‹ Nouvelles de Charles NodierChapitre 6 sur 22 · OUBLIE · texte numérisé non relu

OUBLIE

déplorable hisloire de mes pasioiu, Jl reiie heureusement assez de cœurs sur la terre qui n'auront pas de peine à |e deviner.

C'étoit un homme singulier que sir Robert. Sorti d'une famille déjà chevaleresque et illustre du temps de Camdeti, il avoit fait d'excellentes études à Oxford. Ses débuts littâraires annonçoient une âme ardente et passionnée que l'amour et l'euthousiaune pouvoieul mener loin , et qui obéissoit sans le savoir à cette impulsion de renouvellemeoi dont le monde ignorait encore le nom. Personne n'a su me dire ce qui lui arriva, mais vers l'âge de vingt-cinq ans il parut s'adonner à une piété d'abord mystique et conlemptallve , qui ne tarda pas à devenir scbolastique et militante, parce que l'impétuosité de son tempérament et de son esprit ne lui permettoit pas de s'acccHumoder des parlia moyens. Le troisième et le dernier de ses irrésistibles penchants le dévoua pour toujours à l'éclaircissement et à l'iltusiration des lettre^ classiques , dont il étoil plus nourri qu'aucun homme de son époque ; mais celui-là se fbodli si naturellement avec les deux autres qu'on auroit jnré que les trois n'en faisoieot qu'un, et qu'il y avait dans ce phénomène, pour un théologien de sa force, nn argument très- pérempioire contre les ergotismes de Servet; en sorte que si l'on parvenoit i se représenter distinctement un type composé du fougueux Luther , du poinlilleui Saumaiso , et d'un Werther sentimental et sophiste, comme son modèle, on connoltroit à peu près dans sa triple unité le chevalier Robert Grove. Sa nouvelle passioit l'entraîna sur le continent à la recherche des maiiuEcrits d'Allemagne, de France et d'Italie. Un beau joi^r il s'arrêta eu Suisse, oii il demeurtùt à mon arrivé^ depuis pr^ de vingt ans , et où il avoit tiahsé

en viager une fortuae honnêle, quoique assez médiocre pour on Anglois. Il aimoit i dire que ce fut la crainte du mal de mer, dont il faillit mourir à sa première traversée, qui lui fit prendre le parti de ne jamais repasser la Manche; mais on supposoit que des chagrins cachés pouvuieni avoir influé sur celte résolution , et que la rencontre d'une de ces amîiiés complètes dont b nature ne gratifie pas tous ceux qui en ont besoin, acheva de le décider. 11 l'avoil trouvée à Berne en Jacobus Th..., plus jeune que lui de quelques années, animé comme lui d'une sensibilité mélancolique et rêveuse, pénétré comme lui de l'iustruciion la plus vaste et la plus exercée , mais supérieur à sir Bobert mSine , au jugement de celui-ci , par le tact imperturbable de sa critique. C'est cet ami que la mort lui avoit enlevé deux ans auparavant ; le chevalier étoii alors enchaîné dans son lit par une gouile opiniâtre qui ne Ta jamais quitté depuis , mais il s'étoit fait transporter au chevet de l'agonisant pour recevoir ses derniers soupirs. A compter de ce moment, il semblait avoir abandonné des travaux chéris, et le besoin seul d'occuper ses ennuis de quelque distraction utile aux sciences, venoit de le décider à reprendre leur cours. C'étoit pour le seconder dans ce louable dessein qu'il avoit appelé le premier venu, et le premier venu, c'étoit moi.

Ce récit m'intéressa , je ne sais quelle puissance étrangère à ma volonté m'entralnoil vers ce vieillard, si cruellement privé de son frèje d'adoption ; mais j'imagiuois dans mon orgueil de jeune homme que ces destinées se rie uses, méditatives et solitaires, ii'étoient pas sans rapporis avec celles que l'avenir me préparoi(, et je croyois découvrir dans le hasard apparent qui m'ouvroil une carrière si austère pour mon âge,

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uDe de ces prémédiiaiions provideiilicllvs qu'on ne Suit de rêver que lorsqu'on est réveillé de louC. CeUc superstition intime a joué un grand rôle dans lonti'S mes enireprises, et je sens que je m'y livrerois encore, si j'étoia assez malheureux pour avoir à recommencer.

