‹ Nouvelles de Charles NodierChapitre 20 sur 22 · LA NEUVAINE DE LA CHANDELEUR · texte numérisé non relu

LA NEUVAINE DE LA CHANDELEUR

La fie intime do la province a nn charme dont on ne conçoit aucune idée à Paris, et qui se fait surtout sentir dans les premières années de la vie. On peut aimer te séjour' de Paris dans l'âge de l'activité, des passions, du besoin des émotions et des soccès; mais c'est en province qn'il faut élre enfant , qu'il faut ^tre adolescent , qu'il faut goOter les sentiments d'une Sme qui commence à se révéler et i se connoître. Ce n'est pas à Paris qu'on éprouvera jamais ces émotions incompréhensibles que réveillent au fond du cœur le son d'une certaine cloche, l'aspect d*un arbre, d'un buisson , le jeu d'un rayon du soleil sar la ferblanterie d'un petit toit solitaire. Ces doux mystères du souvenir n'appartiennent qu'an village. J'entendois l'autre jour nnë femme de beaucoup d'esprit se plaindre amèrement de n'avoir point de patrie : o Hélas! ajouta-t-elle en soupirant, je suis liée sur la paroisse Saint-Roch. i>

Dieu me garde de faire un reproche à Paris de celte légère imperfection. C'est moins un vice qu'un malheur. La grande métropole de la civilisation a d'ailleurs, pour se consoler, tout ce qu'il est possible d'imaginer de séductions et d'amusements : l'Opéra , le bal Musard , la Bourse, l'association des gens de lettres, Thomœopaihie, la phrénologie et le gouvernement représentatif. Je

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pense seulement que le loi de )a proviuce vaut mieux, mais je le pense avec mon esprit de tolérance accoutume. Il ne laut pas disputer des goûts.

La réminiscence mêoae de ces jeunes et lendres impressions qui ne se remplacent jamais conserve encore une partie de sa puissance, même quand on s'est éloigné par infortune ou par choix des lieux où on les a reçues, et cela se remarque aisément daas les écrivains qui ont un style el une couleur. La prose de Rousseau se ressent de la majesté des Alpes et de la fraîcheur de leurs vallées. On devincroit que Bernardin de Saiul- Pierre a vu le jour sur des rives toutes Qeurics, et qu'il a été bercé au bruit des brises de l'Océan. Sous le langage magnifique de Chateaubriand, il y a souvent quelque chose de calme et de champCtre, comme le murmurede son lacet le doux frémissement de ses ombrages. J'ai quelquefois pensé que Virgile ne seroit peut-être pas Vii^le, s'il n'ëloit né dans un hameau.

A la province elle seule, à la petite vtile, aux champs, ces charmantes impressions qui deviennent un jour la gracieuse consolation des eunuis de la vieillesse , et ces pures amours qui ont toute l'innocence des premières amours de l'homme dans son paradis natal, et ces chaudes amitiés qui valent presque l'amour '. Avec un cœur sensible et une imagination mobile , on rêve tous ces biens h Paris. On ne les y goûte jamais. Le Dieu qui parloit à Adam a beau vous crier : n Où es-tu? » il n'y a plus de voiï dans le cœur de l'homme qui lui réponde.

En province, tous les berceaux se touchent, comme des nids placés sur les mêmes rameaux , comme des fleurs écloses sur la même tige , quand , au premier rayon du soleil , tous les gaïuuillemenis , tous les par-

