MT-QMTRE HEURES A ROME
Vers la fin du denier automne, comme la foule s'épandait lentement par la porte du Peuple et se perdait sous les ombrages de la villa Borghèse- pour y danser aux castagnettes la saltarelle et la tarentelle, par la même porte un voyageur entrait à pied dans Rome, et la foule, voyant son air jeune et souffrant et sa démarche fatiguée, s'ouvrait docilement pour le laisser passer. — Ce sera quelque peintre, quelque enfant de France ou d'Allemagne, disaient les jeunes filles en élevant leurs brunes têtes au-dessus de leurs compagnes pour suivre des yeux le blond étranger.
Il marcha droit à l'obélisque égyptien qui s'élève au milieu de la place du Peuple, et, déposant à ses pieds son sac et son bâton poudreux, il s'étendit douloureusement sur l'une des marches de sa base; son front reposait sur ses mains, les larges bords d'un chapeau calabrois tombaient sur son visage, et le voyageur resta longtemps ainsi , plongé dans un morne abattement.
Lorsqu'il releva sa lourde paupière et sa tête appesantie, la foule s'étaient écoulée, les pavés résonnaient autour de lui sous les roues rapides des chars et sous les fers brûlants des chevaux, et le soleil, se retirant de l'obélisque, faisait étinceler de ses derniers rayons la croix arborée sur la cime. On était alors aux derniers jours d'octobre, jours de chants et de danses pour Rome. Silencieuse et déserte sous le ciel embrasé de l'été, la ville sainte se réveillait aux feux plus indulgents de l'automne; elle reprenait à Naples et à Florence les étrangers qui l'avaient délaissée pour le golfe de Parthénope et les collines de la Toscane ; les habitants de ses montagnes descendaient dans ses murs en habits de fête, et les can* zonnettc d'Albano, de Soubiaco et de Velletri retentissaient sous les chênes verts et les lauriers de ses villas.
Cependant Y ave Maria venait de sonner aux églises voisines. Le jeune voyageur se disposait à s'éloigner pour chercher un gîte losrque, promenant ses regards distraits sur les objets qui l'entouraient, un vague intérêt sembla l'agiter d'abord, puis une préoccupation puissante l'enchaîna soudain à sa place. Bientôt ses yeux éteints s'animèrent, la pâleur de ses joues se colora, et son cœur battit violemment sous sa blouse grossière. Épiant les chars qui venaient en fuyant raser la marche de granit sur laquelle il tenait debout son corps brisé par la fatigue, il n'en laissait point échapper un seul sans y plonger son avide regard; et s'il apercevait au loin une écharpe et de longs cheveux flottants à la brise du soir,
une blanche main endormie sur l'appui d'une calèche découverte, une pâle figure penchée sur des coussins moelleux, alors je ne sais quel instinct de l'âme, je ne sais quels parfums de l'air lui révélant l'approche d'un être aimé sans doute , tout son sang refluait vers son cœur, et un éclair de joie sillonnait son visage, que le soleil et les voyages avaient flétri moins que la douleur. Mais toujours l'équipage, glissant souple et gracieux devant lui, le laissait triste et désabusé, pour s'évanouir dans l'air de la nuit, rapide comme l'espoir qu'il avait éveillé.
Découragé, il allait reprendre son sac et son bâton lorsqu'un embarras de voitures étant survenu à la porte du Peuple, un landaw traîné par deux mecklenbourgeois fougueux s'arrêta brusquement devant lui. Il poussa un cri de joie, et, s'élançant vers la calèche, il s'appuya d'une main sur le panneau, et repoussa de l'autre l'alezan brûlé du cavalier qui galopait à ses côtés. L'animal se cabra sous la pression de cette main vigoureuse ; mais le cavalier, frappant de sa cravache le visage de l'impertinent qui venait d'arrêter sa course, enfonça ses éperons dans les flancs de son coursier, et, lui faisant franchir d'un bond le corps de l'imprudent jeune homme jeté sans vie sur les pavés, il disparut avec la calèche, tous les deux légers comme le vent.
Cette scène, jouée en moins d'un instant, n'eut de témoins que ses acteurs et un élève de l'école française qui traversait la place du Peuple. Il s'approcha du voya-
geur, le souleva de ses bras, et, l'appuyant contre l'obélisque, il lui fit boire quelques gouttes de l'eau pure et limpide que quatre lions de marbre vomissent incessamment aux quatre angles de sa base. Lorsque l'infortuné revint à lui, et que, portant la main à sa tête, il sentit sous ses doigts le cercle sanglant qu'avait décrit sur son front la cravache du cavalier, il pressa de l'autre main sa poitrine avec rage et deux larmes tombèrent sur ses joues amaigries.
— Vous souffrez? demanda le jeune peintre en appuyant affectueusement sa main sur la blessure de l'étranger.
— Oui, je souffre, répondit celui-ci en plaçant la sienne sur son cœur ; et, levant son triste regard vers le jeune homme qui l'avait secouru : — Oui, je souffre bien ! s'écria-t-il en lui jetant autour du cou ses bras avec effusion.
Et il versa des larmes abondantes.
— Est-ce donc vous, Desdicado? demanda le peintre avec une douloureuse surprise. Qui vous a vu, au dernier automne, brillant à Florence de tout le luxe de la fortune, de tout l'éclat de la jeunesse, osera-t-il vous reconnaître sous ces traits flétris et sous ces rudes vêtetements? Vous, jeune et beau, élégant et fier, devais-je après dix mois vous retrouver ainsi ?
— C'est que vous ne savez pas tout ce que la destinée peut accumuler de douleurs en dix mois, ni tout ce que la douleur peut enfermer d'années en un jour, répondit
l'étranger d'un air sombre. Oui, je suis Desdicado, ajouta-t-il en essuyant ses pleurs. Ami, quel est cet homme? L'homme qui m'a frappé, quel est-il? L'un de nous deux ne verra point s'effacer sur mon front cette marque infamante.
— 11 n'est point un mari dans Rome qu'il n'ait blessé au front plus rudement que vous, répondit l'artiste en souriant. Qui ne connaît point ici le héros de toutes nos fêtes, l'enfant gâté du pape et de ses cardinaux, le caprice de toutes nos femmes, le prince Mariani, l'amant heureux de la marquise de R.. . ?
— Tu t'abuses ou tu mens î s'écria l'impétueux jeune homme; la marquise de R... n'est point sa maîtresse. La marquise de R... vous ne la connaissez pas, ajoutat-il d'une voix plus douce; il est tant de marquises dans Rome ! Que Mariani les prenne toutes, mais Béatrice, qu'il la laisse au Seigneur. Non, vous ne la connaissez pas : l'âme de la Vierge n'est pas plus blanche que son âme, les madones de votre Raphaël sont moins célestes que ses traits. Triste et froide, elle traverse le monde sans que le inonde la possède ; car Dieu, jaloux, n'a pas voulu que cet ange échappé trouvât sur notre misérable terre une branche pour se poser, afin qu'il retournât plus vite au Ciel qui le redemande et le pleure.
— Je m'abusais, répondit Lorentz; cette marquise n'habite point ces murs, et je crois volontiers qu'elle est encore au Ciel d'où vous la faites descendre. Il n'est
à Rome qu'une marquise de R... , et vous avez pu la voir glisser devant vous comme un pâle reflet de vos amours. Mariani galopait à ses côtés, et les roues de sa calèche, moins aériennes que vos rêves, ont failli vous écraser sur les pavés de cette place.
— Et qui vous a dit, s'écria Desdicado pâlissant de colère, qui vous a dit que Mariani fût son amant ? Vous êtes tous ainsi, vous autres ! l'honneur d'une femme ne vous coûte pas plus à ternir qu'un roseau à briser sous vos doigts, et vous jetez au vent vos paroles empoisonnées sans vous soucier du but qu'elles frappent ! Oh! Lorentz, l'honneur d'une femme est un cristal si pur et si frêle qu'on ne devrait y toucher que d'une main pieuse et craintive.
— Vous aimez donc cette femme ? demanda tristement Lorentz.
— Je l'aime, répondit Desdicado.
— Pauvre insensé! murmura le jeune peintre. Desdicado, ajoula-t-il , si mes paroles vous ont blessé, reprenez ce sac et ce bâton et allez secouer loin de Rome la poussière de vos sandales. La sainteté de votre amour aurait trop à souffrir en ces lieux. Allez, ami, partez. Mariani a souillé le sanctuaire où vous veniez vous agenouiller.
— Lorentz, expliquez-vous, murmura l'étranger d'une voix éperdue.
— Que vous dirai-je, répondit l'artiste que Rome entière ne puisse vous apprendre? A seize ans, noble et belle, Béatrice épousa le marquis de R... , vieillard
égoïste et morose. Ce fut un triste jour pour Béatrice, un beau jour pour la jeunesse romaine, qui ne vit dans ce mariage qu'une victime, le marquis deR... La victime fut Béatrice. Elle vécut retirée près de son vieil époux, et le vieiliard s'éteignit dans ses bras, entouré de soins, d'honneur et de respect. Lorsque Béatrice reparut dans le monde comme une ombre échappée du tombeau, les hommages se pressèrent autour d'elle, et chacun voulut ranimer aux rayons de son amour cette fleur qui s'était étiolée dans une solitude austère. Mais Béatrice resta pure comme l'eau qui jaillit de ces marbres : tous ces amours glissèrent sur son âme sans la réveiller ni la distraire, et, lasse de tant d'importunités, elle alla chercher loin de Rome le repos et la liberté.
— C'est elle, c'est Béatrice ! s'écria Desdicado avec enthousiasme. Vous voyez bien qu'elle est pure et sainte, sainte comme mon amour, pure comme ce bel astre qui nous éclaire.
En ce moment , la lune versait ses blancs rayons sur Rome, qui semblait endormie sous un vaste réseau d'argent; la place du Peuple était déserte, le Corso silencieux, on n'entendait que le bruit de l'eau dans les bassins et les chants éloignés sous les bosquets de la ville Borghèse.
— Écoutez, répondit froidement Lorentz : après un an d'absence la marquise revint. Elle était partie seule, elle revint accompagnée du prince Mariani. Vous l'avez vu,
insolent et beau : ce fut contre son amour que se brisa la rigide vertu de la belle et froide marquise,
— Encore une fois, qui vous l'a dit ? demanda Desdicado, qui sentit de nouveau son sang lui monter au visage.
— Qui ne vous le dira point à Rome? L'intimité des nouveaux amants n'a pas de prétentions au mystère i leur amour va le front levé. Béatrice ne nie point et Mariani affirme. Qu'en pensez-vous à cette heure?
— Je pense que Mariani est un lâche et un fat, s'écria Desdicado en se levant. Venez, j'aurai demain deux honneurs à venger.
— Qu'allez-vous faire? disait le jeune peintre en conduisant Desdicado vers une hôtellerie de la place d'Espagne. Un duel ! une provocation ! Savez-vous que Mariani est le spadassin le plus habile de la péninsule et que vous ne jouerez pas impunément votre vie contre la sienne ? D'ailleurs, quelle importance donnez-vous donc à tout ceci? Mariani vous a frappé sans doute; mais ne vous étiez-vous pas jeté, comme un fou, à la tête de son cheval , avant qu'il eût jeté, comme un sot, sa cravache à la vôtre? N'êtes-vous point allé au-devant de l'outrage, et Mariani, qui ne vous a vu de sa vie, j'imagine, pouvait-il vous soupçonner sous l'élégance puritaine de votre nouveau costume? Quanta l'honneur de la marquise, vous auriez mauvaise grâce, il me semble, à vous poser le vengeur d'une victime qui s'est offerte elle-même au sacrificateur. Reste donc à discuter
les intérêts de votre amour. Amant délaissé de Béatrice, je comprends vos douleurs : Béatrice est belle, et. . .
— Je ne suis point son amant délaissé, répondit Desdicado. Béatrice ne m'a jamais aimé, ses lèvres n'ont point effleuré mes lèvres, jamais ma main n'osa presser la sienne.
— Ne vous plaignez donc pas, s'écria le jeune peintre. Il vous sera facile de ravir à l'amour de Mariani ce qu'il n'a pas craint d'enlever à la vertu de la marquise, si toutefois vous voulez ne point oublier qu'il est entre rivaux d'autres armes que le fer et le plomb, et, pour arriver au cœur d'une femme aimée, une voie moins sanglante et plus sûre que celui d'amant heureux.
Et comme Desdicado , absorbé par une sombre mélancolie, ne répondait pas : — Au reste, ajouta Lorentz, je suis tout à vous; je n'ai point oublié les jours de bonheur que je dois à votre amitié. Joyeux ou triste, misérable ou riche , vous êtes Desdicado, mon cœur et mon bras sont à vous.
Parlant ainsi il tendit la main à l'étranger, et sa figure, à l'ordinaire froide et railleuse, exprima en cet instant une affection si tendre et si dévouée qu'il sembla avec sa main livrer son âme tout entière. Desdicado se jeta dans ses bras.
— A demain donc ! lui dit-il , à demain, au soleil levant. Ce sera mon dernier jour peut-être ; mais je n'attends plus rien de la vie, et j'ai cédé depuis longtemps ma part de bonheur sur la terre.
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Après des offres généreuses faites d'une part avec délicatesse, refusées de l'autre sans orgueil, les deux amis s'arrêtèrent devant une hôtellerie de la place d'Espagne. — Vous ne m'avez point initié au secret de votre destinée, dit Lorentz, et j'en respecte le mystère. Quel que soit le sort que le ciel vous prépare, le soleil levant me trouvera à votre porte ; et si , durant cette nuit , ma fortune, mon cœur ou mon bras vous manquaient, franchissez cet escalier qui fait face à votre locanda, il vous conduira à la villa Médici ; vous m'y trouverez à toute heure, veillant et pensant à vous.
A ces mots , Lorentz pressa cordialement la main de l'étranger et s'éloigna, tristement préoccupé des événements qui devaient résulter de cette soirée fatale. Il connaissait l'âme chevaleresque de Desdicado et ne s'abusait pas sur les motifs du rendez-vous qu'il avait accepté ; bien que la vie de son jeune ami lui donnât des inquiétudes qui dominaient toutes les autres , il se disait aussi que les duels étaient proscrits à Rome, que la loi qui les proscrivait frappait également le témoin et l'acteur ; et le jeune artiste , errant , sombre et pensif sous les lauriers de sa villa , se voyait déjà fuyant de Rome, exilé de sa ville chérie; puis, s'oubliant bientôt pour revenir à Desdicado , il se perdait en conjectures sur les vicissitudes de cette destinée qu'il avait connue digne d'envie, et qu'il retrouvait, après dix mois, digne de la pitié de tous.