Mes conjectures ne m'avoient pas troinpif sur sir Robert. Dans celle complication unique de caractères bizarrcmenl contrasK^s, je trouvai seulement un homme de plus auquel je ne pensoîs pas, un homme bon, facile, expansif, abondant dans ses idées avec la naïvclé d'un enfant content de lui , heureux de croire en lui et d'inspirer sa confiance aux autres; mais tolérant et méiue docile pour les opinions les plus opposées aux siennes, quand elles ne se présentoient pas sous une apparence tracassièrc et hostile ; exigeant d'ailleurs pour ces formes de l'esprit, comme il l'éloit en amitié; plus boudeur au moindre nuage qu'une petite fille dont on a brisé la poupée; revenu à la moindre marque de déférence ou de tendresse, et faisant toujours les frais du raccommodement, en accordant plus qu'un ne lui demandoit ; hyperbolique de paroles et de sentiments, d'éloges et de reproches, dans ses affections, dans ses haines, dans ses mépris , dans ses admirations, et ne counoissant point de nuances d'expression entre les superlatifs extrêmes, parce qu'il étoil lui-même un superlatif, une hyperbole morale, le plus excellent homme que la bonté divine ait jamais produit.

Je le vois encore d'ici dans sa petite chambre, quand j'y entrai une heure après mon arrivée à Berne. Je le Tois couché à demi dans un fauteuil large et profond qu'il avoit inventé , et qui se mouvoit sur quatre roulettes, par un mécanisme ingénieux et commode qu'il avoit imeulé ; les peàs éleudus sur un tabouret

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Hcxible qui se haussoll, a'abûissoit, s'éloignoJI, se rapprochoit i volonté , et qu'il avolt invenlé ; le coude appuyé sur une grande table pivotante à cinquante compartimenta qu'il avoit iDventée aussi, car le chevalier ne se servoit de rien qu'il n'eût inventé, il avoit iuveiité sa boite à tbé et sa boite à tabac. Il avoit invenlé son lit et son somno. Il avoit inventé son écritolre et ses tablettes. Il avoit inventé le bateau de voyage avec lequel il échoua sur les bords de l'Escaut en sortant de Valencieunes. Il avoit inventé la voiture de sftrelé qui le versa au beau miliea de la plus belle roule de France dans l'avenue de Nevers. Je le vois, dis-je, frappant des mains i mon entrée, et m'accueillant d'un regard aussi bienveillant, d'un sourire aussi doux que celui de mon père. Je vois sa noblo figure, plus que sexagénaire , mais fraîche , épanouie, vermeille , adolescente d'imagination et de pensées , et soD vasi» front chauve, blanc et poli comme l'ivoire, autour duquel se roulolent en boucles des cheveux d'un blond dorô qui auraient fait honneur à un bachelier, car la nature avait pris plaisir h laisser à son vieil âge des vestiges de jeunesse, comme elle en avoil laissé à son anw.

J'ai dit que sa chambre étoit fort petiie , et je n'ai pas eu besoin de dire qu'elle anil tome l'élégance de la propreté , tout l'aspect de celte aisance confortable qui rend la vie si douce en Angleterre et eu Hollande, et sur laquelle les heureux Bernois ont peut-être encore enchéri. Ce que je n'ai pas dit, c'est qu'elle s'ouvrolt sur une belle galerio qui contenoit la précieuse biblio^ thëque du chevalier, précieuse par le choix des auteur!^, par l'autîquilé des éditions, par l'exquis» perfection des exemplaires. Je croîs pouvoir répondre qu'on y

