessus. Ne t'inquiètes pas de mes hiboux , car ils sont , depuis long-temps, mes seuls amis. Les hiboux entendent ma yoix, et, par les soupiraux enlr'ouverts du sépulcre où j'habite, je les renverrai aux créneaux avec tous leurs petits. Marche, marche toujours! Mais, viens, et ne larde pas.... Viendras-tu T
— Si j'irai! s'écria Sergy. Oh ! plutôt la mort éternelle que de ne pas le suivre partout !...
— Qui m'aime me suive, répondit Inès en poussant un éclat de rire eiTrayant.
Au même instant , elle ramassa son linceul , et nous ne la vîmes plus; l'obscurité des parties éloignées de ta salle nous l'avoil cacbée déjà pour toujours.
Je me jetai au-devant de Sergy, et je le saisis fortement. Boutraix , rendu à lui par le péril de son camarade , éioit venu me seconder. Bascara lui-mCmc se leva.
^Monsieur, dis-je à Sergy, comme votre aine, comme votre ancien de service, comme votre ami, comme votre capitaine , je tous défends de faire an
LJnniprh.GoOglc
pas ! Ne vois-tu pas , malheDreux , que la es ici rpspoDsabtc de noire vie à tous? Ne Tois-lu pas que cette femme , trop séduisante , bêlas ! n'est que le magique instrument (lotit>sc sert une troupe de bandits cachée dans cet aiïreux repaire, pour nous séparer et pour nous perdre 7 Oh ! si lu étois seul et libre de disposer de toi-même , je comprendrois Ion funeste égarement , et je ne pourrois que te plaindre ; Inès a tout ce qu'il faut pour jusLîGer un pareil sacrifice. Mais songe qu'on n'espère nous réduire qu'en nous isolant, et que si nous devons mourir ici , nous devons mourir autrement que dans une embûche grossière, en vendant cher notre vie aux assassins! Sergy, tu nous appartiens avant tout; tu ne nous quitteras pas!
Sergy, dont la raison paroissoit combattue par une foule de sentiments contraires , me regarda fixement , et tomba sans force sur son fauteuil.
— A nous , maintenant , messieurs , continuai-je en tournant péniblement la porte sur ses gonds rouilles. Amassons ces vieux meubles en barricades pour nous en faire un rempart. Pendant qu'il s'ébranlera sous une attaque presque Infaillible , nous aurons le temps de nous mettre sur nos gardes , et de tenir nos armes prêtes. Nous sommes en état de résister à vingt brigands, et je doute qu'ils soient ici.
— J'en doute aussi, dit Boutraix, quand ces précautions furent prises, et que nous nous retrouvâmes autour de la table près de laquelle s'étoit enfin assis Bascara , un peu rassuré par noire air de résolution. Les, mesures dont le capitaine vient de s'aviser sont conseillées par la prudence, et le guerrier le plus intrépide ne fait rien d'indigne de sa bravoure en se mettant à l'abri des surprises ; mais l'idée qu'il se forme de
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ce chllean me parott dénuée de toate vrabemblance ; une baade de scélérats D'occnperoit pas impanémeot, au temps où nous vivons, sous la terreur de nos armes, el au milieu de l'acLivitë infatigable d« notre police , les raiaes d'un vieux bâtiment à demi-lieue d'une grande ville. C'est une chose plus impossible que toutes celles dont nous avons nié tantôt la possibilité,
— En vérité , lui dis-je en raillant ; pensei-vous , Boniraix, que Voltaire et Plron seroient de cet avisT
— Capitaine , répliqt»-t'il avec une froide dignité dtmt je ne l'aurois jamais cru capable, et que lui inspiroit sans doute la nature des idées nouvelles auxquelles son esprit couimençoit h s'ouvrir, — l'ignorance et la présomption de mes jugements méritott celle ironie, et je ne m'en offenserai point. J'imagine que Voltaire et Piron n'expliqueroient guère mieux que moi ce qui s'est passé lout-à-rbeurc sous nos yeux ; mais , quoi qu'il en soit de cet événement et de tout ce qui peut le snivre, vous me pwmettrei de penser que les eeuemis auxquels noua avons alTaire maintenant n'ont pas besoin de trouver des portes ouvertes.