Cependant Desdicado , après une heure de repos, s'était jeté dans une voiture de place qui l'avait conduit au palais Mariani. Le palais était illuminé, les équipages se pressaient dans la cour, et l'on pouvait voir, par les vitraux ouverts, la gaze, la soie et les fleurs glisser dans les longs corridors, à travers les bustes antiques et les vieilles draperies romaines , comme des ombres en habits de bal , entre deux haies d'ombres graves et silencieuses. C'était fête au palais Mariani : les terrasses , parfumées de citronniers et de cythises , retentissaient du bruit des instruments ; les lustres resplendissaient sous les fresques des plafonds, la walse tournoyait déjà sur les pavés en mosaïque. Desdicado se mêla à la foule et se perdit inaperçu, loin du tumulte de la fête, dans une galerie obscure. Il errait depuis quelques instants lorsque des paroles confuses vinrent à ses oreilles , des formes vagues à ses regards; il se jeta dans l'embrasure d'une fenêtre , et deux fantômes passèrent mystérieusement dans l'ombre.
— Pourquoi si triste et si rêveuse? disait Mariani d'une voix plaintive et caressante. Reine de ces lieux, âme de cette fête, vous n'avez fait que paraître et voilà que vous fuyez déjà ! 0 Béatrice , pour éclaircir la mélancolie où se consument vos beaux jours, mon amour a tout essayé, la douleur et la joie, sans amener une larme à vos yeux ni un sourire sur vos lèvres. Béatrice , êtesvous froide comme ces marbres qui nous entourent? ajouta-t-il en posant sa main sur une Diane chasseresse
dont le front, net et pur, éclairé par la lune, semblait sourire aux pâles rayons de sa vieille divinité.
— Rêveuse et triste, disait Béatrice attachée comme un lierre au bras de Mariani ; ces parfums me fatiguent et ces chants m'importunent! Mon âme oppressée se replie douloureusement aux bruits joyeux de cette fête comme mes paupières usées au trop vif éclat des lumières. Mariani , laissez-moi m'éloigner, ne me retenez pas ; j'ai vu ma courte jeunesse s'éteindre dans les pleurs et l'ennui ; le monde n'a pas de soleil qui puisse en ranimer la flamme.
Tous deux s'éloignèrent, et l'on n'entendit plus que le frôlement soyeux de la robe de la marquise, pareil au bruit que fait le vent dans les feuilles jaunies de l'automne. Arrivé dans la cour, Mariani jeta sur les épaules de la marquise une pelisse de satin doublée de martre , et , la conduisant à sa voiture . il imprima sur sa main un long et tendre baiser.
— Cette femme est folle ou stupide! pensait Mariani en remontant lestement les marches de son palais, léger et joyeux, comme si la voiture de Béatrice eût emporté le fardeau de sa vie et le mal de son âme. Giulio Giuliani ! s'écria-t-il en s'appuyant sur l'épaule d'un jeune comte florentin devant un buffet chargé de vins, d'or et cristaux ; verse-moi, Giulio, de cette liqueur de France ; je veux boire avec toi aux joyeuses et faciles amours!. .. Mais comme il portait à ses lèvres le cristal couronné d'une mousse pétillante, une main s'appuya sur son
épaule, et Mariani, se retournant brusquement, se trouva face à face avec Desdicado.
Pâle et terrible comme la statue du commandeur au Festin de Juan, Desdicado entraîna Mariani sur une terrasse voisine, et, rejetant en arrière les blonds cheveux qui tombaient sur ses yeux :
— Monseigneur, demanda-t-il gravement, me reconnaissez-vous ?
Et comme Mariani contemplait le jeune homme avec tin muet étonnement :
— Prince Mariani , je suis votre égal, dit froidement l'étranger en plaçant un doigt sur son front ; voici ma couronne de prince, et , puisque votre cravache n'a pas craint de me frapper au visage, votre épée n'aura point de honte à se croiser avec la mienne.
A ces mots il tendit sa main à Mariani, et Mariani y laissa tomber sa main.
— A demain ! monseigneur, ajouta Desdicado ; ne laissons point à la police le temps d'entraver nos démarches. Lorsque les bougies de votre fête pâliront aux premiers feux du jour, vous me trouverez au pied de l'obélisque , à cette même place où vous m'avez foulé ce soir sous les pieds de votre coursier. Je compte sur vous, monsieur ; la campagne romaine sera discrète , et les plaines en sont assez vastes pour cacher un tombeau de plus.
11 y eut tant de noblesse et de dignité dans l'expression de ces paroles, tant de majesté vraiment royale sur
la figure de Desdicado , tant de puissance surtout et de fascination dans la sévérité de son regard, que Mariani ne répondit que par une inclination de tête. Desdicado s'éloigna sans ajouter une parole, et le prince romain resta sur la terrasse , immobile et le suivant des yeux. Mais lorsque ce vague effroi se fut dissipé avec l'étonnement qui l'avait produit , Mariani , honteux de luimême , se demanda comment il n'avait pas fait ijeter à la porte cette parodie de l'ombre de Banco , et, contant à Giulio Giuliani l'histoire de cette apparition vengeresse , tous deux se mêlèrent en riant à la foule animée du bal.
Pendant que Mariani voyait sans terreur s'effeuiller les roses de la fête et pâlir l'éclat des bougies dont la durée peut-être lui mesurait la vie , Desdicado s'était de nouveau jeté dans la voiture qui l'avait amené au palais du prince romain et qui le conduisit en quelques instants au palais Farnèse : c'était là que s'écoulait la vie de la mélancolique Béatrice. Lorsque Desdicado laissa tomber le marteau sur la porte, onze heures sonnaient aux églises de Rome.
— La marquise ne reçoit point à cette heure ! dit un laquais richement harnaché en toisant d'un regard insolent le pauvre voyageur.
— Allez dire à la marquise, répliqua hardiment Desdicado, que je viens de la part du prince Mariani. J'ai promis de remettre en ses mains le billet que voici, de le remettre moi-même à elle-même, et sa main recevra
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ce billet de la mienne, dussé-je mourir sans confession ; car je l'ai promis par le corps du Christ et l'âme de la Vierge, et j'ai reçu mon salaire et le vôtre.
A ces mots, il offrit au laquais avide quatre écus romains, seul et dernier trésor qui lui restât au monde. Mais que lui importait-il à lui qui venait d'engager pour l'éternité sa part d'air et sa place au soleil ? Le laquais disparut et revint; puis, dirigeant Desdicado à travers des galeries lambrissées de glaces , il souleva une draperie de soie , et , pressant le bouton de bronze d'une porte cachée sous ses plis damassés, il s'éloigna, laissant Desdicado dans l'oratoire de la marquise.
L'étranger s'arrêta devant Béatrice , pâle comme la lampe d'albâtre qui brûlait suspendue au plafond de l'oratoire. A demi-couchée sur des coussins de velours et la tête penchée sur l'appui d'une croisée ouverte, Béatrice respirait les parfums de ses vastes jardins , et rêvait au murmure de l'eau, dont le jet vigoureux, perçant les dômes d'acacias et de tulipiers , s'épanouissait à la lune en gerbes étincelantes. Sans relever son front ni détourner ses yeux au bruit que fit la porte en se fermant sur Desdicado, la marquise tendit nonchalamment la main , comme pour recevoir le billet de Mariani. Desdicado pressa cette main dans la sienne.
— Qui êtes-vous? s'écria la marquise en se levant avec effroi ; puis, se rassurant à la vue du frêle jeune homme qui se tenait tremblant devant elle, qui êtes-
vous, répéta Béatrice d'une voix plus calme, et que voulez-vous de moi?
— C'est moi qui vous aime, répondit timidement Desdicado : m'avez-vous donc oublié et ne me reconnaissezvous pas? Près de s'éteindre le mourant cherche le soleil, que bientôt il ne verra plus, et moi, près de quitter la vie, j'ai voulu vous voir encore.
— C'est donc toujours vous! murmura Béatrice en retombant sur une pile de coussins.
— Moi, toujours ! reprit le jeune homme. Aviez-vous espéré que le monde eût un asile où mon amour ne vous poursuivrait pas? Vous ne l'avez pas cru, madame, car vous le connaissez, cet amour que vous avez allumé dans mon cœur,* vous savez que, flamme infatigable, il s'attache à vos pas, et que ni vos rigueurs ni celles de la destinée ne peuvent le lasser ni l'éteindre.
— Qu'attendez-vous donc? demanda fièrement Béatrice. Ignorez-vous que je ne vous aime pas?
— Écoutez-moi, dit le jeune homme d'une voix suppliante ; demain j'aurai vécu sans doute, et ce sont mes paroles dernières ; recueillez-les donc, madame ; ne me repoussez pas à cet instant suprême : prenez patience avec cette existence qui s'en va et que vous aurez possédée tout entière.
La marquise fit signe à Desdicado de s'asseoir, le jeune homme prit place sur un coussin, aux pieds de Béatrice. Il la contempla longtemps avec amour ; puis,
la marquise ayant laissé échapper un geste impatient et boudeur :
— Ce fut à Florence, par une journée d'automne, que je vous vis pour la première fois. Jour béni, jour maudit, jour fatal ! Je vous vis et je vous aimai. Je ne vous dirai pas ma vie, la vie qui précéda celle que vous m'avez faite. Je ne sais plus, hélas ! si j'ai vécu avant de vous connaître. Je vous aimai, et de mes jours passés bientôt il ne me resta plus que le vague et confus souvenir d'un amour malheureux qui se perdit dans les joies orageuses de ce nouvel amour comme une larme dans l'Océan, comme une plainte dans la tempête. Je croyais mon âme éteinte, et je la sentis se réveiller, ardente et tumultueuse, aux feux de vos regards, ma jeunesse flétrie, et je la vis renaître plus turbulente et plus inquiète qu'aux premiers jours de son printemps. Je venais, loin de la patrie, chercher sous d'autres cieux le repos et l'oubli, je retrouvai la tourmente. Qu'importe! je vous aimai. Vous, madame, vous m'avez repoussé. Trop noble pour vous jouer d'un enfant aimant et crédule, vous n'avez point laissé l'espérance germer et fleurir dans mon sein ; votre nature s'est révélée tout de suite, fière, sauvage, indépendante, et votre âme, encore toute meurtrie, s'est montrée à moi, maîtresse ombrageuse et jalouse de sa liberté nouvellement conquise; je me soumis et vous aimai toujours. Amour sans espoir, passion dévorante et jamais satisfaite, flamme qui n'avait d'aliment que mon âme, je ne vous dirai pas
les joies mystérieuses que je puisai dans les agitations de cette vie nouvelle. Je parvins à dompter les rébellions de mon sang, j'étouffai les fougueuses aspirations de ma jeunesse, et j'appris à vous aimer comme l'une de ces vierges que le Fiesole peignait à genoux et les larmes aux yeux, chastes et belles comme vous.
Un soir, au palais Corsini (je vous accompagnais alors dans les fêtes du monde), vous me dites : — Je pars. — Oh ! ma vie! vous partiez ! moi je partis aussi.
Mais à Florence, pour vous voir, pour vous retrouver en tous lieux, pour m'enivrer chaque jour de votre sourire et de votre regard, pour respirer l'air que vous respiriez, pour sentir votre robe m'effleurer en passant, pour vous suivre aux Cascine, emportée par un coursier rapide ou mollement assise sur la soie de votre landaw, pour vivre enfin de la vie oisive et élégante où vous jetaient votre fortune, votre rang et l'ennui, moi, pauvre déshérité, seul au monde et délaissé de tous, j'avais épuisé en trois mois l'espoir d'une année tout entière. Vous partiez en poste : je vous suivis à pied.
Je vous suivis partout, j'allai partout cherchant sur les routes poudreuses la trace de votre voiture et demandant à chaque ville un souvenir de votre passage. Je vous retrouvai à Venise, puis à Ravennes, puis à Naples. A Venise, pour gagner le pain de la journée et la couche où la nuit je reposais ma tête, j'essayai l'art du peintre et je fis des portraits; à Ravennes, j'enseignai la langue de ma patrie ; à Naples, je récitai, sur le môle,
les chants de l'Arioste et du Tasse. Eh bien ! j'étais heureux et fier ! Je n'osais, sous cet habit grossier, m'offrir à vous, madame; mais je vous voyais en secret, j'épiais l'heure de vos courses, votre sortie du théâtre ou du bal ; je foulais les mêmes rives que foulaient vos pieds délicats; le soir, errant près de vous sur les grèves désertes, j'écoutais le bruit de vos pas, plus doux que le murmure des flots; je m'enivrais de votre haleine, plus embaumée que la brise des mers. Et puis, dans mes rêves d'enfant, je me croyais l'ange invisible que le ciel avait mis près de vous pour vous protéger. Il n'est pas une heure de vos solitudes où mon amour n'ait veillé sur vous, pas un lieu où je n'aie mêlé la trace de mes pas à la trace des vôtres, pas un sillon de votre barque qui ne se soit perdu dans le sillon de ma gondole. Puis, lorsque l'ennui des mêmes lieux vous poussait vers d'autres contrées ou que votre admiration épuisée allait chercher d'autres merveilles, moi, comme l'oiseau qui ne bâtit jamais son nid sur la rive, je reprenais sans murmurer ma vie errante et solitaire. Ainsi j'ai marché durant deux mois et plus sous les pluies de l'hiver et sous les ardeurs de l'été ; mes épaules se sont courbées sous le sac militaire, et ma main s'est endurcie à porter le bâton d'épines. J'ai dormi sous le manteau étoile du ciel, j'ai mangé le pain du pauvre et j'ai bu l'eau du torrent. Oh! ne me plaignez pas! j'étais heureux alors. A travers les frimas votre amour était dans
mon cœur comme un foyer bienfaisant, et, sous le so-
leil enflammé, comme une source limpide. Votre image s'asseyait avec moi sous l'olivier de la colline ; je la voyais me sourire au bout de la route qui se déroulait devant moi. La nuit, vous étiez l'étoile silencieuse qui s'allumait à l'horizon pour diriger mes pas. J'étais heureux ; je me disais que tant d'amour vous toucherait peut-être, et, lors même que cet espoir ne surgissait point dans mon âme, je me disais qu'il fallait ici-bas obéir à sa destinée, que j'allais à vous comme le fer à l'aimant et le fleuve à la mer, et je ne rêvais pas une destinée plus belle, et je vous bénissais, car vous étiez la religion dont je me faisais le martyr. Ah ! pourquoi ne me suis-jepas éteint aux jours de mes saintes croyances? pourquoi ne suis-je pas mort, brisé par la fatigue, épuisé par la faim, dans les gorges du mont Cassin ou dans une vallée desAbruzzes? pourquoi le ciel m'a-til laissé survivre à la fleur de mes illusions ! Depuis deux mois que je vous cherche en vain, quelle fatalité m'a donc poussé vers Rome, où je devais vous retrouver l'amante d'un Mariani? Oh! madame, était-ce dans l'attente d'un pareil amour que vous avez repoussé le mien?