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trouTott lous les dassiqHes anciens, et tons leurs commenUleurs, dam les plus magnifiques reliures qui aient jamais réjoui les yeui d'un bibliomane. Le fauteuil n](;canique se promenoit souvent parmi ces rares merveilles, mais le chevalier n'avoJt pas encore inventé le moyen de l'élever et de le soutenir à la hauteur des tablettes supérieures. Depuis long-temps même, il ne ponsoit plus i ce perfectionnement digne du génie d'un Stéviaus , parce que la Providence y avuit heureusement pourvu> en lui donnant un domestique gallois , géaut massif et perpendiculaire de six pieds quatre pouces de hauteur, morne, épais, indégrossi comme les dolmens de ses aïeux, joignant à peine à la couuoissance de sa langue celtique une douiaine de mauvaises locutions de l'angloÎB du peuple, mais doué d'une mémoire de noms et de lieux qui tenuit véritablement du prodige. Il n'ëtoit pas un volume indiqtié par son litre et par sa date , qui ne vint se placer comme de luimême sous la main du colosse ubéissaut. A droite, à gauche, en haut, en bas, de jour, de nuit, son instinct neselrompoit jamais. Du temps de Cardan al d' Agrippa, on auroit fait de Jonathas, ou de Tbomme longueéchelle {master ffreattaclder) , comme l'appeloitgaîment le chevalier , un gnome soumis par la magie; et si Walter-Scott l'avoit connu , il ne l'auroit pas oublié dans sa galerie fantastique.

Ma chambre étoil située ^ la partie opposée de la bibliothèque , et c'ëtoit i travers le savant domaine de Jonathas que je venois chercher, à dix heures du matin, ma besogne quotidienne. Alors, sir Robert travailloit déjà depuis quatre ou cinq heures , et ses notes jeiécs sur des feuillets volants, dont, par bonheur, elles n'usurpoient jamais le verso, étoient ordinairement par-

Tenues avant mon lever au centime chiffre de pagination. C'est ce travail énorme qu'il s'agissoit de réduire à sa |)lus simple expression pendant le reste de la journée, que le chevalier cmployoit de son côté à grossir de quelquescenlainesdcvers son ingénieux et interminable poème sur une fleur de violette trouvée dans du thé suisse , ou a rêver quelque invention utile qu'il n'avoît pas encore amenée à fin. Hélas ! ce seroit bien malgré moi qu'une légère ombre de ridicule obscurciroit ces détails d'intérieur philosophique ! Il n'est point de supériorité morale qui ne trahisse l'homme par quelque foiblessc, cl si l'homme éloit parfait, il ne seroit plus question de le peindre ; il suffiroit de le nommer. Ce qui faisoit sourire l'esprit dans les innocentes manies du chevalier faisoit en m^me temps pleurer l'âme. On se disoit : Voilà pourtant ce que noua sommes, quand nous sommes tout ce qu'il nous est permis d'être audessus de notre espèce!

L'aspect de l'effrayant manuscrit m'accabla d'abord, et puis, je me sentis allégé d'un poids énorme en le feuillclani. Nos deux premières éditions critiques dévoient être Horace et Tacite, parce que sir Robert avoit compris en deux ou trois mots d'entretien que je n'élois pas assez foil en grec pour le seconder de quelques mois dans la publication de Pindare, son classique favori. Cette dérouverte lui coûta un soupir. Elle dc- Toit m'en coûter de plus profonds, de plus déchirants; et si quelque jeune femme à l'œil doux et au cœur tendre étoil un jour tentée , après ma mort , de di5chiffrer jusqu'ici ces pages barbouillées de pédantismc, elle ne se douleroit guère de la liaison intime que Pindare peut avoir dans le cœur d'un vieil écolier avec un souvenir d'amour. En s'aidani d'un peu de patience.