— Ajoutez à cela , dit Bascara , qu'un semUable expédient est indigne des voleurs les plus maladmîta. Vous envoyer celle Inès si bien apprise , que vous regardez comme leur complice, c'éloit éveiller votre attention et non pas la distraire. Lear supposerez -vous la pensée qu'il ait pu se trouver un bomme assez fou (j'en demande bien pardon au seigneur Scrgy) pour suivre un fantôme dans une tombe ; et s'il est impossible de compter sur un pareil résultat , à quoi bon les frais de cette prodigieuse apparilion , qui ii'auroit servi qu'à vous avertir? M'ëtoit-il pas plus naturel de vous laisser passer la première partie de la nuit dans l'aveu-
glentenl d'une folle conCance , el d'atlendre le moment où, surpris par le sommeil et par le via, Tons ne leur donneriez plus que la peine de tous égoi^r sans p^ril, si TOs dépouilles , assez légères et plus propres â les déceler qu'à les enrichir, eosseni offert un appât bien tentant i leur cupidité? Je ne vois, quant à moi , dans cetie eiplicaiion, que l'effort d'un esprit incrédule qui s'obstine contre l'évidence et qui aime miem croire aux calculs de sa fausse prudence qu'aux miracles de Dieu.
— Fort bien, repris-je, seigneur Bascara, on ne sauroit mieux raisonner, et je reviens à votre avis. Mais si cette explication n'est pas bonne, êles-vous sdr qne je ne vous en tiens pas une autre en réserve ? Vos sens pa roisseni assez reposés maintenant pour l'entendre, et le calme parfait qui a succédé h vos terreurs, si promptemeni dissipées, rae fournira, au besoin, une preuve de plus. Vous éies comédien , seigneur Bascara , et trèsfoon comédien, je vous en réponds; vous l'avez mieux prouvé celte nuit que vous ne le fîtes jamais i Gironne, Cette merveilleuse cantatrice, cette danseuse incomparable , que V009 tenez probablement en réserve pour l'ouTcnure du ibéltre de Barcelone, ne la connoissezvous pas7 N'anroit-il pas été piquant d'en faire l'essai , dans une scène admirablement conduite, sur la sensibilité irritable de trois amateurs passionnés, dont l'enthousiasme peut servir de garantie à vos succès à venirT Votre vanité espagnole ne se seroit-elle pas amusée en même temps, avec trop de complaisance, â l'es' poir d'inspirer quelque mouvement d'inquiétude et de crainte à trois officiers fraoçois T Qu'en dites-vous , monsieur T
— -Ahl ah! dit Boulraix souriant et acbevanl de
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vider son verre, car il uc chcrcboit encore qu'un prétexte i rcdeveuir un grand philosophe comme autrefois, qu'en diies-Tons, mauvais plaisant?...
Sergy, qui n'étoit pas sorti jusqu'alors de son abattement rêveur , releva vers nous un œil moins trisle et moins t^garé. L'idée de retrouver Inès sur la terre des vivaiiu avoit apporté quelque adoucissement à sa douleur ; il enirevoyoït l'espérance de la rappeler parmi nous et de la revoir encore. Il écouta.
Bascara haussa les épaules.
— Permettez, cootinuai-je en lui prenant la main , celle plaisanterie n'est pas d'assez mauvais goût pour nous irriier, et nous y avons pris trop de plaisir poorvousen faire un crime. J'ajouterai même, sans crainte d'O ire démenti par mes camarades, que chacun de nous paiera volontiers sa place à la répétition; mais , roaiatcnant , la comédie est jouée , et vous nous en devez le secreE comme à d'honnêtes gens qu'on ne mystifie pas impunément, et dans lesquels un homme tel que vous est heureux de trouver des amis. Ëipliquez-vous avec franchise, détruisons ces barricades ridicules, et faites rentrer Inèsl Je vous préviens que toute réticence prolongée au-delà des bornes que notre politesse a bien voulu y mettre deviendroit une injure sanglante , et que tous paieriez chèrement '. Pourquoi ne répondez-vous pas?
— Parce qu'il est inutile de répondre, dit Bascara. Va seul moment de rcOexion vous auroit épargné la peine de m'interroger. Je m'en rapporte i vousmiênie.