Desdicado se tut, et Béatrice ne répondit que par un sourire de dédain.
— Soyez heureuse! dit le jeune homme; pour moi, je laisse à Mariani le soin de me délivrer d'une vie qui n'a plus rien à faire ici-bas.
— Que voulez- vous dire? demanda la marquise avec inquiétude.
— Insulté par lui et sous vos yeux, madame, je l'ai provoqué, et nous nous battons demain.
— Malheureux, qu'avez-vous fait ? s'écria impétueusement Béatrice en croisant ses deux mains avec angoisses ; vous avez provoqué Mariani et vous vous battez demain !... Qu'avez-vous fait, Desdicado?
— Comme vous l'aimez î murmura-t-il tristement.
— Insensés que vous êtes tous ! insensé, vous surtout, jeune homme, car vous avez pu lire dans mon cœur, qui ne s'est dévoilé qu'à vous ! Mariani mon amant ! moi, Béatrice, sa maîtresse ! Que Rome le croie, c'est bien : il le faut, je le veux. Mais vous, Desdicado, n'avez-vous pas compris que je ne me résignais à l'ennui de ce rôle que pour me délivrer de vingt amours plus importuns encore? Mariani, mon amant! Laissez sa vanité s'en flatter au grand jour, laissez la foule stupide croire au bonheur qu'il affiche hautement ; mais vous, non plus que Mariani, vous n'y croyez pas ! Est-ce donc pour lui que je tremble ? est-ce pour lui que mon sang se fige et que mon visage a pâli? C'est pour vous, c'est pour toi, disait-elle en marchant d'un air égaré. Desdicado, vous êtes mort ; malheureux, il vous tuera !
— Oh! dites-moi que vous ne l'aimez pas.
— Il vous tuera, vous dis-je. Connaissez-vous Mariani ? Ignorez-vous qu'il serait brave entre les braves de votre patrie? Et la connaissez-vous cette terrible
garde sicilienne à laquelle dès son enfance il a façonné son bras? Voyez comme le vôtre est faible ! ajoula-t-elle en pressant de sa main convulsive le bras de l'étranger. Partez, enfant, partez; vous êtes trop jeune pour mourir.
— Répétez-moi que vous ne l'aimez pas.
— Je vous dis que vous êtes mort. Vous ne savez donc pas combien de mères à Naples lui redemandent leurs fils ni que de secrets sinistres il a confiés aux champs romains ? Partez pour échapper au coup qui vous menace, partez aussi pour vous dérober à cette folle existence. La patrie ne vous garde-t-elle pas un avenir qui vous réclame et des amis qui vous attendent, quelque jeune sœur qui vous pleure et vous appelle, une vieille mère qui souffre et voudrait vous voir avant d'expirer?
— Je n'ai plus rien : ma mère est morte, ma sœur est morte, mon avenir est mort! D'amis il ne m'en reste plus : les amis sont pareils aux pierres d'un mur, la première qui se détache entraîne toutes les autres. La fatalité ne s'est jamais lassée de me poursuivre : j'ai vu tout m'échapper et me fuir, mon nom signe ma destinée. Famille, avenir, amis, j'ai tout perdu î Ma patrie est là où vous êtes, ma vertu est de vous aimer. Je me suis attaché à vous comme l'hirondelle qui traverse les mers aux cordages du navire qu'elle a rencontré sur les flots. Qu'irais-je chercher loin de vous? Puisque votre indifférence m'exile et me repousse encore, oh ! laissez-
moi mourir, laissez-moi sortir de cette vie où rien ne me sourit plus que l'espoir de la quitter. Seulement, si mon sort vous touche, si vous voulez que mon dernier jour soit mon jour le plus beau, dites-moi que je vous ai bien aimée, que je vous laisse pure, et que je puis emporter au ciel la sainte flamme qui m'a brûlé sur la terre.
— Vous pouvez mourir heureux ; mais partez, Desdicado, fuyez.
— Bénie soyez- vous! Je resterai, madame. S'il faut mourir, à cette heure, je puis mourir sans regrets. Adieu! Gardez de moi quelque doux souvenir. Le ciel ne saurait être où vous n'êtes pas ; mon âme viendra souvent errer sous le palais que vous habitez ; vous la sentirez le soir glisser dans' vos cheveux avec la brise ou se plaindre avec elle à vos vitraux fermés.
La marquise s'était assise; Desdicado avait repris place à ses genoux ; ils restèrent quelques instants à se contempler l'un l'autre ; puis Béatrice, attirant doucement Desdicado vers elle :
— Vous avez bien souffert, vous m'avez bien aimée,
et moi j'ai été bien cruelle! lui dit-elle avec amour.
Comme le soleil a bruni la blancheur de. votre front !
comme l'azur de vos yeux a pâli dans la fatigue des
voyages ! Enfant, vous êtes bien changé ! que vous
voilà pâle et débile ! Vous étiez si beau le jour où vous
m'êtes apparu pour la première fois sous les pins de la
Vallombreuse!... moins beau que je ne vous trouve à
celte heure, car c'est pour moi que vous avez souffert. Pauvre ami ! pourquoi m'avez - vous tant aimée?
Et parlant ainsi , Béatrice laissait ses doigts se perdre dans les blonds cheveux du jeune homme, ou promenait sa main sur son cou blanc que n'avaient point flétri les ardeurs du soleil.
— Oh ! quelle femme pourrait se dire plus aimée que vous ! murmurait Desdicado, qui frémissait sous les caresses de la marquise comme une jeune fille sous le premier baiser de son amant.
— Et moi aussi je vous ai bien aimé! disait Béatrice. Lorsque, jeune et belle, je rêvais le bonheur et j'appelais l'amour , c'est vous que je voyais dans mes rêves , c'est vous que j'appelais dans le silence de mes nuits et dans l'amertume de mes jours. Viens, repose ton front sur ce cœur qui si longtemps a brûlé pour toi ! Donne tes lèvres sur mes lèvres ; viens, pauvre enfant qui va mourir !
— Vous m'aimez donc ! s'écria le jeune homme éperdu de bonheur.
— Je t'aime, Desdicado, je t'aime!
— Les étoiles vont bientôt pâlir, dit le jeune étranger d'un air sombre ; le disque de la lune descend à l'horizon, les feuilles tremblent déjà au souffle du matin.
— Que dites-vous, mon aine? demanda la marquise appuyée amoureusement sur l'épaule de Desdicado.
— Béatrice, ne voyez-vous pas les astres de la nuit qui s'effacent, l'horizon qui rougit, n'entendez-vous pas chanter l'alouette matinale ?
— Le jour est encore loin, et je n'entends que les soupirs des palombes qui se caressent sous l'ombrage de ces jardins. Qu'avez-vous, mon amour?
— Au soleil levant, j'ai promis de mourir! s'écria Desdicado avec désespoir.
— Viens donc! dit la marquise en l'entraînant ! viens, le soleil ne se lèvera pas.
Trois heures après le soleil se levait dans toute sa splendeur derrière les montagnes bleues de Tibur, et ses premiers rayons, frappant les croisées du palais Farnèse , glissaient sous les rideaux de l'alcôve où reposait Béatrice épuisée. Desdicado déposa sur son front un baiser silencieux ; et, dérobant à ses cheveux une boucle qu'il plaça sur son sein, il s'éloigna précipitamment, la joie et la mort dans le cœur. Il trouva Lorentz à sa porte et la calèche du prince Mariani devant l'obélisque de la place du Peuple. Lorentz et Desdicado prirent place vis-à-vis de Mariani et de Giulio Giuliani ; la calèche les déposa tous quatre au-delà delà Storta, à quelques milles de Rome. C'est une des parties les plus admirablement belles et les plus profondément tristes de la campagne romaine. Rien ne donne une idée de la mélancolie de ces plaines incultes où vous pouvez marcher durant tout un jour sans rencontrer d'autres êtres vivants que quelques pâtres armés de fusils, et quelques
buffles qui lèvent leur tête stupide au-dessus des ronces pour vous regarder passer. Pas une habitation, à peine quelques arbres rabougris et poudreux jetés à de longs intervalles sur le bord du chemin; quelques ruines éparses dans les champs, quelque tombe antique cachée sous les herbages brûlés par les feux du soleil, quelque bloc de marbre ou de granit sur lequel dorment de longs lézards verts; des cyprès noirs et sombres s'élèvent tristement à l'immense horizon ; pas un bruit de l'air, de la terre ou du ciel : tout est silencieux et mort; cette campagne est un tombeau d'airain.
Lorentz portait une boîte de pistolets, et Giuliani deux épées. Arrivés sur le terrain : — Monsieur, dit Mariani à Desdicado, je ne vous connais pas, et l'un de nous va déroger peut-être; mais si parfois j'hésite à demander à certaines gens satisfaction de certains affronts, je ne la refuse jamais à qui me la demande, quel qu'il soit.
Desdicado ne répondit qu'en prenant une épée des mains de Giuliani, celui-ci ayant fait observer que la détonation du pistolet pourrait trahir le secret du combat.
Tout se passa de la manière la plus convenable. Desdicado, qui n'avait jamais manié un fleuret de sa vie, jeta du premier coup Mariani sur la poussière.
Fier et joyeux, aspirant l'air avec orgueil, plein d'amour, heureux de vivre depuis que Béatrice lui avait fait la vie si belle, Desdicado se présenta bientôt au pa-
laisFarnèse. Quelle joie aussi pour elle, qui l'avait pressé mourant sur son cœur!
L'entrée chez la marquise lui fut refusée.
Desdicado se présenta une seconde fois et éprouva le même refus ; une troisième, même refus encore.
Lorsqu'il rentra, désespéré, à son hôtel, on lui remit son passeport, avec injonction de quitter Rome sous vingt- quatre heures, s'il ne voulait expier la mort de Mariani par six ans de prison au château Saint- Ange. Ce passeport, signé pour Naples, lui était expédié par le secrétaire de son ambassadeur, à la sollicitation de la marquise de R...
On lui remit en même temps une lettre sous enveloppe. Après avoir brisé d'une main tremblante le cachet aux armes de Béatrice, il lut les lignes suivantes, tracées à la hâte :
« Je hais l'amour, ses droits et ses exigences : toute
» espèce de liens m'effraie. Lorsque je me suis donnée à
» vous, vous n'étiez déjà plus pour moi qu'un souvenir.
» Mort, je vous ai pressé dans mes bras; vivant, je suis
» morte pour vous.
» Béatrice de R... »
La même enveloppe renfermait un billet de 10,000 francs payable à vue sur Torlonia. Desdicado le déchira avec colère; puis, acceptant de Lorentz les offres qu'il avait refusées la veille, il reprit son sac et partit.
J'avais seize ans passés quand elle m'apparut pour la première fois. Ce fut , je m'en souviens , par un beau soir de mai. J'étais sorti seul de la ville ; j'allais sans but à travers champs, rêveur, inquiet sans savoir pourquoi. J'étais ainsi depuis quelque temps et j'avais goût à la solitude.
Je vis le soleil s'abîmer dans une mer de pourpre et d'or, les ombres descendre des coteaux dans la plaine , les étoiles s'allumer une à une dans le bleu du ciel. Les rainettes chantaient sur le bord des étangs ; les trilles du rossignol éclataient à longs intervalles. J'entendais aussi le feuillage ému frissonner et les grandes herbes se courber sous la brise avec un murmure triste et doux. La lune , qui s'était levée toute rouge à l'horizon , dormait, blanche et radieuse , sur la nacre d'un banc de nuages d'où ses rayons tombaient à Ilots d'argent sur les épaules de la nuit. L'air tiède était chargé de senteurs enivrantes, j'écoutais, le long des haies en fleurs,
de petits cris d'oiseaux qui se caressaient dans leurs nids.
J'allais , ouvrant mon âme à toutes ces rumeurs et à tous ces parfums, lorsque j'aperçus une troupe déjeunes filles qui se tenaient par la main et retournaient à la ville en chantant. Elles chantaient en chœur le printemps et l'amour ; leurs voix fraîches vibraient dans le silence des champs endormis comme un bruit lointain de cascade. Je me cachai derrière un buisson d'aubépine, et je les vis passer, pareilles à un essaim de ces blanches ombres qui s'assemblent, la nuit, autour des lacs, pour former des danses légères, et s'évanouissent aux premières clartés de l'aube. Je distinguais, à la lueur des étoiles , leurs brunes ou blondes têtes : j'entendais le frôlement de leurs robes ; j'aspirais à longs traits les émanations mystérieuses qu'elles laissaient sur leur passage , et qui m'arrivaient plus enivrantes que les senteurs embaumées du soir.
Lorsqu'elles eurent disparu , je me sentis pris d'un trouble inconnu, et, m'étant assis sur un tertre, au bord des prairies qui s'étendaient à mes pieds comme un océan de verdure, je cachai mon front entre mes mains et restai plongé dans une rêverie profonde, écoutant , cherchant à comprendre les bruits confus et les tressaillements qui se faisaient en moi.