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elle arriveroit à la solniioadece problème, si j'avoisia cruauté de l'y encourager; mais je m'en garderois bien. J'écris pour moi mille riens qai me charment , parce qu'ils me font revivre des jours pleins de douceur el d'illusions. Les géomètres disent: Qu'esl-ce que cela prouveî Les femmes le disent aussi. Je re* tourne donc un moment à mes pperasses.

C'étoit, je le répète, une chose- terrible ï voir, mais qni ne m'épouvanta qu'un instant. Quand sir Robert avoit sous la main une phrase de Tacite ou un vers d'Horace , il dépouilloil tous ses éditeurs, tous ses annotateurs , tous ses commentateurs , tous ses glossatenrs. Toutes les explications, toutes les inlerpréiations, toutes les variantes lai étoient bonnes ; il n'auroit pas omis une hypothèse; il n'aoroit pas dédaigné une faute d'impression. Le texte se noyoit ainsi dans . une encyclopédie de mots et d'idées, d'où il ne me resloit qu'à dégager la leçon la plus vraisemblable et la glose la plus sensée. Le premier collaborateur du chevalier avoit eu cet heureux instioci d'élection, qui est plus commun qu'on ne pense, ou aussi commun qu'on le dit , car c'est tout bonnement le sens commun. Le mérite essentiel de ce labeur immense n'en appartenolt pas moins au chercheur infatigable qui avoit préparé et mis en ordre ce chaos de matériaux , et la plupart de nos gros livres classiques ne se sont guère enflés de pages sans nombre qu'aux dépens des veilles d'un érudit patient, qui s'étoii donné le lemp^ de tout savoir et qui n'avoit pas pris celui de choisir. L'exigoitO de mes résultats parut lourmeaicr d'abord sir Uobcrt, quoique j'y procédasse d'une manière plus prolixe encore que son mi^niorable ami Jacobus. Comme je m'aitendoîsâ cette impression , je lui rappelai l'adage laiin

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qui dit tfit le iiKMsioDDOur ne doit pai être jalmn dn crible, et il me leitdit la main en gage de coiuentement. Je coatinnai i travailler depuis eii consciencti , mais selon ma fantaisie ; et si je surprcnois en lui un regret mal déguisé i quelque anecdoie piquante nuis întempestive, à quelque belle observation philol<^ique, tirée de trop loio , qu'il était parvenu à faire entrer daos son commentaire, en vertu d'une propriété élastique d'imagination que ne déconcerloieiit ni les transitions les plus subtiles, ni les écarts les plus lyriques, je le con- Bolois en lui montrant dans un atbum Boigneasement tenu toutes le* curiosités épisodiquea rédigées d'avance pour une occasion plus opportune. Alors ses mé~ coalenlcments mutins se cbangeolent en eipansiou de joie et de reconnoissancc ; j'étois son autre Jacobns , l'Arislarque de son sommeil homérique, le Pbocioo de son éloquence, la bâche de ses discours , leaueerain edoptif de ses livres et de ses manuscrits , le Pautoposl-fulurum de sa renommée. C'était là le née piuë utlrààe loa aiïeciion démonstrative. Matime n'ivoit que les droits d'un secrétaire passif, mais Pauta-post auroit bâtonné impunément un volume d'ûrudtiion fait pour délrûner Scaliger,

Ce concours de lèie et de bon vouloir avoit accéléré la besogne. Nous venions de terminer en quatre mots toutes les odes d'Horace depuis lUœcenas atavii jusqu'à Dicere (audes. Tacite n'éloit guère moins avancé, cl nous recevious déjà des -épreuves de Leipsick , où nos deux premiers volumes éloieni sous presse , quand je crus remarquer un soir, vers la fin du dîner, que sir Robert étoit travaillé de quelque souci intérieur, Il ne fallait pas pour cela un grajid eiïort de discernement, car c«ilo dtBposiiion d'esprit se révéloit en lui par trois

BfmptfttneB Invariables, un rtgard iriBIe el wriical qui E'attachoit pensivement au plafond, un soupir ft peine entendu qui s'élevoit lentement en suivant ia même ligne ascensionnelle, el un léger sifflement, ou pluiOt une modulation presque insaisissable du souffle qu'auroit cent fois couterl ie Uia i^uretlo de mon oncle Tobie. Je 6s pari de mon observation au cIietBlier.