— Itéellcment, mousieurl — Mais encore? Il me semble que j'ai été assez précis.
— Ue la précision, soit, répliqua Bascara. Nais la vraisemblance, ofi cst-cllcî Écoutez ptulôl. — Ti'vsi-
il \»s vrai que tous m'avez rcncoiilrij ce niaitti dans la voilure d'Ëstevaii! n'esl-il pas vrai que vous y avrz pris place à côlij de moi? n'est-il pas vrai que je ne pouvois vous y attendre P n'est-il pas vrai que je tic TOUS ai pas quittés un moment depuis ! ^ Cela est vrai, dit Sergy.
— Cela est vrai, dit Bouiraix.
— Continuons, dit Bascara. La tempête inopiné qui nous a surpris en sortant de Giroone, avois-je pu la prévoir? avois-je pu prévoir que nous n'arriverions pas aujourd'hui à Barcelone ? avois-je prévu que l'auberge de Maitaro seroit pleine? avois-je prévu que TOUS formeriez le projet téméraire de coucher dans ce château de Ghismondo dont le seul aspect fait dresser les cheveux â la tête des voyageurs? n*ai-je pas combattu cette résolution de toutes mes forces, et suis-je Tenu ici autrement qu'en cédaut presque à la force?
— Cela est vrai , dit Boutraii.
— Cela est vrai , dit Sergy.
— Attendez, continua Bascara. Dans quel dessein aurois-je organisé cette prodigieuiic intrigue? Dans lu dessein d'essayer sur trois officiers de ta garnison tic Gironne les débuts d'une cantatrice, d'une danseuse comme celle que vous venez de voir. (Il vous p!ait de l'appeler ainsi, et je ne m'y oppose pas.) Vraiminl, mes seigueui's, vous faites trop d'honneur h la munificence d'un pauvre régisseur de province , eu hupposaut qu'Q donne de pareilles représentations grmis. Oh ! si j'avais une actrice comme Inès (la misOriioidc du Seigneur puisse-t-cllc descendre sur elle), je me garderois bien de l'csposer à gagner un rhiiinc mortel sous les voûtes humides de ce château de malédiciiou , ou une entorse dans leurs ruines. Je nie gardoixiis
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bien de la conduire à Barcelone oii il n'y a pas d'eau à boire depuis la guerre , quaod elle Teroit ma forluoe dans une saison à la Scaia de Milan , ou à l'Opéra de Paris. Et que dis-je, dans une saison! dans une seule soiri-e , dans un seul air , dans un pas ! La Pedrina de Madrid, dont oa a lant parlé, quoiqu'elle n'ait paru qu'une fois, et qui se réveilla, dit-on, le lendemain avec les trésors de la couronne, ta Pedrina elle-même pouToit-elle en approcher î Une chauteuse, vous l'aves entendue 1 une danseuse qui n'a pas toudié on instant le parquet de ses {neds ! . . .
— Ceh est vrai , dirent ensemble Sergy cl Boutraix.
— Encore un mot, ajouta Bascara. Mon calme subit vous a surpris, et pourquoi pas, puisqu'il m'a élonné moi-même? je le comprends maintenaoï. L'impatience avec laquelle Inès s'est retirée annonfoit que le moment de l'apparilion étoit fini , et cette idée a soulagé mon esprit. Quant à la raison pour laquelle les trois damgés n'ont pas paru comme à l'ordinaire , c'est une question plus difficile, mais i laquelle je ne prends d'autre intérêt que celui de la charité chrétienne. EUe concerne plus particulièrement, selon toute apparence, ceux qui les ont représentés.
— Alors, dit Boutraix, que Dieu veuille prendre pitié de nousl
— Étrange mystère , m'écnai-je en frappant la table du poing j car je m'élois rendu à ces raisons. — Qu'estce donc, je vous le demande, que notis avons vu tout il l'henreï...
— Ce que les hommes voient trës-rar«Dent dans cette vie, répondit Bascara, son rosaire i la main, et ce qu'un très-grand nombre d'hommes ne verront pas dans l'antre, — une âme du purgatoire.