Ce que j'éprouvais , je ne saurais le dire. Je sentais mon cœur oppressé et près d'éclater. Il y avait en lui comme une source cachée qui voulait une issue, comme
un flot captif qui cherchait à s'épandre. Je criais , je pleurais; je trouvais à mes pleurs je ne sais quelle volupté.
Combien de temps restai-je ainsi? Quand je me levai, je vis, à quelques pas devant moi , une céleste créature qui me regardait en souriant. Une tunique plus blanche que les lys tombait à plis gracieux le long de son corps, et laissait voir sur le gazon, qu'ils effleuraient à peine , deux pieds nus et blancs comme le marbre de Paros. Ses cheveux blonds flottaient en liberté autour de son cou ; ses joues avaient la fraîcheur et l'éclat des fleurs qui couronnaient sa tête ; sur l'albâtre rosé de son visage, ses yeux brillaient comme deux pervenches écloses sur la neige aux premiers baisers d'avril. Ses bras étaient nus ; une de ses mains reposait sur sa poitrine , tandis que l'autre paraissait m'inviter d'un geste bienveillant.
Je demeurai quelques instants muet, immobile, à la contempler. Sans doute elle venait du ciel, car sa beauté n'avait rien des filles de la terre, et je voyais rayonner autour d'elle une atmosphère qui l'enveloppait comme un vêtement lumineux.
— Qui donc es-tu? m'écriai-je enfin en tendant vers elle mes bras éperdus.
— Ami, répondit-elle d'une voix plus douce que le vent de la nuit, je suis la fée que le roi des Génies endormit dans ton sein à l'heure de ta naissance ; ce matin j'y dormais encore; je viens de m'éveiller au pre-
mier trouble de ton cœur. Ma vie est faite de ta vie : je suis ta sœur et serai ta compagne jusqu'au jour où, détachée de toi , comme une fleur fanée de sa tige , je t'abandonnerai au milieu de la route dont nous aurons fait ensemble la première moitié. Ce jour n'est pas loin, jeune ami. La rose qui ne vit qu'un matin est l'image de ma destinée. Pour m'aimer, n'attends pas que tu m'aies perdue, car ni tes pleurs ni tes regrets ne me ranimeront quand je ne serai plus. Hâte-toi ! Ma main n'est armée ni du rameau magique ni de la baguette enchantée, et je n'ai d'autre parure que les fleurs mêlées à mes cheveux ; mais je te comblerai de plus de trésors que jamais fée bienfaisante et prodigue n'en répandit sur un royal berceau. Je te mettrai au front une couronne que bien des rois s'estimeraient heureux d'acheter au prix de la leur ; je te composerai un cortège tel qu'en voient rarement les palais et les cours. Invisible et présente , je te suivrai partout ; partout tu sentiras mon influence féconde; j'embellirai les lieux où tu devras passer; la nuit j'embaumerai ta couche ; je donnerai mon âme à toute la nature pour sourire chaque matin à ton réveil. Ah! nous aurons de belles fêtes! Seulement , ces biens que je t'apporte, enfant, apprends à les connaître : saisis-les avant qu'ils t'échappent ; sache y toucher sans les flétrir, en jouir sans les épuiser; fais-en provision pour cette autre moitié du chemin que tu dois achever sans moi. Ami, je te l'ai dit, j'ai peu de temps à vivre , mais il dépend de toi de prolon-
ger ma frêle et précieuse existence. Je suis comme ces plantes rares auxquelles il faut ménager le soleil et la pluie. Mes pieds sont délicats , ne les fatigue pas à te suivre. L'éclat de mes joues est plus tendre que la fraîcheur du liseron des haies ; si tu ne veux le voir se ternir en un jour, ne m'expose pas aux trop vives ardeurs, ne m'entraîne que sous d'épais ombrages. Veille enfin à ce qu'aucun remords n'empoisonne les regrets , déjà trop amers, que ma perte te laissera : que mon souvenir te soit bon , que j'égaie encore ton cœur d'un doux reflet longtemps après que j'aurai cessé d'éclairer et d'échauffer ta vie !
A ces mots, comme un ange gardien qui s'incline sur un berceau, elle pencha vers moi sa blonde tête, et je sentis ses lèvres se poser sur mon front, plus fraîches , plus parfumées que la menthe qui croît sur le bord des fontaines. J'ouvris les bras pour la saisir, mais la blanche apparition s'était déjà évanouie comme un rêve.
N'était-ce pas un rêve , en effet ? Je continuai d'aller à travers les campagnes, tantôt courant comme un insensé , tantôt me jetant sur le gazon que je mouillais de larmes brûlantes ; parfois je pressais contre mon sein la tige élancée des bouleaux que je croyais sentir frémir et palpiter sous mes folles étreintes ; parfois, je tendais mes bras vers les étoiles et leur parlais avec amour. Je parlais aux fleurs , aux arbres , aux buissons ; je sentais en moi un torrent de sève qui débordait de toutes parts et se répandait sur la nature entière. La digue était
rompue; la source avait percé le roc. Je riais, je pleurais; je nageais dans une mer sans bornes de joies inénarrables et de félicités sans nom.
Quand l'orient se prit à blanchir, il me sembla que j'assistais pour la première fois au réveil de la création. Mon cœur se gonfla, j'aspirai l'air avec orgueil, je crus un instant que mon âme allait se dégager de mon corps pour s'envoler, libre et légère , à travers l'espace, mêlée aux molles vapeurs que le soleil levant détachait des coteaux. Du haut de la montagne où j'étais parvenu, je mesurai l'horizon d'un regard vainqueur: la terre venait d'être créée pour moi et j'étais le maître du monde.
Je n'avais pas trente ans, quand elle m'apparut pour la seconde fois. Ce fut, je m'en souviens, par une soirée d'octobre. J'étais sorti seul de la ville ; j'allais sans but à travers champs, sombre, affaissé sans savoir pourquoi. J'étais ainsi depuis longtemps, et , sans y avoir goût, je recherchais la solitude.
Le ciel était bas et voilé ; une bise glacée abattait avec un bruit sinistre les dernières feuilles des arbres. Les haies n'avaient que leurs baies pour parure. Des aboiements lugubres qui partaient d'une ferme éloignée, un filet de fumée bleuâtre qui s'élevait à travers les rameaux, révélaient seuls la vie dans ces campagnes désolées. Cependant quelques oiseaux effarés volaient çà et là de branche en branche ; de noirs corbeaux tachaient la plaine, des bataillons de grues filaient lentement dans l'air gris du soir.
J'allais, mêlant mon âme au deuil de la nature. Depuis longtemps j'étais pris comme elle de cette froide
mélancolie qui accompagne la fin des beaux jours. M'étant assis au pied d'un buisson dépouillé , je vis passer auprès de moi deux vieilles femmes qui marchaient à pas lents , courbées chacune sous un fagot d'épines, provisions d'hiver qu'elles rapportaient sous le chaume.
Souvenir étrange ! rapprochement bizarre! De cette même place où j'étais à cette heure, j'avais vu passer, bien autrefois , par un soir de mai, une troupe de jeunes filles qui se tenaient par la main et s'en revenaient chantant. J'avais seize ans alors et le buisson était en fleurs.
Je cachai ma tête entre mes mains, et, repassant clans mon esprit les jours qui s'étaient écoulés entre ce soir de mai et cette soirée d'octobre , je m'abîmai bientôt dans un morne et profond ennui.
Quand je me levai, je vis, 5 quelques pas , devant moi, une pâle figure qui me regardait tristement. Elle était si changée que j'hésitai à la reconnaître, il n'y avait plus autour d'elle cette atmosphère lumineuse qui l'enveloppait à sa première apparition. Une tunique en lambeaux découvrait son beau sein meurtri. Ses pieds étaient en sang; ses bras tombaient sans vie le long de ses flancs amaigris. L'azur de ses yeux s'était marbré de noir, les pleurs avaient creusé leurs sillons sur ses joues livides. L'infortunée se soutenait à peine, et, comme un lys flétri sur sa tige brisée, semblait s'incliner vers la terre.
— Que me veux-tu? lui demandai-je.
— Ami, l'heure est venue où nous devons nous séparer : avant de te quitter pour jamais, j'ai voulu te dire un éternel adieu, murmura-t-elle d'une voix plaintive, plus triste que le vent d'hiver.
— Va-t-en! ah! va-t-en! m'écriai-je ; fée menteuse , qu'as-tu fait pour moi ? Où sont-ils , ces biens que tu m'avais annoncés? Je les ai vainement cherchés sur ma route. Où sont ces trésors que tu devais répandre sur mes pas? Je n'ai trouvé que la pauvreté. Qu'est devenu ce diadème que tu devais me mettre au front ? Ma tête n'a porté que la couronne d'épines. Où est allé ce brillant cortège que tu promettais de me composer? Je n'ai eu pour escorte que le désespoir et la solitude. Tu parles de nous séparer; mais, à moins que tu ne sois le Génie de la douleur, qu'y eut-il jamais de commun entre nous? Ah! s'il est vrai que tu m'aies suivi partout et que partout j'aie subi ton influence, va-t-en et sois maudite, car tu dois être l'Esprit du mal !
— Je ne suis ni l'Esprit du mal ni le Génie de la douleur, répondit-elle avec mélancolie; mais c'est la destinée des hommes de ne me connaître qu'après m'avoir perdue, de ne savoir le prix de mes bienfaits que lorsqu'il n'est plus temps d'en jouir. Ami , tu fus ingrat comme le reste de tes frères. Tu m'accuses , et je te plains. Dans un instant tu me connaîtras , et tu voudras alors, au prix des ans que Dieu te garde encore , me revoir seulement un jour telle que tu me vis pour la première fois. Tu demandes avec amertume où sont les
biens que je t'avais promis ? J'ai tenu toutes mes promesses ; mais, toi, tu les a dédaignés , ces trésors que je te prodiguais, sans me lasser , d'une main toujours pleine. Pour diadème, je t'ai mis au front la fraîcheur, l'éclat et la sérénité d'un matin de printemps. Pour cortège , je t'ai donné l'amour et la foi , l'espérance et l'illusion. Ta pauvreté, je l'ai faite si riante et si belle, que bien des puissants et des riches auraient voulu échanger contre elle leurs palais et leur opulence. Ta solitude, je l'ai peuplée de rêves enchantés. Ton désespoir, je te l'ai fait aimer , et j'ai su t'enivrer de tes larmes, à ce point que ton plus grand malheur sera désormais de ne plus pouvoir en répandre. Quand tu marchais , j'éveillais autour de toi la sympathie et la bienveillance; tu ne rencontrais que des regards amis et des mains fraternelles ; le ciel te souriait, la terre elle - même fleurissait sous tes pas. A ton tour, réponds , qu'as-tu fait des dons de ma munificence ? qu'as-tu gardé de mes largesses? que te reste-t-il de tant de félicités que j'avais semées le long de ton sentier? Si tu n'as su rien conserver, est-ce à moi que tu dois t'en prendre? Si tu n'as su jouir de rien, est-ce moi qu'il faut accuser?
A ces mots, une lueur tardive illumina mon être. Je sentis un voile qui tombait de mes yeux et restai frappé d'épouvante en voyant clair dans mon propre cœur.
— Reste, ah! reste, ne t'en va pas! m'écriai -je
d'une voix suppliante. Rends-moi ces biens que j'ai méconnus; mes yeux s'ouvrent à la vraie lumière. Rends-moi l'amour et l'illusion ; rends-moi la foi et l'espérance. Fais que j'aime seulement un jour , fais que je croie seulement une heure , et , qui que tu sois , je te bénirai en mourant.
— Hélas ! dit-elle , c'est moi qui vais mourir. Et ne le vois-tu pas? Regarde-moi : j'ai bien souffert ; je ne suis plus que l'ombre de moi-même. Voilà longtemps qu'un mal inconnu me consume : un souffle dévorant a desséché mes os et tari dans mon sein les sources de la vie. Le sang n'arrive plus à mon cœur ; touche mes mains, tu sentiras l'humidité glacée de la mort. Pourtant, si tu l'avais voulu, j'aurais encore devant moi de longs jours. C'est toi, cruel, qui me tues avant l'âge! J'ai usé mes forces et meurtri mes pieds à te suivre. Vainement je demandais grâce : tu me criais : Marche ! et j'allais. J'allais, épuisée, haletante, déchirant ma robe aux ronces du chemin, brûlant mon front aux ardeurs du midi. Tu ne me laissais pas le temps de renouer ma ceinture et de relever les fleurs de ma couronne déjà pâlissante. Vainement, si nous rencontrions quelque asile embaumé, quelque mystérieuse oasis, je te disais : C'est là qu'est le bonheur ! ami, c'est là qu'il nous faut dresser noire tente ! — Tu continuais ta course acharnée et m'entraînais sans pitié à travers les sables arides. Est-il un outrage que tu m'aies épargné? un orage dont tu aies préservé ma tête ? Que de fois je
me suis assise, lasse, découragée , décidée à l'abandonner ! Mais, ingrat, je t'aimais, et lorsque étonné de ne plus me sentir près de toi, tu te retournais pour m'appeler du geste ou de la voix, je me levais et volais sur tes traces. Aujourd'hui, c'en est fait ; ami , je n'en puis plus! Mon sang s'arrête, mon regard se trouble, mes jambes se dérobent sous moi. Ouvre tes bras, pressemoi sur ton sein ; c'est dans ton cœur que j'ai reçu la vie, c'est sur ton cœur que j'ai voulu mourir.
— Tu ne mourras pas ! m'écriai-je en ouvrant mes bras pour la recevoir; mais, créature étrange , parle, qui donc es-tu ?
— Je ne suis plus, dit-elle, et je fus ta jeunesse.
A ces mots, je voulus la saisir, mais elle avait déjà disparu, et je n'aperçus à sa place que quelques fleurs flétries, tombées de ses cheveux; je les relevai toutes et n'en trouvai pas une qui eût gardé quelque parfum.