— Cela ne te concerne qu'indirectement , re'pondit sir Bobort avec douceur, en ramenant sur moi ses yeux paieriieb ; mais je pense b ma fia , qui peut g'appro^ cber ; et si la postérité ne me connott que par ces deux incomparables éditions d'Horace el de Tacite, mirum opuê et integntm , les mirmldons de la science mo contesteront dans quelques siècles mes études d'helléniste. Pourquoi faut-il qu'on s'occupe ai peu dn grec dans le système d'éducation de votre driHe de France, et qu'ivois-je à faire aussi de te surcharger de tt'ftTaux, DU lieu de l'amener d'abord , et par des chemins de fleurS) cher Pauto-post, i lire plus conramment Pindare, sous ma direction, que le Cartnet* «œcutaref Quel événement pour ton Institut , et pour tout lo monde savant, que l'apparition simultanée du Pindare et de l'Horace de m llDliert, éditions modties, éditions prototypes, éditions monUineiilales, dont le suocès toujours croissant imposeroit silence i l'avenir envieuii , et me sauveroit l'affront d'avoir été l'homme d'une langue et d'un livre!,..

— Je vous avois prévenu* monsieur le chevalier, de ma malheureuse insuffisance.,..

— Il ne s'agil pas de ton insuffisance, répliqua brusquement sir Robert , et je n'ai que trop de moyens d'y remédier! — MaiSf ajouia-t-ll en frappant furiemeui sur la table, j'héaile à jouer n gros jeu I — HoU^Jotu-

1?3 AOUVBNinS DB JEUNESSE.

thas! ma fipe, nue bouteille de Porlo, et le Pindare

de CBlliergl.

— Si gros jeu , mou noble ami , et qn'avez-vous à ménager ?

— Ton bonheur, enfanl, ton bonheur, dit le chevalier. Écoute-moi avec alleniion , et ne m'interromps pas. Je t'ai souvent parlé de Jacobus, qui étoit mon crible , mon Arlstarque , mon Phocion avant loi ; je ne t'ai peut-être pas dit qu'il possédoil imperturbablement toutes les bonnes leçons de Pindare; mais ce diable d'homme n'écrirait pas, et ma vieille mémoire a perdu jnsqu'aux moindres vestiges de ces riches traditions orales que je ne voyois aucune nécessité h fixer alors , puisqu'il éloit plus jenne que moi.

— Comment seroit-il possible de les retrouver mainleuant? murmurai-je à demi-voix.

— Voili la question ; mais Je t'avois dit de n'w point faire. — Le digne Jacobus n'avoit commis qu'une faute eu sa vie , fâutc grave et irréparable : il s'étoit marié 1 Jacobus avoit épousé, avant mon établissement à Berne, mie damnée de païenne françolse , belle et bonne créatare, si l'on veut, mais infatuée de toutes les supersti- Uoos du papisme. — Et je le demande pardon , mon fils, si je te parle ainsi de ta foi. Tu sais que je ne l'ai jamais contrariée, et que mes entrailles ne se révoltent point contre l'innocent infidèle qui a eu le malheur de naiire hors de la voie du Seigneur. Je dirai plus : si la pitié manquoit i mon cœur, ce serort plutôt à l'égard de l'aposiat qui a renié ta foi de ses parents, et auquel je me crois incapable de faire grâce. — 11 avoit eu deux enfants, un garçon et une fille, pieusement élevés dans la profession du saint Évangile , qui est l'éternelle alliance des vrais chrétiens ; et il avoit nommé le