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— Mes^eurs, reprls-je ivee assez de fermeté, il y a ici un secret qu'aucune imelli'geiice humaiDe ne peut pénétrer. Il esi caché sans doute daus quelque fait naturel dont l'explicalion nous arracheroit nu sourire, mais qui échappe à la portée de notre raisoo. Quoi qu'il en soit, il nous importe a tous de ne pas prêter l'autorité de noire témoignage à des superstitions indignes du christiaaisme comme de la philosophie. Il nous importe surtout de ne pas coiQproinettre l'faoniteur de trois officiers françois dans le récit d'une scène fort extraordinaire, j'en conviens, mais dont l'énigme développée Utt ou lard risqueroit fort de nous livrer, un jour, à la dérision publique. Je jure ici sur l'honneur, et j'attends de vous le même serment, de ne jamais parler en toute ma vie de ce qui s'est passé celte nuit, tant que les causes de ce bizarre événement ne me seront pas clairement connues.
— Nous le jurons aussi, dirent Serçy et Boutraix.
— Je prends le divin Jésus i témoin , dit Bascara, par la foi que j'ai en sa sainte Nalivilé dont on célèbre à l'heure qu'il est la glorieuse commémora lion , de n'en jamais parler qu'à mon directeur, sous le sceau du sacrement de pénitence ; et que le nom du Seigneur soit célébré dans tous les siècles I
— Jmen, reprit Boutraix en l'embrassant avec une efFiision sincère. Je vous prie, mon cher frère, de ne pas m'oublier dans vos prières , car je ne sais malheureusement plus les miennes...
La nuit s'avançoit. Un sommeil inquiet vint nous surprendre tour à tour. Je n'ai pas besoin de vous dire de quels rêves il fut agité. Le soleil se leva enfin dans un ciel plus pur que nous n'aurions pu l'espérer la veille, et, sans nous dire un scnl mot, nous ga-
gnSmes Barcelone oii nous fûmes arrivés' de bonne heure.
— Et puis après? dit Anasiase,
-~ Après? Qu'eulends-lu par là, jeté prie? Le conte n'est-il pas fini ?
— Je ne sais pourquoi il me semble qu'il y manqae quelque chose encore , dit Eudoxie.
— Que ïoulez-vous que je ïous dise? Deux jours après, nous étions de retour à GironDe,oii nousatteudoit un ordre de départ pour le régiment. Les revers de la grande armée forçoient l'empereur i réunir l'élite de ses troupes dans le Nord. Je m'y retrouvai avec Bonlraix, qui éloil devenu dévot depuis qn'il avoit parlé en propre personhe à une âme du purgalorre , et avec Sei^y, qui n'avoil plus changé d'amont depuis qu'il étoil tombé amoureun d'un fantôme. Au premier feu de la bataille de Lutzcn , Sei^ étoit à cOlé de moi. Il fléchit tout-à-coup et hiissa reposer sa tête, frappée d'un plomb mortel, sur le cou de mon cheva).
— Inès , murmura-[-il , je vais le rejoindre ; — et il rendit le dernier soupir.
Quelques mois plus tard l'armée rentra en France, oh d'inutiles prodiges de valeur retardèrent, sans l'empêcher, la chute inévitable de l'empire. La paix se fit alors, et un grand nombre d'offîciers déposèrent pour jamais les armes. BouU'aix s'enferma dans un cloître où je pense qu'il est encore; je me retirai dans l'héritage de mes pères, que je n'ai pas envie de quitter. Voilà tout.
— Ce n'est pas h , dit Anasiase d'un air boudeur, toute l'histoire d'Inès. Tu dois en avoir su davantage?
— Cette histoire csl très-complète dans son genre ,
répondi8-je. Vous m'avez demandé une histoire de reTonanl, et c'est une histoire de revenant que je vous ai racontée, ou bien il n'en fut jamais. Tout autre dénouement serait vicieux dans mon récit, car il en changerait la naiure.