J'allai, voilà quelques années, visiter les rives de la Creuse. J'aime ce petit pays, non seulement parce que j'y suis né, mais aussi parce qu'il est un des plus pittoresques et des plus charmants qui se puissent voir. Je l'aime surtout parce qu'il est ignoré et qu'il a su, jusqu'à ce jour, échapper à la curiosité des touristes et aux impressions de voyages. C'est peut-être, avec la Bretagne, le seul coin de la France qui conserve encore aujourd'hui quelque chose de sa physionomie primitive. S'il n'a pas vu, comme la Bretagne, glisser à travers ses bois de chênes la grande ombre de Velléda, il n'a pas vu, comme elle, la tourbe des médiocrités s'abattre sur ses landes et ses bruyères. C'est à peine si, de loin en loin, quelque poète de passage en a chanté les sites agrestes, les vallées ombreuses et la rivière aux belles eaux. Sa poésie est vierge , nul n'en a cueilli la fleur mystérieuse et sauvage. Cependant il faut se hâter d'en respirer le parfum. Au dernier voyage que je fis, ce
n'était déjà plus la même grâce ni le même charme. Déjà des fabriques bruyantes commençaient à s'élever sur les rives dont le frais silence n'était troublé jadis que par le caquetage des moulins. Au lieu des chroniques et des légendes qu'on racontait autrefois, le soir, autour des feux clairs de l'automne, on se délectait en famille à la lecture du feuilleton quotidien. Avant peu de temps, ce pauvre pays aura, lui aussi, ses romanciers et ses trouvères. Hélas! n'a-t-il pas donné tout récemment une dixième muse à la France, lui qui n'avait produit jusqu'alors que du blé noir et du colza? Je veux conter comment il m'arriva de découvrir cette poétique merveille et d'assister aux débuts d'une histoire que d'autres ont dite avant moi, mais qu'il est bon peut-être de redire, car elle est féconde en enseignements salutaires. La voici dans toute sa simplicité.
Par une belle journée de septembre, je quittai la petite ville de... pour aller retrouver à Saint-Gabriel les rives de la Creuse. Saint-Gabriel est un pauvre hameau, à quelques lieues de... Je partis par la carriole qui fait tous les jours le double service du village à la ville, de la ville au village. J'étais seul dans la voiture; le conducteur se tenait assis sur le siège. Nous allions au pas d'une abominable bête à laquelle son maître allongeait par-ci par-là un coup de fouet nonchalant qui pouvait passer moins pour un reproche que pour une caresse.
La Biche, c'était son nom, ne se méprenait jamais sur le sens de cet avertissement ; à chaque coup qu'elle recevait sur sa croupe osseuse ou le long de ses flancs creusés en abîmes, le noble animal s'arrêtait court, tondait le gazon du sentier, et ne se remettait en marche qu'au gré de sa fantaisie. Ces lentes allures ne me déplaisaient pas; le temps était beau; je m'enivrais à loisir du parfum de la terre natale. Il y avait près d'une heure que j'étais plongé dans cette espèce de rêverie qui tient le milieu entre la veille et le sommeil, lorsque j'en fus tiré violemment : la Biche , au plus bel endroit de la route, venait de nous verser dans un fossé. Je sautai à bas de la carriole, décidé à tancer vertement le conducteur ; sa confusion me désarma. Il se tenait devant moi, les yeux baissés, le front couvert de honte, silencieux, immobile, et roulant entre ses doigts les larges bords de son chapeau de feutre. C'était un jeune gars qui comptait vingt années à peine. Son air humble et doux me toucha.
— Heureusement, lui dis-je, nous en sommes quittes pour la peur ; mais où donc aviez-vous la tête?
11 leva sur moi deux grands yeux remplis de larmes.
— Allons, ajoutai-je, ce n'est pas un bien grand désastre ; il ne s'agit plus à cette heure que de tirer la carriole du fossé où l'a versée la Biche.
Quand la voiture fut d'aplomb sur ses deux roues :
— Tenez, monsieur, me dit le jeune gars après quelques instants d'hésitation, obligez -moi de prendre mon
fouet et ma place, et de continuer tout seul votre chemin. D'ici à Saint-Gabriel il n'y a pas à se tromper, la route est droite comme un peuplier; seulement, au premier carrefour, vous aurez soin de tourner à gauche : vous apercevrez le clocher du village , et la Biche , qui est au fond une bonne bête, s'arrêtera d'elle-même à la porte du meilleur cabaret de l'endroit ; il n'y en a qu'un, c'est celui de mon maître. Si l'on vous demande ce qu'est devenu Sylvain...
11 s'interrompit et je vis deux grosses larmes rouler sur ses joues.
— Eh bien ! lui dis-je, que répondrai-je?
— Vous répondrez, monsieur, que pour en finir, Sylvain s'est allé jeter dans la rivière.
A ces mots , il fit mine de s'éloigner pour mettre ce beau projet à exécution. Je le retins et j'essayai de combattre une résolution si désespérée.
— • 11 est probable, lui dis-je, que ce n'est pas le seul parti qu'il vous reste à prendre.
— C'est le seul, monsieur; je n'en ai pas d'autre. Voilà trop longtemps que cela dure. Si j'ai attendu jusqu'à présent, c'est que je suis un poltron et un lâche. Hier, j'ai voulu me tirer un coup de pistolet dans la cervelle. J'ai eu peur. Je n'ai pas osé. Je suis bien malheureux, monsieur! je ne crois pas qu'il y ait sur terre une créature du bon Dieu plus à plaindre que moi.
Il s'était assis sur un tas de pierres , et le pauvre diable pleurait, la tête cachée entre ses mains.
Il avait l'air d'un honnête garçon. Je m'approchai de lui, et d'une voix affectueuse :
— Voyons, qu'y a-t-il? Contez-moi vos chagrins, il n'est pas de maux sans remèdes.
— II y a, monsieur, que, depuis huit jours, c'est la cinquième fois que je verse. Vous demandez où j'avais la tête : je n'en sais rien. Je ne fais plus que des bêtises. En apprenant que j'ai versé encore aujourd'hui, mon maître me donnera mon congé , c'est aussi sûr qu'il y a un Dieu dans le ciel.
— Mais, lui dis-je, comment le saura- t-il, à moins que vous ne l'en instruisiez vous-même ?
— C'est-à-dire, monsieur, que vous ne me dénoncerez pas. Je vous en suis reconnaissant. Mais, voyez-vous, je recommencerais demain : j'aime mieux en finir tout de suite. D'ailleurs, ajouta-t-il en se levant d'un air résolu, j'ai assez de la vie et je veux me jeter dans la rivière.
Ce ne fut pas sans peine que je parvins à le calmer et à le faire remonter sur son siège où je me plaçai près de lui. Je l'amenai doucement à me conter la cause de son désespoir, il ne demandait pas mieux que d'en parler.
— Monsieur , me dit-il , c'est toute une histoire. Orphelin, sans fortune, je fus recueilli par M. et madame Vaillant, qui m'élevèrent avec leurs deux filles, dont l'aînée avait à peu près mon âge. M. Vaillant tenait alors et tient encore aujourd'hui l'auberge du Point-
du- Jour, à Saint-Gabriel. C'est un digne homme: il vaudrait mieux encore, s'il n'était un peu gâté par sa femme qui ne se croit pas faite pour tenir un cabaret de village : bonne femme d'ailleurs ; il ne m'appartient pas d'en parler mal. Je vous disais donc que ces braves gens m'élevèrent avec leurs deux filles : je fus un troisième enfant dans la maison. J'avais mon couvert à la table du maître : le dimanche, j'accompagnais la famille à la messe, et, à la façon dont j'étais vêtu, on aurait pu me prendre pour le frère de ces demoiselles. Nous étions toujours ensemble. Toutes deux m'aimaient et je les aimais toutes deux : nous grandîmes ainsi sous le même toit. Je n'oubliais pas que je devais tout aux bontés de cette famille ; j'essayais de me rendre utile et de gagner le pain que je mangeais. M. Vaillant s'étant avisé d'établir un service de voiture entre Saint-Gabriel et la ville, je lui demandai de m'employer à cette entreprise. Bien que je n'eusse encore que douze ans, mon maître y consentit, et je puis affirmer que, jusqu'à ces derniers temps, il n'eut pas lieu de s'en repentir. Croiriez-vous bien, monsieur, que je n'avais point mon pareil à vingt lieues à la ronde pour couper un ruisseau, descendre une côte, et tourner tous les mauvais pas d'une route ? Cela vous étonne ; c'est la vérité pourtant. J'étais renommé dans le pays pour mon savoir-faire en ce genre. On s'intéressait à moi, parce que je n'étais qu'un enfant. Mes voyageurs m'aimaient, et plus d'un payait double sa place. Tout est bien changé : je n'ai
plus de cœur à rien. Mais alors il fallait me voir sur mon siège, le fouet à la main, fier comme un monarque sur son trône! La Biche avait des ailes, et, de Saint-Gabriel à la ville, nous allions en deux heures, train de poste. Nous revenions plus vite encore ; c'est qu'au retour, j'étais sûr de trouver mes deux sœurs qui m'attendaient, tantôt assises sur le revers d'un fossé, tantôt marchant à ma rencontre. Du plus loin que nous nous apercevions, nous agitions nos mouchoirs dans l'air. Quand la voiture était vide, je les y faisais monter toutes deux, et vous jugez de ma joie de pouvoir ainsi ramener en triomphe ces deux jolies filles! Aux jours de grande fête, je les conduisais à la ville, et, avec mes petits bénéfices , je leur achetais des croix , des fichus et des chapelet0. Je croyais les aimer toutes deux pareillement ; cependant, comme j'étais plus gai avec Marie, la cadette, et que bien souvent je me sentais mal à l'aise auprès d'Hélène , je me disais quelquefois que j'aimais moins Hélène que Marie. Eh bien ! voyez quelle chose étrange! Un jour je découvris que c'était tout le contraire, et que j'aimais Hélène autrement et plus que sa sœur. Voici comment la chose arriva. Un soir, c'était comme à présent, un soir d'automne, je ne trouvai pas dans le sentier mes deux jeunes filles; j'achevai ma route tristement, sans savoir pourquoi. Vous allez bien voir que j'avais raison d'être triste. Après avoir mis ma voiture sous le hangar et la Biche à l'écurie, j'entrai au logis, et je m'aperçus tout d'abord qu'il y avait du nou-
veau dans la maison. Toute la famille était rassemblée dans la chambre de madame Vaillant. Marie et sa mère tenaient le milieu du foyer ; à droite, M. le curé de Saint- Gabriel semblait réfléchir , les mains appuyées sur la pomme d'or de sa canne ; à gauche, Hélène pleurait en silence. M. Vaillant se promenait de long en large, d'un air agité. Lorsque j'ouvris la porte, je vis tout cela d'un coup d'oeil, et j'entendis madame Vaillant qui disait : « Il le faut, il le faut, c'est Dieu qui le veut ! » J'allai droit à Hélène ; c'était la première fois que je la voyais pleurer ainsi. Je compris tout de suite qu'il s'agissait d'affaire grave, je lui pris les mains, et je lui dis : « Pourquoi pleures-tu? Qui t'a fait du mal? Son nom seulement, et j'irai le tuer. » — À ces mots, Hélène éclata en sangtots. J'étais tout bouleversé, et c'est à partir de cet instant que je vis clair dans mon pauvre cœur. Je me tournai vers les assistants, et je m'écriai : « Qu'y a-t-il? pourquoi Hélène pleure -t- elle? » — J'appris enfin ce qui s'était passé pendant ce jour maudit. D'abord, monsieur, il est bon de vous dire qu'Hélène a de tout temps été une fille extraordinaire. A dix ans, c'était un puits de science. M. Zéphyrin, ami de la maison, ancien maître de danse, retiré à Saint-Gabriel, où il vit de ses rentes, lui prêtait des livres de toutes sortes, de façon qu'à dix ans, grâce à ses dispositions naturelles et à son goût pour la lecture, elle savait plus de choses que bien des gens n'en savent à soixante. Elle parlait d'histoire comme un vrai professeur, connaissait
Clovis et Pharamond aussi parfaitement que je connais M. le curé, et vous récitait des fables , le Loup et VAgneau, Maître corbeau sur un arbre perché, et un tas d'autres drôleries, que c'était plaisir de l'entendre. Ajoutez à cela qu'elle était belle comme l'aurore. Vous pensez bien, monsieur, qu'une pareille enfant faisait l'orgueil de sa famille. M. Vaillant s'en frottait les mains et madame en crevait dans sa peau, comme cette grenouille dont sa fille me racontait parfois la malheureuse fin. Vous pensez bien aussi qu'il était question d'Hélène au pays; partout, aux alentours, on ne s'entretenait que delà merveille du Point-du-Jour. C'est ainsi qu'on l'appelait et qu'on l'appelle encore, à cause de notre enseigne. On accourait de toutes parts pour la voir, pour l'entendre et pour l'admirer. Tout cela m'était égal, à moi ; seulement, comme on répétait sans cesse qu'elle avait tant d'esprit, je m'en effrayais, et je me disais qu'Hélène ne vivrait pas. J'avais raison, monsieur ; elle est morte, morte pour le pauvre Sylvain !