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premier Mithridates, parce qu'il avoit rêvé sur le berceau du nouveau-né, mon pauvre frère Jacobus, l'idéal d'un hoiuDie polygloile <)ui apprendroil sans effort près de lui toutes les langues de Babel, la Glle fui appelée Amélie, du nom de sa mère, et tu conçois bien qu'à mesure qu'ils grandirent, tous les soins de l'éducation se distribuèrent selon leur destination présumée, à la Sile les maîtres des arts frivoles , au fils les leçons des savants. Biais la Providence , qui se joue de nos projets, en avoit onlotioé autrement. Miihridates étoil à seize ans un musicien agréable et un joli danseur ; quant au grec, je n'afois jamais pu faire entrer dans sa tête les premièrus lignes d'iisope.- Il auroit vainement pâli pendant une semaine sur uu mooostique de Théognis. Soit qne le travail eût brisé cette jeune oi^anisation, soit qu'il eût porté en lui dès sa naissance le germe de la maladie funeste qui avoit enlevé sa mère , il dix-sept ans il mourut. Le désespoir de Jacobus fut inexprimable; mais cette âme forte ne s'y abandonnoit que par secousses, et quand le trait poignant de la douleur veDoit rouvrir sa blessure sans Être attendu. Un jour qu'on auroit cru qu'elle avoit parcouru jusqu'à les rompre, avec ses doigts de fer, toutes les touches du clavier sur lequel le souvenir d'un enfant mort retentit, elle en trouva une qui n'avoit pas encore vibré. J'y élois , et nous avions ouvert devant nous ce Pindare que tu vois. — Frère, me dit Jacobus en me serrant la main , je crois que je ne sais plus le grec ; ma mémoire s'est fondue comme la cire des tablettes au feu de celle lampe qui a gardé une nuit son cercueil. S'il avoit vécu, avec son heureuE naturel qui n'avoit pas encore répondu h toutes mes espérances, mais qui devoit les cmnbler un jour, il me rappelleroit aujourd'hui

130 SOUVENIRS n JEUNESSE.

(oaies Ces scholies de Pindare que je hri ai Bl lOQTent rtpt'lées... — Je les sais, moi, mon père, l'écrla tout-àcoup Amélie ea se jetant dans les bras de Jicobus , eil Gouvratu de baisers ses y^ux prêts ii pleurer, et en niQ le cacitant à demi sous ses longs cheveoi. — Ces leçons me plaisoieat , con tin ua-t- elle. Je les ai écoutas ; je les ai retenues : je n'en perdrais pas un mot, ^-^ Elle les saToit en effet. Le grec, un jeu pour elle , comiUd toutes les sciences auiquelies le génie peut s'élever 1 Une autre Olympia Morala, une autre Maria Schorman! un ange, une muse, une divinité descendue du ciel, aTec une lyre que la pudeur et ta modestie lenoient muette. Feu de mois aprta, Jacobui n'eiistoit plus>

— Amélie existe au moins , rcpris-je arec viTacité.

— Amélie existe , me répondit gratement le chevalier, -^ et elle sait toutes les leçons de Pindare I Aussitôt après la mort de son père , elle recueillit les Tolblra débris de cette fortune de savant qui ne suT&soit pas à une vie oisive , et elle se retira dans une maison de campagne à peu de distance de la ville , parmi quelques dames respectables qui s'y occupent de l'éducatinn des jeunes Bernoises.

Promplement distinguée entre elles par la pureté de son caractère et la pcrfeclion de ses connoissanoei , elle est maintenant à la tête de l'établissement.

— 11 me paroil d'après cela , dis-je en souriant , que les leçons de Pindare ne sont pas perdues. Je comprends que votre inrirmité passagère vous empêche aujourd'hui d'aller les recueillir. Je comprends qu'il puisse parollre mat séant qu'elle viole les engagements volontaires de sa solitude pour vous les apporter ; mais , s'il est indispensable de les entendre de sa bouche, ne me croyezvous pas asseï savant, du moins, pour vous servir d'iu»

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