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fums se courondent. On naît sous les mêmes regards , on se développe sous les mêmes soins, on grandi! ensemble, on se voit tous les jours, à loua les momenls; on s'aime , on se le dit , et il n'y a point de raison pour qu'on finisse de s'aimer et de se le dire. La différence même des sexes qui nous impose ici une réserve prudente et nécessaire , mais sévère cl sérieuse , n'exclut que bien tard ces inlimiiës ingénues , ces délicieuses sympathies qui n'ont pas encore changé d'objet. Ce sont ■ les passions qui marquent cette différence , et l'enfant n'en a point. L'abandon fainilier des premiers rapports delà viese prolonge sans danger jusques au-delà de cet âge où le moindre abandon devient dangereux, où la moindre Tamiliarité devient suspecte entre les jeuacs filles et les jeunes garçons des grandes villes. Les affections les pins ardentes continuent à se ressentir de la tendresse du frère et de la sœur, et celle-ci est mêlée de trop d'yards et de pudeur pour que les mœurs aient rien à en redouter. Bien plus, l'adolescent qui commence à deviner le secret de ses sens exerce encore une espèce de tutelle sur cette fotble enfant qu'il aime, et que la nature et l'amour semblent confier à sa garde. Plus il apprend dans la funeste science des passions , plus il se rend allentif à protéger la douce et timide créature dans laquelle il met son bonheur ou ses espérances. Il ne se conienic pas de la défendre contre îles inspirations étrangères ; il la défend contre lui-même dans l'intérêt d'un avenir qui leur sera commun, il la respecte , il la craint.

Et combien de voluptés impossibles à décrire cet amour délicat d'une âme qui vient de se coiinoître ne laissc-t-il pas à désirer à l'âge qui le suit? Oli I le premier signe de la préférence de cet auge de la jwiisée ,

le premier regard expressif que la peiiie amie adresse à soDami entre les deux battanls d'une porle qui se fernae, la première articulation de sa Toix pénélranie , qui s'mt émue, qui s'est attendrie en passant entre ses lèvres la première impression d'une main livrée â la main qui i'a saisie , la tiède moiteur de son loucher, le frais parfum de son haldne 1.... et , bien moins que cela I une fleur tombëe de ses cheveux, une épingle tombée de son corset, le bruit, le seul bruit de la robe dont elle voas effleure en courant , c'est cela qui est l'amour, c'est cela qui est le bonheur '. Je sais le reste , ou h peu près ; mais c'est cela que je voudrois recommencer, si on rccommençoit.

On ne recommence plus; mais se sonvenir, c'est presque recommencer.

On goûte à Paris les doux loisirs de Tenfance ; on y connott la valeur de ses jeux ; on y jouit de ces délicieuses ECHrées de rien faire qui suivent les jours laborieux de l'étude ; mais ce n'est qu'en province qu'une heureuse habitude prolonge ces innocents plaisirs, sous l'œil attentif des mères , jusque dans l'ardente saison de L'adidescence. On est homme déjà par la pensée, qu'on est encore enfant par les goûts ; on commence à éprou' ver d'étranges et turbulentes émotions, qu'on subit toujours, è certaines heures d'oubli, des sentiments pleins de grâce et de naïveté. On se demande quelque-* fois ce qu'il y a de vrai entre le passéque l'on quitte et l'avenir que l'on commence ; mais on devine, en y plongeant un regard inquiet , que l'avenir ne vaudra pas le passé. Il se trouve même des esprits simples et îendres qui scroient volontiers tentés de ne pas aller plus loin , et qui sacrifieruient sans hésiter les voluptés incertaines du lendemain aux pures jouissances de la veille. A dix*

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hnit ins, j'anroî§ Tait ce mirché bizarre avec fange familier qui présideauzchaiigeantcs destinées de rbomme, s'il s'éloil communiqué à mes prières ; et noua y aurions gagné tous les deux , car j'imagicie que mon émancipation insensée pourroic bien lui avoir donné quelque chagrin.

Le 2â janvier 1803 , je n'en étois pas encore li. J'aimois ces belles jeunes filles, parmi lesquelles je passois les heures les plus donces de la journée , de toute la force d'un cœur accoutumé à les aimer, mais sans fièvre, sans inquiétude et presque sans préférence. Je me tronvois bien parmi elles ; je me trouvoïs mieux tout seol , parce que mon imagination commençoit à se former, dans la solitude, un type qui ne ressemUoit à aucune femme, et auquel une seule femme devoit complètement ressembler, quoique j'aie cru le retrouver cent fois. C'éloit mon rêve chéri, et, dans le vague immense où il m'éloit apparu , il me donnoit une idée plus distincte du bonheur que toutes les réalités de la vie. Cependant, je ne faisois que l'entrevoir à travers mille formes douteuses; mais je le cberchois toujours, et le délicieux fantÂme ne manquoit jamais à mes rêveries. Tantôt il venoit me tirer de ma mélancolie en frappant mon oreille de rires malins , et en balançant sur mou front les noirs anneaux de sa chevelure ; tantôt il s'appuyoit sur le pied de ma couche d'écolier, en me regardant d'un ceii triste, et en cachant sous une toulTo de cheveux blonds une larme prêle à couler ; et mon cœur gonflé s'élançoit vers lui avec des battements à me rompre la poitrine ; car je savois que tonte ma félicité consisloit dans la possession de cette image insaisissable qui me refusoil jusqu'à son nom.