Le brave garçon tira son mouchoir de sa poche , essuya ses yeux et reprit en ces termes, après quelques instants de silence :
— Or, il y avait dans les environs un grande dame, une marquise, que le ciel lui pardonne ! qui, ayant entendu parler d'Hélène, eut fantaisie de la connaître. On lui mena la jeune fille qui la laissa dans l'enchantement de son espritetdesa personne. Jusqu'ici toutestbien! Mais voici qu'un jour, ce jour fatal dont je vous parlais tout-à-
l'heure, tandis que j'allongeais gaîmentdes coups de fouet à la Biche % sans me doater du malheur qui me menaçait, voici que la grande daine vint elle-même à Saint-Gabriel, fit arrêter sa calèche devant la porte du Point-du-Jour, mit pied à terre et entra sans façon dans l'auberge. M. Vaillant était en train de servir du vin de Saintonge à quatre rouliers attablés. En voyant apparaître dans son établissement un chapeau avec des plumes, une robe de velours, des bijoux, des diamaats, des perles fines, le bonhomme, qui n'était pas habitué à de semblables visites, crut que c'était la reine du Pérou qui venait boire à son cabaret. Il faillit tomber à la renverse. Hélène accourut et conduisit sa protectrice dans la chambre de sa mère. Madame la marquise expliqua ce qui l'amenait. Elle dit à madame Vaillant qu'elle avait un trésor de fille et qu'elle serait coupable devant Dieu de laisser enfoui dans l'obscurité de son village le riche présent qu'elle avait reçu du ciel. Elle débita là-dessus une foule de belles phrases qui me furent rapportées plus tard. Enfin elle offrit de se charger d'Hélène et de la placer d'abord à Guéret, dans un pensionnat de jeunes demoiselles. Cela dit, elle se retira, laissant, comme vous le pouvezcroire, la famille Vaillant dans un grand émoi. On appela M. le curé en consultation : j'arrivai sur les entrefaites. Hélas! monsieur, j'arrivai pour entendre mon arrêt de mort. Je voulus parler, on me fit taire; Hélène pleurait et refusait de partir ; ses larmes furent inutiles. L'orgueil des parents l'emporta. Cependant M. le curé ne soufflait mot;
j'essayai de le ranger à mon opinion. Il garda longtemps le silence et j'espérais en lui ; mais à son tour il déclara que c'était la volonté de Dieu. La volonté de Dieu fut faite! Huit jours après, Hélène partit pour le chef-lieu du département. La veille de son départ, je la rencontrai dans le jardin. Nous étions seuls. Je m'approchai d'elle et lui dis d'une voix étouffée : — Vous partez , vous partez , mademoiselle! — A ces mots, Hélène fondit en larmes et j'en fis autant. — Ah ! s'écria-t-elle, tu veux donc achever de m'abîmer le cœur ! — Elle tomba dans mes bras. Je la portai sur un banc de pierre, et là, assis l'un près de l'autre, ses deux mains dans les miennes , nous jurâmes de nous aimer toujours. Elle ôta de son doigt une petite bague que lui avait donnée la marquise, et me força de la prendre comme un gage de sa tendresse. — Moi , lui dis-je, je n'ai rien à te donner, pas même ma vie, puisqu'elle t'appartient. — Le lendemain , nous nous séparâmes ; je ne devais plus la revoir ; car ce n'est pas elle que j'ai revue ; non, ce n'est point mon Hélène. Malheureux que je suis ! De l'Hélène que j'ai connue, celle que vous allez voir n'a rien gardé que mon amour.
Après avoir essuyé de nouveau ses yeux : — Son absence dura trois ans, reprit-il. J'employai ce temps à tâcher de me rendre digne d'elle, Je ne voulais pas qu'à son retour elle eût à rougir de mon ignorance. Le soir, après avoir fait la litière à la Biche, j'allais chez M. Zéphyrin prendre des leçons d'écriture ;
puis je rentrais dans ma chambre , et jusqu'à deux heures du matin, bien souvent jusqu'au lever du jour, je lisais les livres qu'Hélène avait laissés et dont je m'étais emparé. Je logeais tout cela pèle - mêle dans ma cervelle ; je ne sais pas comment je n'en suis pas devenu fou. Je ne dormais plus, je ne mangeais plus ; tout mon argent passait en achat de livres. Un jour, j'achetai d'un seul coup toute la boutique d'un colporteur ; il s'y trouvait cent cinquante Almanachs Liégeois et pas un de l'année courante. Tout ce que j'ai lu, monsieur, ne pourrait se dire ni s'imaginer. Si je ne suis pas un grand savant, c'est que je ne suis qu'un grand imbécile.
— Enfin, m'écriai-je, Hélène revint?
— D'abord, elle écrivit. Comme j'allais tous les jours à la ville, c'est moi qui prenais les lettres à la poste et qui les rapportais à sa mère, car c'était toujours à sa mère qu'elle écrivait. Quelles lettres, monsieur! Quand j'en rapportais une, là, posée sur mon cœur, j'étais léger comme un oiseau. Je chantais tout le long de la route , je m'arrêtais de temps en temps pour en baiser l'adresse et le cachet. Madame Vaillant les lisait à haute voix, et nous tous, rangés autour d'elle, nous pleurions d'admiration en l'écoutant. Croiriez -vous qu'une fois, pour la fête de sa mère, elle lui envoya une chanson en vers qu'elle avait composée elle-même et dont chaque couplet était entouré d'une guirlande de petites roses, dessinées de sa propre main ? Pour le coup, madame Vaillant et son mari faillirent en mourir de joie et
d'orgueil. Des vers! des guirlandes de roses! tous les talents réunis. On fit venir sur-le-champ M. Zéphyrin qui se connaît en belles choses : on lui communiqua la chanson d'Hélène. Il s'écria que c'était magnifique, promit de composer de la musique sur les paroles et parla d'envoyer le tout à Paris pour le faire imprimer avec le nom et le portrait de mademoiselle Hélène en tête. Madame Vaillant embrassa M. Zéphyrin. Moi, cependant, j'étais triste et chagrin. Je me retirai de bonne heure; je me sauvai dans le jardin et m'assis sur le banc de pierre, à cette même place où Hélène m'avait donné son anneau. Sans m'expliquer pourquoi, je me pris à pleurer. Je restai là une bonne partie de la nuit. Le lendemain, je me dis : — Puisque Hélène fait des vers, je veux en faire aussi , — et le jour même je me mis à l'œuvre. D'abord, je suai sang et eau pour trouver ce que M. Zéphyrin appelait des rimes; à force de chercher, j'en trouvai, et finis par composer une chanson de cinquante couplets que je vais vous dire, monsieur, si vous voulez bien me le permettre, car je ne serais pas fâché d'avoir votre avis.
— Vous me conterez cela une autre fois, lui dis-je. Enfin, Hélène revint?
— Un soir, je rapportai une lettre qui annonçait sa prochaine arrivée. Son éducation était achevée. A quelques jours de là, elle revint, ramenée par la marquise elle-même, qui voulait jouir de notre surprise à tous. Je m'en souviendrai toute ma vie. C'était un dimanche. En
entrant dans le village, je reconnais à la porte du cabaret la calèche de la marquise. Je devine qu'Hélène est de retour. Je saute en bas de mon siège, je renverse tout ce qui gêne mon passage, je monte les marches quatre à quatre, j'ouvre la porte, je me précipite dans la chambre, et qu'est-ce que je vois? Non, monsieur, il n'est pas de parole humaine pour exprimer ce qui se passa dans mon cœur. C'était elle, c'était Hélène! Mais qu'elle était belle, grand Dieu ! Je m'arrêtai tout d'un coup, pale, confus, tremblant , ébloui, anéanti. J'étais là, en blouse, en gros souliers ferrés, le fouet à la main, devant elle, qui me regardait, parée de charmants atours, plus blanche qu'un lis, plus éclatante qu'un soleil! Je compris que je n'étais qu'un gueux, un vanu-pieds. Je priai Dieu pour que le plancher s'effrondrâtsous moi. — Eh bien! me dit-elle en souriant, que faites-vous donc là, Sylvain? est-ce que vous ne m'embrassez pas ? — Elle me disait vous ; si, au lieu d'un fouet, j'avais tenu à la main un couteau, je me le serais plongé dans la poitrine. Elle vint à moi et me tendit sa joue, veloutée comme une pêche, que j'osai à peine toucher du bout des lèvres. — Eh bien! mon pauvre Sylvain, ajouta-t-elle toujours en souriant, comment se porte la Biche? Je sentis que j'étais perdu. Je me tenais immobile comme une borne, les bras ballants, cloué au parquet. J'essayai de parler, je ne pus. De grosses larmes roulaient sur mes joues; heureusement, personne n'y prit garde. Huit jours se passèrent, monsieur, huit
jours, sans qu'il me fût possible d'entretenir mademoiselle Hélène. Un soir enfin, je la trouvai seule dans le jardin. J'étais décidé à lui parler de mon amour, à lui rappeler nos serments; mais auparavant, je voulais lui prouver que j'étais moins indigne d'elle qu'elle ne le croyait peut-être. Je m'avisai donc de causer des lectures que j'avais faites durant son absence, car je m'étais aperçu qu'elle se plaisait à ces sortes de conversations. Je lui parlai des quatre fils d'Aymon et demandai ce qu'elle pensait du magicien Maugis. Elle me rit au nez; il paraît que j'avais dit une bêtise. Je tentai de me rattraper sur Cœtina ou YEnfant du mystère. — Il y a là-dedans, lui dis-je, un M. Truguelin bien infâme. — Elle rit plus fort. J'étais consterné, ahuri. Enfin je pensai à un livre, le seul qui m'eût véritablement charmé. Je nommai Paul et Virginie-, elle comprit bien qu'en rappelant les amours de ces deux enfants, je rappelais en même temps les nôtres. Cette fois elle ne rit pas, mais elle m'interrompit au beau milieu d'une phrase, pour me demander si la Biche avait toujours un bouquet de poils blancs à la queue. J'eus envie de l'étrangler.— Mademoiselle, lui dis-je enfin, voulez-vous écouter une chanson que j'ai composée pour vous, pendant votre absence ? — Gomment! s'écria-telle, vous composez des chansons, Sylvain ! Voyons cela, ce doit être curieux. — Je n'avais pas achevé le premier couplet qu'elle se prit à rire de plus belle, et je n'eus pas le courage d'en chanter plus long. Après
qu'elle eut bien ri : — A votre tour, Sylvain, me ditelle, écoutez quelques vers de ma façon. — Et là-dessus, elle récita de si belles choses que je restai foudroyé sur place. Quand je revins à moi, Hélène avait disparu, j'étais seul et tout inondé de mes pleurs. Je me mis à courir dans le jardin. Je criais, je sanglotais, je me donnais des coups de poing dans l'estomac, je me roulais, comme un animal sauvage , sur le sable des allées. Marie vint à moi, me prit les mains et voulut me consoler ; je la repoussai avec colère ; j'étais fou. A compter de cette soirée , monsieur , je n'ai pas eu un instant de raison parfaite. Ce que je souffre, vous ne pourriez pas le comprendre. Les damnés souffrent moins en enfer. Vainement je me dis que je ne dois plus aimer mademoiselle Hélène; plus je me dis cela, plus je l'aime. Je passe presque toutes mes nuits à travers champs ; le jour, je laisse la Biche aller à sa fantaisie ; je verse aux plus beaux endroits de la route. Je vous le répète , monsieur, vous avez eu tort de m'empêcherde me jeter à l'eau ; c'est le seul parti raisonnable qu'il me reste à prendre.
Comme je me préparais à lui offrir les consolations vulgaires qui s'administrent en pareille occurrence :
— Vous n'êtes pas au bout, ajouta Sylvain. Madame la marquise est morte dernièrement. Vous jugez, monsieur, quel coup pour la famille Vaillant! La marquise est morte sans avoir assuré l'avenir d'Hélène. Que va devenir cette jeune fille? Il est clair que sa place n'est
plus dans le cabaret de son père. Déjà on parle sourdement de l'envoyer à Paris : M. Zéphyrin soudent que c'est là que l'attendent la gloire et la fortune. 11 paraît que mademoiselle Hélène n'est ni plus ni moins qu'une muse ; M. Zéphyrin assure que c'est la dixième ; h ce compte, il y en avait neuf avant elle. Tous les soirs, on se réunit dans la chambre de madame Vaillant ; tandis que, Marie et moi, nous servons la pratique, au-dessus de nos têtes Hélène lit des vers et l'assemblée se pâme en l'écoutant. Pour peu que vous séjourniez à Saint-Gabriel, il vous sera bien aisé, monsieur, d'assister à une de ces réunions : la curiosité y attire beaucoup de monde , et vous ne pourrez pas être plus agréable à M. Vaillant qu'en le priant de vous mettre à même d'entendre et d'admirer sa fille.
— Une muse ! une muse ! répétai-je à plusieurs reprises, plus étonné que ne le fut Robinson Crusoé en apercevant l'empreinte d'un pas humain sur le sable.
— Oui, monsieur, une muse! C'est ainsi que l'appelle M. Zéphyrin, ou bien encore Corinne ou Sapho : à vrai dire, j'aime autant Hélène.
— Une muse, répétai-je encore. Mais, mon garçon, êtes-vous bien sûr de ce que vous dites ?
— Comment, monsieur, si j'en suis sûr? s'écria Sylvain ; aussi sûr que du malheur de ma vie. Une muse, une vraie muse, la dixième enfin! Elle a une lyre; je ne l'ai jamais vue, mais elle en parle sans cesse. Elle a aussi un trépied. Où cache-t-elle tout cela? Je n'en sais
rien ; Marie ne le sait pas davantage. L'autre jour, je lui dis : — Mademoiselle Hélène, voulez-vous me montrer votre trépied et votre lyre? Elle me tourna le dos en me disant que j'étais un âne.
Je ne pus m'empêcher de sourire.
— Tenez, monsieur, ajouta Sylvain, voici le clocher de notre village. Vous allez pouvoir vous assurer par vous-même de la vérité de mes paroles. Allons, hue, la Biche l
Et il allongea un bon coup de fouet à la bête qui, sentant l'écurie, se mit à hennir agréablement et nous mena, en moins d'un quart-d'heure, à la porte du Pointdn-Jour.
C'était un vaste bâtiment, ouvrant sur la rue , avec cour et jardin sur le derrière. L'enseigne était censée représenter l'aube naissante : étoile d'argent sur un fond de sable, avec un coq au-dessous , le bec ouvert, une patte en l'air, les ailes déployées. J'entrai de plainpied dans une grande salle de rez-de-chaussée , spécialement réservée aux buveurs. Dans le fond, à la lueur d'une lampe qui éclairait seule ce taudis , une demi - douzaine de paysans jouaient aux cartes sur une table chargée de verres et de bouteilles. Des bottes d'oignons pendaient aux poutres noircies moins par le temps que par la fumée ; de méchantes gravures coloriées, représentant le Juif Errant, VEmpereur Napoléon, les Quatre saisons, les Quatre éléments, tapissaient les murs autrefois blanchis à la chaux. Do grosses mou-
ches volaient lourdement dans une atmosphère de tabac, bourdonnaient à mes oreilles et se heurtaient à mon visage. Il y avait bon feu dans la cheminée ; les soirées étaient déjà fraîches. Une demi-douzaine de chats et de chiens étaient fraternellement couchés devant le foyer. Je me demandais, en réchauffant mes pieds à la flamme, s'il était bien possible , comme l'avait assuré Sylvain, qu'une fleur poétique se fût épanouie dans ce bouge, et qu'il y eût au-dessus un cénacle présidé par une jeune et belle inspirée, de même qu'on voit, sur les toiles des vieux maîtres, les damnés se tordre au fond de l'infernal abîme, tandis que les anges et les séraphins, flottant dans le céleste azur, chantent Dieu sur des harpes d'or.
