LE 4 DÉCEMBRE
Il était aimé ! 11 avait repris goût à la vie, au travail, à tous les sentiments nobles et généreux.
128 NOUVKLLES.
Il était aime! Il voulait se rendre digne de celle qu'il aimait. C'était là désormais son seul but et sa seule récompense. On a vu comment il avait renoncé au luxe, aux folles dépenses et à ses brillants amis de la Chaussée-d'Anlin pour reprendre sa robe d'avocat et le chemin du Palais. De temps en temps seulement, mais bien rarement, il allait encore voir son ami d'iïavrecourt, qui presque toujours était sorti. Mais il y avait là une personne qui l'accueillait le sourire sur les lèvres, et Maurice était content. Le jour où il gagna sa première cause, il courut chez elle. Elle lui tendit la main en lui disant : Courage ! — et Maurice était heureux. \
Athénaïs Tricot, mariée à Mathieu, avait été richement établie par les soins de madame d'IIavrecourt, qui, de peur de rechute, ne perdait pas de vue et surveillait toujours sa protégée. Le jour du mariage, Mathieu avait reçu pour cadeau de noce, et d'un ami inconnu, la somme de vingt-cinq mille francs. Amélie n'avait pas voulu que Maurice donràt davantage. Quant au banquier, les secousses qu'il avait éprouvées et qui ne valaient rien pour sa santé ne l'empêchaient pas de continuer sa vie ordinaire; se moquant des prédictions de la Faculté qui le menaçait d'un coup de sang s'il ne renonçait pas au Champagne et aux amours, il sortait, un soir, d'un diner de garçons où il avait tenu tête avec succès à Horace de Nanteuil. Enivré encore de ses prouesses, qu'il lui tardait de raconter, il fit arrêter sa voiture chez Fœdora, Fœdora l'infidèle, dont il avait repris les chaînes après la conversion d'Athénaïs.
Ce qui s'était dit, ce qui s'était passé dans cet entretien, on ne l'a jamais su au juste; mais les différentes versions qui ont circulé à ce sujet rappelaient toutes plus ou moins l'accident arrivé à un guerrier fameux, à un maréchal de France, dont la vie avait été glorieuse et dont bien des gens avaient envié la mort.
Ce qui paraît positif, c'est que Fœdora, effrayée, avait appelé les gens du baron pour le transporter dans sa voiture et de là à son hôtel, où Ton s'empressa de le saigner, Il était trop tard, il ne retrouva sa connaissance que pour quelques minutes, et mourut comme il avait vécu; il s'éteignit en disant : « L'Opéra s'en va... et moi aussi! î! »
Quelques jours après, Maurice reçut une lettre qui contenait ces mots : « Ne venez plus et attendez mes ordres! » 11 attendit, ne pensant plus qu'à ses travaux, à ses clients et à elle, ii attendit plus d'une année !
C'est là, si j'ai bonne mémoire, que Maurice termina son récit: récit que je me suis efforcé, en rappelant tous mes souvenirs, de vous donner à peu près en entier, moins l'esprit et la vivacité du jeune homme, et surtout la chaleur de l'amant.
Alors le docteur et moi, regardant tour à tour et Maurice et le salon coquet et doré où nous étions assis en ce moment, nous lui dîmes en même temps :
— Eh bien?
— Eh bien ! reprit Maurice, dont les yeux brillaient d'une singulière expression de modestie et de bonheur... il y a dix jours... dix jours seulement, qu'enfin je reçus dans ma mansarde un billet où je trouvai ce mot: Venez!... Vous jugez si ma visite se (it attendre ! Elle me donna des ordres sur lesquels elle m'ordonna un silence absolu, et, comme à tout ce qu'elle me prescrivait, j'obéis.
Mais hier elle me dit : Prévenez vos deux meilleurs amis, et à mon tour, continua-t-il en nous serrant les mains, je vous ai dit : Venez... venez pour être mes témoins !
— Ses témoins ! s'écria le docteur, que la joie rendait incrédule et qui craignait de se tromper dans ses espérances... Ses témoins, et pourquoi?
Sans nous répondre, Maurice étendit la main vers une porte
qui venait de s'ouvrir, et tout ce qu'il avait souffert depuis trois ans, sa fortune perdue, sa vie expo tison presque
égarée, tout en ce moment fut à nos tpliqué el Justifié.
Nous vîmes s'avancer, belle et gracieuse, la plus adorable de toutes les mariées. Elle nous salua et nous accueillit comme d'anciens amis... puis, se tournant vers son fiancé avec le sourire des anges, ce sourire qui semble vous oui rir les cieu\ : — Venez! lui dit-elle, tout est prêt!
Sa voiture nous attendait... Nous arrivâmes, en quelques minutes, rue Grange-Batelière, à la mairie du 2* arrondissement, et un quart d'heure après notre jeune camarade barbiste, le pauvre avocat Maurice, était maître d'une immense fortune et, mieux encore, d'une femme charmante.
— Eh bien ! lui dit le docteur, te voilà enfin heureux!
— Pas encore, répondit à demi-voix Maurice avec un soupir et en regardant sa femme ; mais dans deux jours... à l'église! Vous y serez, n'est-ce pas, mes amis?
— En attendant, s'écria le docteur, c'est aujourd'hui i décembre, le dîner de la Sainte-Barbe !
Et Maurice, après avoir levé les yeux vers ceux de sa femme, comme pour y chercher une permission, répondit, en nous serrant la main : J'irai !