— Mauvaise défaite, dit le substitut. Vous cherchez à vous sauver d'une explication par une subtilité. Raisonnons un peu, s'il vous pUîl, car la logique est de mise panoui, même dans les contes de revenant. Vous avez pris avec vos camarades l'engagement solennel de garder un silence absolu sur l'événement de la nuit de Noiîl, tant que le fait de l'apparilion ne vous serait pas clairement expliqué ; vous vous êtes même soumis à cette obligation par serment, et je m'en souviens bien , car je n'ai dormi qu'au commencement de la narration, qui, par parenthèse , Iraîpoit quelque peu en longueur. Or, TOUS n'avez pu être dégagé de cette espèce de contrat synallagmaiiqne (c'est ainsi qu'on l'appelle en droit) que par l'éclairaissemenl condiiionnel sur lequel il étoit fondé ; à moins qu'il ne vous plaise de supposer que vous en avez été affranchi par la mort de l'un des con-. traclanls et par l'entrée en profession de l'autre, laquelle peut être considérée, i la térilé, comme une espèce de mort; mais je vous préviens que ce déclinaioire ne peut être admis dans l'espèce, ce que je vous prouverai à loisir si vous persistez dans vos conclusions. Donc vous êtes dans le cas flagrant d'infraction à l'engagement contracté, si la condition qui le résout n'a pas été accomplie.
— Je vous prie, monsieur le substitut, répliquois-je, de m'épai^ner ce procès , à moi qui n'en eus de ma vie. Je suis parfaitement en règle sur les termes de mon contrat, que j'aurois pu me dispenser d'alléguer , si je
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n'avoîs vodIo loat dire. Hais.l'hisioire qu'oD réclame, c'est une lutre histoire; la pcDdule marqae minuit et davantage ; tooIcz-tous me permettre de laisser le mot du logQgriphc snspeudu pendaat un mois, comme celui du ïieui Mercure de France?
■ — J'estime, reprit le substitut, qu'il peut y avoir lieu â ajourner, si cela convient 1 ces dames.
— D'ici ii, continuai-je, TOlre imagination peut s'évertuer h chercher l'explication que je lui promets. Je vous avertis toutefois que c'est ici une histoire véritable, du commencement i la fin, et qu'il n'y a dans tout ce que je vous ai raconté ni supercherie , ni mystification» ni voleurs...
— Ni revenantT dit Eiidoxie.
— Ni revenant, repartis-je en ma levant et en [»>!• nant mon chapeau.
— Ma foi, uni pis l dit Âuasiase.
— Mais, si ce n'étoit pas une véritable apparition , dit Anastase aussitôt que je fus assis, apprends-nous ce que c'étoitî II y a un mois qrie j'y réfléchis, sans trouver d'explication raisonnable à ton histoire.
— Fil moi non plus, dit lïudoxic.
— Je n'ai pas eu le temps d'y penser, dit le substilat, mais autant que je m'en souviens , cela tiroit furieusement au fantastique.
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— Il n'y a cependant rien de plus naturel, répondisje , et tout le monde a entenda raconter on va de ses propres yeux des choses bien plus extraordinaires que celles qui me restent à tous apprendre, si vous files disposés à m'écouter encore une fois.
Le cercle se resserra un pen, cardans les longues veillées d'une pelile ville, on n'a rien de mieux à faire que de préier l'oreille i des contes bleus pour attendre le sommeil. — J'entrai eu matière.
Je vous ai dit que la paix étoit latte, que Sergy éloit mort, que Boutraix éloit moine, et que je n'élois plus rien qu'un petit propriétaire à son aise. Les arrérages de mes revenus m'avoieni presque rendu opulent, el un hériiage qui arriva sur le tout m'enrichit d'un superOu ridicule. Je résolus de le dépenser en voyages d'instruction et de pbisirs, ei j'hésitai un moment sur le choix du pays que j'irois visiter ; mais ce ne fut qu'une feinte de ma raison qui lulloit contre mon coeur. Mon cœur me rappeloit à Barcelone , et ce roman formeroit, si c'éloit ici sa place, un accessoire beaucoup plus long qne le principal. Ce qu'il y a de certain , c'est qu'une lettre de Pablode Clauza, le plus cher des amis que j'eusse laissés en Catali^ne, acheva de me décider. Pablo épousoit Léonore , Léonore éloit la sœur d'Eslclle , et celte Estelle dont je vous parlerai peu étoit l'héroTne du roman dont je ne vous parlerai pas.