Comme je me livrais à ces réflexions, je vis descendre par un escalier de bois qui montait de l'antre au sanctuaire une jeune et jolie fille, proprement vêtue, œil éveillé, bouche souriante, jupon court, pied bien chaussé et jambe fine.
C'était Marie.
Elle me donna un gentil bonjour et s'occupa de mettre mon couvert , tandis que Sylvain faisait préparer mon souper. De ses mains, ni trop grosses, ni trop rudes, ni trop rouges pour des mains de cabaret, elle étendit sur une table, le plus loin qu'elle put du groupe par trop flamand, une nappe qui exhala tout d'abord une bonne odeur de linge blanc.
Elle était leste, remuante, avenante , gracieuse en
tous ses mouvements ; j'avais plaisir à la regarder. Je lui dis que je me proposais de passer quelques jours à Saint-Gabriel ; elle me promit la plus belle chambre.
— Pour ne pas vous tromper, ajouta-t-elle, la plus belle est encore affreuse ; mais le pays est vraiment beau et vaut la peine d'être vu.
— J'y suis né comme vous, lui dis-je.
— À Saint-Gabriel? demanda-t-elle d'un air étonné.
— Non, mais à quelques lieues de là. Si vous jetiez une fleur dans votre rivière, elle passerait le jour même sous mes fenêtres.
— Voilà qui serait commode pour deux amoureux, dit-elle en riant.
Nous étions en train de causer, lorsque la porte qui donnait sur la rue s'entr'ouvrit doucement ; un personnage, long et mince, s'élança par un jeté-battu au milieu de la salie, me salua les pieds en dehors, prit le menton de Marie qui lui appliqua un soufflet, et s'esquiva par l'escalier, comme un chat que poursuit un boule-dogue irrité.
— C'est M. Zéphyrin, dit Marie.
— Qu'est-ce que M. Zéphyrin ? demandai-je, pour faire jaser la jolie fille et pour voir briller ses dents blanches.
— C'est un sot, répondit-elle en haussant les épaules.
— Je jurerais qu'il n'est pas de votre avis, ajoutai-je.
— Malheureusement, il n'est pas le seul. On l'écoute ici comme un oracle. Si Ton m'en croyait, lorsqu'il entre par une porte, on le ferait sortir par l'autre, ou mieux encore, parla fenêtre. Allez, monsieur, il se passe ici de belles choses !
Je l'interrogeai discrètement : mais le couvert une fois mis, la jolie enfant se retira, après m'avoir dit : Au revoir.
Au dessert, entre la poire et le fromage , je vis paraître une espèce de Cassandre qui ne pouvait être que M. Vaillant. C'était M. Vaillant en effet , gros et gras , le teint fleuri.
Après avoir échangé avec lui quelques phrases banales, prélude obligé de toute conversation qui s'engage, je le priai de s'asseoir et de m'aider à finir mon flacon. Lorsqu'il eut vidé son verre :
— Monsieur vient de Paris ? dit-il.
— Oui, monsieur.
— Paris, la patrie des arts ! Monsieur est commisvoyageur?
— Non, monsieur.
— Artiste peut-être?
— Pas davantage.
— Monsieur visite le pays en amateur ?
— Vous l'avez dit.
— Saint-Gabriel n'a rien de bien curieux.
— Vous calomniez votre maison.
— C'est un pauvre cabaret de village.
— Qui renferme un trésor qu'envie plus d'un palais.
— Quoi! monsieur, vous sauriez?...
— Ce que tout le monde, monsieur, sait à vingt lieues à la ronde. Vous êtes un heureux père.
— Ah! monsieur...
— Vous êtes le père d'une muse.
— C'est ce que dit M. Zéphyrin.
— Je n'ai pas voulu quitter le département sans saluer le toit sous lequel votre fille est née.
— C'est trop d'honneur que vous me faites.
— Toute la France y viendra comme moi, en pèlerinage.
— Est-il possible ?
— Vous m'en pouvez croire.
Bref, j'amenai M. Vaillant à m'ouvrir lui-même la porte du sanctuaire où je désirais pénétrer.
— Précisément, dit-il, nous avons réuni ce soir quelques personnes pour entendre de nouvelles poésies d'Hélène.
— Je serais heureux d'assister à une pareille solennité.
— Nous avons M. Zéphyrin et le brigadier de gendarmerie.
— Je serais fier de m'asseoir entre ces messieurs.
M. Vaillant remonta pour consulter l'assemblée et mettre aux voix ma réception. Au bout de quelques minutes, il vint m'annoncer que j'étais admis à l'unanimité.
— Seulement, ajouta le bonhomme, notre jeune muse se recommande h votre indulgence.
Je me retirai dans ma chambre pour faire un peu de toilette. Sur le coup de huit heures, précédé de M. Vaillant, et suivi de Sylvain qui poussait des soupirs à fendre un cœur de roc, je montai lentement les marches du Parnasse.
A peine entré, voici ce qui frappa ma vue : Une vaste chambre aux murs blancs et nus; dans le fond, Marie assise sur un escabeau, la bouche demisouriante, l'œil à tout, l'air un peu goguenard; au milieu, une table couverte d'un mauvais chàle en manière de tapis, chargée de plumes, de livres et de papiers, devant laquelle se tenait une jeune fille, Hélène à coup sûr, absorbée dans la recherche d'une rime ou d'un hémistiche ; autour du foyer, madame Vaillant, costume demi-paysan, demi-bourgeois, moitié ville et moitié village; M. Zéphyrin, pantalon collant gris de perle, gilet jaune à larges revers, col de chemise montant jusqu'aux oreilles, cravate à la Colin, habit bleu, boutons de métal, breloques chatoyant sur le ventre; le brigadier de gendarmerie, grand uniforme ; enfin deux autres personnages que j'appris être : l'un, l'instituteur de l'école primaire ; l'autre, le médecin de la commune. Lorsque j'entrai, tout le monde se leva.
J'allai d'abord à madame Vaillant, que je saluai avec tout le respect dû à la mère d'une muse; puis, après m'être incliné devant l'héroïne du lieu, je me glissai près de M. Zéphyrin et pris place sur un siège vide qui m'attendait à côté de lui.
Sylvain s'était assis près de Marie, M. Vaillant près de son épouse.
Il se fit un silence de quelques minutes durant lequel je pus observer la muse, à la lueur de deux chandelles qui brûlaient sur la table.
Quoique vêtue avec une prétentieuse élégance, elle ne manquait ni de grâce ni d'un certain charme. Elle avait le front net et pur, le regard à la fois doux et fier; sa bouche était rose et sérieuse : ses cheveux blonds, naturellement bouclés, tombaient à profusion sur son cou et, sur ses épaules. Elle m'apparut comme un joli oiseau des tropiques enfermé dans une cage avec des oisons. J'en excepte pourtant Marie et mon pauvre Sylvain.
Ce fut M. Zéphyrin qui rompit le premier le silence.
Il appuya familièrement sa main sur mon épaule, et d'un air avantageux :
— Monsieur est amateur ? me dit-il.
— Amateur de quoi ? demandai-je.
— Cela s'entend que de reste, reprit-il avec un fin sourire ; amateur de beaux vers.
— En effet, monsieur, j'aime les beaux vers.
— En ce cas, monsieur ne pouvait mieux tomber. •. dit à côté de moi une voix rauque et caverneuse.
Je me retournai brusquement et me trouvai face à face avec la plus horrible figure de gendarme que j'eusse encore vue. A cet aspect , toujours effrayant alors même qu'on a la conscience pure et paisible , je cherchai machinalement dans ma poche pour m'assurer que j'étais en règle et que j'avais mon passeport.
— Monsieur est connaisseur ? ajouta M. Zéphyrin.
— Cela va sans dire, s'écria M. Vaillant, puisque monsieur vient de Paris.
M. Zéphyrin et le brigadier échangèrent un regard narquois, tandis que, de leur côté, l'instituteur et le médecin s'entretenaient à voix basse en m'observant à la dérobée.
Madame Vaillant prit la parole :
— Hélène a reçu aujourd'hui, dit-elle , une lettre de.... (elle nomma un des plus grands poètes de notre époque), en réponse à une pièce de vers qu'elle lui avait envoyée. Nos amis ne verront pas sans plaisir quel cas on fait d'Hélène dans la capitale.
Après avoir passé par toutes les mains, cette lettre arriva jusqu'à moi. Celait bien, en effet, une lettre de notre grand poète. Il remerciait la jeune fille des vers enchanteurs qu'il venait de lire, et regrettait qu'un si beau talent se consumât dans les bas-fonds de la province. — Venez à Paris, disait-il en terminant ; c'est là seulement que votre génie pourra déployer librement
ses ailes. L'alouette cache son nid dans les sillons ; l'aigle plane sur la montagne.
— C'est admirable ! s'écria M. Zéphyrin : l'alouette cache son nid dans les sillons, l'aigle plane sur la montagne! Je n'ai jamais dit autre chose.
— C'est une lettre en vers? dit le gendarme.
— En vers blancs, fit observer M. Zéphyrin.
— En vers blancs ! s'écria M. Vaillant ; il y a donc des vers de couleur?
— Messieurs, dit Hélène en s'approchant de nous, c'est une lettre en prose poétique.
— C'est ce que j'avais l'honneur de dire à ces messieurs, répliqua M. Zéphyrin ; des vers blancs ou de la prose poétique, c'est absolument la même chose.
— Pas précisément, dit Hélène en souriant.
— Des vers blancs! répétait M. Vaillant qui ne revenait pas de sa surprise.
J'étais impatient d'entendre chanter la muse.
— Hier, dit-elle, comme l'astre du jour s'éteignait derrière les bois, à demi-dépouillés par l'automne, tandis qu'à l'horizon opposé la lune allumait silencieusement sa lampe d'aibâtre, et que le ciel commençait d'entr'ouvrir ses riches écrins...
— C'est admirable! s'écria M. Zéphyrin; tout cela pour dire qu'il était sept heures du soir !
— Est-ce des vers? demanda le brigadier.
— Pas encore, répondit M, Zéphyrin; elle accorde sa
lyre.
A ce dernier mot, je vis Sylvain et Marie se lever sur la pointe des pieds, et allonger le cou pour tâcher d'apercevoir enfin cette lyre fantastique qui, depuis quelques semaines, faisait le désespoir de leur curiosité.
— J'allais triste et rêveuse, reprit la jeune fille, écoutant le bruit mélancolique des feuilles desséchées que je tramais sous mes pieds, et que chassaient devant moi les brises automnales. L'angelus tintait à l'église du village; les ombres descendaient dans la vallée. Déjà le manteau de la nui tétait tout saupoudré d'étoiles. J'allais rêveuse et triste, quand tout d'un coup mon âme résonna comme une harpe éolienne et mêla un hymne d'amour aux mystérieux concerts de la nature. J'en ai retenu quelques strophes, et je vais vous les dire.
— Écoutons l'hymne! s'écrièrent à la fois tous les membres de l'assemblée.
La jeune fille se tenait debout, les mains appuyées sur le dos d'une chaise, l'air inspiré, les yeux au ciel. Après être restée quelques instants ainsi, elle récita, d'une voix lente et grave, une douzaine de strophes qui excitèrent un enthousiasme que je ne chercherai même pas à décrire.
C'étaient, à vrai dire, des vers assez proprement tournés, sans originalité, sans pensées, vides, sonores et ronflants comme une toupie d'Allemagne. 11 y courait toutefois un petit souffle frais et poétique, et ça et là, à travers un fouillis d'ambitieuses métaphores , apparaissaient quelques images gracieuses, violettes,
fleurs des champs écloses dans un parterre de pivoines. C'étaient de ces vers comme il s'en fait à Paris par milliers. Dans un salon, nul n'y prendrait garde; dans un cabaret de village, cela devient aussitôt merveilleux, et moi-même, un instant, je fus tenté de crier au prodige.
Lorsque Hélène eut achevé, madame Vaillant la prit dans ses bras et la couvrit de larmes et de baisers en s'écriant :
— Tu seras la gloire de ta famille !
M. Vaillant sanglotait d'admiration. Sylvain pleurait dans son coin. Marie avait plus que jamais son air éveillé et goguenard. Sur ces entrefaites, des voix de rouliers qui demandaient à boire, ayant retenti audessous de l'Hélicon, Sylvain et Marie se levèrent aussitôt, et j'entendis la jeune fille qui riait à gorge déployée en descendant les marches de l'escalier.
— Eh bien! monsieur, qu'en dites-vous? s'écria M. Zéphyrin en me frappant assez rudement sur l'épaule.
— Je dis, monsieur, que voilà de beaux vers, à coup sûr.
— Je le crois, par Dieu, bien ! s'écria le brigadier ; je voudrais voir qu'on s'avisât de dire le contraire.
— Ce n'est pas seulement beau, ajouta le maître d'école, j'ose croire qu'on peut affirmer sans crainte que c'est très-beau.
— Ayons le courage de l'avouer, s'écria le médecin, c'est excessivement beau !
2Sk HÉLÈNE VAILLANT.
Je souffrais de voir brûler un encens si grossier aux pieds de celle pauvre enfant, dont le visage rayonnait de satisfaction et d'orgueil. Je la suppliai de ne s'en point tenir là, et de nous dire encore quelques vers. Hélène ne se fit pas prier. Elle reprit sa position de belle inspirée, et débita, avec un imperturbable aplomb, une demi-douzaine d'élégies, faibles échos, pâles reflets, copies effacées des grands maîtres. A parler franc, c'était toujours la même chose : les étoiles, la lune, le soleil, les ombrages, les bocages, les clairs ruisseaux, le murmure du vent , les soupirs de l'onde , les barques glissant sur les lacs, la brise du matin et la brise du soir, le gazouillement des oiseaux sous la ramée, les joies du printemps, les mélancolies de l'automne; il me semblait entendre le perroquet du chantre de Jocelyn.