Le 2A janvier 1802, nous «étions donc réunis, comme

à l'ordinalm , avant l'heure àa souper, car on soupoit encore , et lions causions en tumulte autour de nos mères , qui causoient plus grivemeni de matières non moins frivoles : notre conversation ronloit sur le cboii d'onjeu, question fort indiSérente au fond , l'intérêt d'un jeu reposant tout entier dans ta péniunca; et qui ne sait que ia péniUnce est raccomplissement du devoir qui rachète un ga^e ? C'est le moment des avens , des reproches , des secrets dits à l'oreille , et surtout des baisers. C'est le moment de la soirée pour lequel on vit lout le jour, et celui de tous les moments de la vie qui laisse le moins d'amertume après lui , parce que les sentiments auxquels on commence à s'exercer ne sont pas encore pris au sérienx ; quand on est sorti de là une fois avec one de ces idées orageuses qui tourmentent le cœur, c'est qu'on en est sorti pour la dernière fois; le plaisir n'y est plus.

— Nous ne serions pas si embarrassés, dit la brone ' Thérèse, si Claire éloit arrivée. Claire connott tous les jeux qu'on a inventés, et, quand par hasard elle ne s'en rappelle aucun , elle en invente un sur-le-champ.

— Elle a bien assez d'imagination pour cela, remarqua Emilie en se mordant les lèvres et en baissant les yeux pour se donner i'aii' de circonspection dont elle accompagnoit toujours une petite médisance. On craint même qu'elle n'en ait trop, et j'ai entendu dire qu'elle donnoi t de temps en temps des marques de folie. Ce seroit un grand malheur pour sa famille et poor ses amies.

— Claire ne viendra pas, s'écria Marianne d'un ton de voix pétulant qui annonçoit qu'elle ne répoudoit qu'à sa propre pensée, et qu'elle n'avoil pas entendu l'observation désobligeante d'Emilie: Elle ne viendra pas, j'en

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luis sûre 1 elle coniEnence aujourd'hui la neuvaine de la Chandeleur.

— La neuvaine de la Chandeleur ! dis-je à mon tour ; et à quel propos? je ue la savois pas si dévoie.

~- Ce n'est pas par dévolion, reprit Emilie avec une gravité inépriBantc; c'est par superstition ou par ostenlalion.

J'avois oublié de dire qu'Étiiilie éioit philosophe. Tout le monde se mâloit alors de philosophie , jusqa'aui petites filles.

— Par superstition , répéta Marianne, qui ne saisissoil jamais qu'un mot de la conversaiioD la mieux suivie. Par superstition , en effet; la supersiilion la plus capricieuse, la plus bizarre , la plus extraordinaire , la plus extravagante....

— Mais encore? inlerrompis-je en riant Tu exciies noire curiosité san» la satisfaire,

— Bon! répondit Marianne en me regardant avec une expression marquée d'ironie , cela est trop stopide pour un savant de votre espèce ! Quant à ces demoiselles, elles n'ignorent pas , j'imagine, que la neuvaiue de la Chandeleur est une dévotion particulière des jeunes personnes du peuple, qui a pour objet... Comment dirai- je cela?

— Qui a pour objet?... murmurèrent une douzaine de petites voix pendant que douze jolies têtes se penchoient vers Marianne.

— Qui a pour objet, reprit Marianne, de connoitre d'avance le mari qu'elles auront.

— Le mari qu'elles auront I répétèrent encore les douze voix sur le mode varié d'inQexions que dévoient leur fournir douze organisations différentes. Et quel rapport le mari qu'on aura peut-il avoir avec un

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