J'arrivai trop lard pour la noce ; elle étoit faite depuis trois jours, mais elle se conttnuoit, suivant l'usage, en fêles qui se prolongent quelquefois au-delà des douceurs de la lune de miel. Il n'en devoit pas Cire ainsi dans la famille de Pablo, qui éloit digne d'être aimé d'une femme parfaitement aimable , et qui est heureux
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anjourd'hoi comme il espëroit l'être alors. Cela s*esl ru de temps en temps, mais il ne but pas s'y fier. Estelle m'accueillit comme un ami regretté qu'on désiroit de rCToir, etmesrapports avec elle ne m'avoient pas donné lieu d'en attendre davantage , surtout après deux ans d'absence, car ceci se passoiteu 181Z|, dans l'intervalle de celte courte paix européenne qui sépara la premiËre restauration du SO mars.
— Nous avons dîné de meilleure heure qu'à l'ordinaire, dit Pablo en rentrant dans le salon ofi j'avois ramené sa femme ; te souper nous dédommagera ; mais il falloit laisser une heure aux soins de la toilette, et il n'y a personne ici qui ne veuille assister, dans les loges que j'ai retenues, à la représentation peut-être unique de la Pedrina. Cette virtuose est si fantasque 1 Dieu sait si elle ne nous échappera pas demain !
— La Tedrina? dis-je par réflexion. Ce nom m'a déjîi frappé une fois, et dans une circonstance asseï mémorable pour que je n'en perde jamais le souvenir. N'est-ce pas celle chanteuse extraordinaire , celte danseuse plus extraordinaire encore, qui disparulde Madrid après «ne journée de triomphes, et dont on n'a jamais reirouvé les traces? Elle jusiiQe sans doute la curiosité dont elle est l'objet par des talents qui ne souffrent aucune comparaison sur aucun thcSlre ; mais je l'avone qu'un événement singulier de ma vie m'a tout-à-fait blasé sur ce genre d'émotions , et que je ne suis nullement curieux d'eniendre ou de voir la Pedrina ellemême. Permets-moi d'attendre sur la Rambla l'heure de nous réunir.
— A Ion aise, répliqua Pablo. Je croyois cependant qu'Estelle comptoit sur toi pour l'accompagner 7
Estelle revint en effet , et s'approcha de moi au mo-
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ment de parlir. J'oubliai que je m'éloÎH prorais de ne jamais reToir une danseuse, de ne jamais entendre une caiitalrice, après Inès de Las Sierras, mais je me croyois sAr, ce jour-li , de ne voir cl de u'eulcndre qu'Estelle.
Je tins long-temps parole, ei je serois fort embarrassé de dire ce qu'on joua d'abord. Le bruit même qui aYoit annoncé l'entrée de la Pedrina n'étoil pas parvenu i m'émouToir ; je restois calme et les yeux à demi voilés de ma main , quand le silence profond qui avoit remplacé cette émotion passagère fut rompu tout-àcoup par une voix qu'il ne m'étoit pas possible de méconnolire, La rois d'Inès n'avoit jamais cessé do résonner à mon oreille; elle me poursuivoit dans mes méditations, elle me berçoil dans mes songea; et la voix que j'enteudois, c'éloit la voix d'Inès!
Je tressaillis , je poussai un cri , je m'élançai sur le devant de la loge, les regards arrêtés sur le théâtre, C'étoit Inès, Inès elle-mâme!
Mon premier mouvement fut de chercher, de recueillir autour de moi toutes les circonstances, tous les faits qui pouToieut me confirmer dans l'idée que j'étois à Barcelone, que j'étois a la comédie, que je n'étois pas comme tous les jours, depuis deux ans, la dupe de mon imagination ; qu'un de mes rëvcs habituels ne m'avoit pas surpris. Je m'efforçai de me ressaisir â quelque cfaose qui pQt me convaincre de la réalité de ma sensation. Je trouvai la main d'Estelle, et je la pressai avec force.
— Eh bien! dit-elle en souriant, vous étiez si sûr d'être prémuni contre les séductions d'une voix de femme! la Pedrina prélude à peine, et vous voilà hors de vous!...
— Êtes- vous certaine, Estelle, répliquai-jc , que ce