Sur le coup de dix heures, la société se retira, et, comme j'étais un peu de la maison, je demeurai seul avec la famille. J'allai me placer près d'Hélène et m'amusai à la faire causer. Malgré le ridicule de ses prétention^, elle me parut une bonne fille, égarée par la vanité de ses parents et par la sottise de son entourage. Je la priai de me raconter comment le génie poétique s'était révélé en elle. Elle me dit qu'elle s'était sentie poète en lisant les Méditations de M. de Lamartine.
— Comme La Fontaine, ajoutai-je, en entendant une ode de Malherbe.
En voyant que j'avais un peu de littérature, la famille me témoigna quelque confiance et quelque considéra-
tion. On me montra plusieurs glorieux suffrages qu'avait reçus la jeune muse, entre autres une lettre du préfet de Guéret, qui déclarait tout net qu'Hélène serait un jour l'honneur de son département. Madame Vaillant me donna à entendre qu'elle-même n'était pas née pour tenir une auberge ; elle était fille d'huissier , son père avait eu des malheurs.
Elle en arriva bientôt à me confier ses projets et ses espérances. Elle était décidée à laisser là l'auberge de Saint-Gabriel pour conduire sa fille à Paris.
— Cela nous obligera à de grands sacrifices, dit-elle, mais du moins je n'aurai pas à me reprocher d'avoir mis la lumière sous le boisseau, ainsi que M. le préfet nous l'écrivait encore l'autre jour. D'ailleurs le beau talent d'Hélène rendra au centuple ce qu'on aura fait pour le produire. Ce n'est pas seulement la gloire qui l'attend à Paris, c'est aussi la fortune.
En parlant ainsi, cette pauvre femme me fendait le cœur.
— Nous vendrons notre pré, dit M. Vaillant, nos deux champs de blé noir et nos six arpents de colza.
— Je vous rendrai un château, mon père ! s'écria la jeune fille en sautant sur les genoux du bonhomme. J'ai deux volumes de vers : les Eg lamines et les Gris de l'âme.
— C'est de l'or en barre, dit M. Vaillant en la baisant au front.
— Que pensez-vous, monsieur, de nos projets? me demanda la mère d'Hélène.
Je n'eus pas le courage de souffler sur les rêves de ces braves gens ; je répondis que j'avais l'intention de rester quelques jours à Saint-Gabriel, et que nous en reparlerions.
Je fus obligé, pour gagner ma chambre, de descendre l'escalier de bois et de passer par la salle des buveurs. J'y retrouvai Sylvain et Marie : l'un était assis sous le manteau de la cheminée, la tête entre ses mains, les pieds sur les chenets, dans une attitude affaissée ; l'autre s'occupait gaîment des soins du ménage. Elle allait, venait, mettait tout en ordre, avec la plus belle humeur du monde.
Aussitôt qu'elle m'aperçut :
— Qu'en pensez-vous? s'écria-t-elle : convenez qu'ils sont tous fous, là-haut.
Et sans me laisser le temps de répondre :
— Moi, s'écria-t-elle, j'aime mieux la chanson de mon pays.
Et , d'une voix fraîche , elle chanta ce couplet , qui m'est resté dans la mémoire :
L'oiseau qui, sur la branche, Le jour et la nuit chante, N'a pas si grande ardeur Que moi, la belle, dans le cœur.
Elle s'approcha de Sylvain qui n'avait pas changé
d'attitude, et, après l'avoir contemplé quelques instants d'un air attendri :
— Que fais-tu là, grand imbécile? s'écria-t-elle en riant ; prends une chandelle et conduis monsieur à sa chambre.
I Sylvain se leva, prit un flambeau et m'accompagna en silence.
Après avoir fermé ma fenêtre et tiré mes rideaux :
— Eh bien! monsieur, dit-il d'un ton lugubre, n'aurais-je pas bien fait de me jeter dans la rivière?
— Demandez à Marie , lui dis-je, vous verrez ce qu'elle répondra.
— Ah ! s'écria-t-il en se frappant le front, il n'y a qu'une femme au monde... Pour vous, monsieur, vous aurez à vous reprocher toute votre vie de m'avoir empêché de me jeter à l'eau. Heureusement la Creuse n'est pas loin, ajouta-t-il d'un air sombre.
— N'oubliez pas, lui' dis-je , que Marie est plus près encore.
Je dormis peu ou point; les rats firent, toute la nuit, un sabbat infernal. Vers le matin , comme je commençais à m'assoupir, je fus réveillé en sursaut par Sylvain qui attelait la Biche. Le jour se levait, j'en fis autant et m'allai promener dans le jardin où je ne tardai pas à voir arriver Hélène. Elle était simplement vêtue, partant plus jolie que la veille. La muse vint à moi sans façon et me salua d'un ton familier, avec un petit air protecteur qui me fit sourire et ne me déplut
point. Elle était vraiment gentille , surtout lorsqu'elle oubliait ses neuf sœurs.
Le jardin avait une porte qui donnait en pleine campagne. Sans y songer et tout en causant, j'ouvris cette porte et nous gagnâmes, à travers champs, les rives de la Creuse, très pittoresques en cet endroit du pays. Hélène marchait, son bras appuyé sur le mien ; nous étions de vieux amis. Elle me parlait de Paris, patrie de ses rêves ; déjà la gloire lui tressait des couronnes.
—-Quoi! m'écriai-je, vous voulez quitter ce pays charmant qui vous a vue naître?
— Mes chants l'immortaliseront, me dit-elle ; je veux qu'un jour la Creuse n'ait rien à envier aux bords de l'Anio, aux rochers de Vaucluse.
— Vous voulez échanger, contre le bruit, la lutte et la tourmente, le doux silence et le frais repos des campagnes ?
— Je veux obéir à ma destinée. Notre grand poète Ta dit : l'alouette cache son nid dans les blés ; à l'aigle, d'autres horizons.
A ces mots, la vérité s'échappa de mon sein. Par un brusque mouvement de pitié , je saisis les deux mains d'Hélène.
— On vous trompe, mademoiselle, on vous égare, on vous perdra, si vous n'y prenez garde!
Elle me regardait avec étonnement.
— Qui donc me trompe ? qui m'égare ? qui veut me perdre ? demanda-t-elle en souriant.
— Écoutez, mademoiselle, lui dis-je avec calme, après Tavoir fait asseoir près de moi : c'est une histoire que je veux vous conter, une histoire vraie, une histoire toute récente. Je serai bref. Voilà vingt ans au plu une jeune fille vivait avec sa mère sous le ciel de Br tagne ; gracieuse comme vous , comme vous elle était poète. Un jour, attirée par les séductions de la gloire, sollicitée par les poètes en renom qui lui écrivaient comme ils vous écrivent, elle quitta sa ville natale, comme vous voulez quitter le village où vous êtes née, pour aller cueillir , à Paris , les palmes qu'on lui promettait. Savez-vous ce qu'elle y trouva? la misère. Elle est morte sur un grabat.
~- Vous me contez des histoires de l'autre monde, dit Hélène d'un ton boudeur; nous n'en sommes plus à Gilbert.
— Hier, un grand poète, car c'était un grand poète, celui-là, est mort à l'hôpital; de tous ceux qui s'indignent de son trépas, courtisans effrontés du cercueil qui les accuse, il n'en est pas un qui se soit préoccupé de sa vie, pas un qui ait tendu la main à sa pauvreté, pas un qui l'ait assisté à son heure suprême.
— Vous voulez rire, me dit-elle.
— Bien au contraire, m'écriai-je, j'ai plutôt envie de pleurer.
Je partis de là pour l'entretenir de la vie littéraire qu'elle voulait follement aborder. Je lui en indiquai les rescifs et les écueils. J'essayai de lui démontrer
290 HÉLÈNE VAIÏXÀNT,
qu'elle s'abusait en toutes choses; je fus dur, impitoyable.
— Oui, vous vous abusez, lui disais-je. Parce qu'on a uelque facilité dans l'esprit, quelque grâce dans l'ima^
nation, quelque sentiment élevé des harmonies de la nature , il ne s'ensuit pas nécessairement qu'on soit poète et marqué par le doigt de Dieu. Combien j'en ai vus partir la tête haute , qui sont retournés au gîte le front baissé ! On part et on arrive ; les branches qui de loin nous offraient leurs fruits et leurs fleurs , se relèvent brusquement ; les sentiers qui nous avaient paru sablés et mollement inclinés sont escarpés et glissants ; les mains amies qui nous invitaient se retirent ; l'avenir nous trahit , la gloire nous échappe ; heureux notre génie, s'il ne crie pas la misère et la faim !
Je ne m'en tins pas aux poétiques images; je lui montrai à nu la destinée qui l'attendait loin de son village. Je cherchai à l'apitoyer sur les sacrifices qu'allait s'imposer sa famille. Je lui fis entendre sans ménage^ ment le langage austère de la probité. Je dis enfin tout ce qu'il est possible de dire à une pauvre fille , prêle à s'aventurer sur cette mer orageuse qui a déjà englouti tant de pâles victimes. Mais, à tout ce que je disais, elle ne répondait que par ces mots : — Vous voulez rire. — Ou bien : — Qu'en savez-vous? — et toujours elle m'opposait la lettre du grand poète , qu'elle avait reçue la veille.
•ta» Mais, ma chère enfant, m'écriai-je, vous ignores
HÉLÈNE VÀÏUANT. 291
donc que nos grands poètes écrivent de pareilles sornettes à tous les petits poètes de hasard qui leur adressent de méchants vers ! Cette lettre, votre joie, votre orgueil, court depuis longtemps la province.
— Peut-être en avez-vous une édition dans votre poche ? dit Hélène d'un ton railleur.
— Chi lo sa? répondisse en souriant.
Hélène se leva, nous reprîmes le sentier du hameau. Chemin faisant, je tentai une fois encore d'ébranler sa résolution ; je me crus un instant près d'y réussir.
— Non ! s'écria-t-elle tout d'un coup, comme se parlant à elle-même.
Puis, s'adressant à moi :
— D'ailleurs, que voulez-vous que je devienne? Pensez-vous que ma vie doive s'écouler dans le cabaret de mon père ?
— A Dieu ne plaise ! répliquai -je ; je crois avoir entendu dire à voire mère qu'on vous offrait une place de sous-maîtresse dans le pensionnat où vous avez été élevée : ce pourrait être pour vous un avenir.
Hélène haussa les épaules, et tout fut dit.
Le lendemain, au soleil levant, après avoir dit adieu à Sylvain et lui avoir conseillé de se guérir de son amour, j'enfourchai un cheval de louage et quittai Saint-Gabriel pour remonter la Creuse jusqu'à sa source. Au bout de six semaines, je repassai par le village ; je descendis au Point-du-Jour, où j'appris qu'Hélène et sa
mère étaient parties pour Paris quelques jours auparavant. On n'avait pas encore de leurs nouvelles. Je trouvai le bon homme Vaillant un peu chagrin du départ de sa femme et de sa fille, mais plein d'espoir dans l'avenir glorieux de la muse. Marie me sembla moins rieuse que d'habitude ; c'est qu'elle ne partageait pas l'aveuglement de son vieux père.
— Ce n'est plus drôle, monsieur, me dit-elle en essuyant ses yeux avec le coin de son tablier. Les voilà parties ; Dieu sait ce qu'elles vont devenir. Deux pauvres femmes toutes seules là-bas, dans cette grande ville! Je sais bien qu'Hélène a sa lyre, mais j'aimerais mieux lui voir un bon mari. Mon père a vendu son pré, ses champs de blé, ses arpents de colza. J'ai bien peur que toute la fortune n'y passe; nous serons mangés aux vers.
A ces derniers mots, elle partit d'un grand éclat de rire, et je me pris à rire avec elle.
— C'est égal, monsieur, ajouta-t-elle en riant et pleurant à la fois comme une journée d'avril, tout cela est bien triste. Il faut voir ce pauvre Sylvain ! Il a perdu le boire et le manger, et ne se nourrit plus que de ses larmes ; aussi est-il jaune comme une jonquille et maigre comme un hareng saur.
— Sylvain, lui dis-je, est un sot ; voilà longtemps qu'à sa place je serais consolé.
Elle comprit, rougit et s'esquiva.
Le soir ramena Sylvain au logis. Il faisait peine à
voir. Le pauvre diable n'avait que les os et la peau. Il venait de verser trois voyageurs, dont l'un se plaignait de fortes contusions à la tête et menaçait de le rouer de coups. En apprenant ce nouveau désastre , M. Vaillant s'emporta et voulut jeter Sylvain à la porte. Nous intercédâmes, Marie et moi, pour le coupable. Quant à lui, il paraissait ne se soucier de rien. Marie lui servit son souper; il n'y toucha que du bout des dents. Le même soir, il vint me trouver dans ma chambre et me demanda conseil. Il pensait sérieusement à partir pour Paris, et à s'y faire, en vue d'Hélène, une position dans les lettres.
— Vous êtes un nigaud, lui dis-je. Le seul conseil que j'aie à vous donner, c'est de ne plus verser vos voyageurs, d'engraisser un peu et de vous mettre à même d'épouser, dans six mois, une jeune et jolie fille qui vous aime.
— Elle m'aime, monsieur ! En êtes-vous bien sûr ?
— Aussi sûr que de mon existence.
— Elle vous l'a dit?
— Si elle me l'avait dit, j'en serais moins sûr et n'en répondrais pas.
— Elle m'aime !
— Vous m'en pouvez croire.
— Et dans six mois elle viendra pour m'épouser ?
— De qui parlez-vous ?
— D'elle.
— De qui ?
— D'Hélène.
è9& HÉLÈNE VAILUOT.
-^ Que le diable vous emporte ! m'ècriai-je avec humeur; soufflez ma chandelle et laissez-moi dormir.
De retour à Paris, j'entendis parler, sur la fin de l'hiver, d'une poétique merveille que s'arrachaient tous les salons. Il s'agissait de la muse de Saint-Gabriel. Un jour, à la quatrième page d'un journal, je vis annoncés, comme devant paraître très prochainement, les Ècjlan- Unes et les Cris de l'Ame , deux recueils de poésie., par mademoiselle Hélène Vaillant.
À quelque temps de là, on touchait aux premières journées de mai, comme je flânais sur le boulevart, par un de ces doux soleils qui font, pour ainsi dire, pousser et fleurir les jolies femmes sur le pavé de Paris, je rencontrai Hélène suspendue au bras de sa mère. Quoique vêtue avec une certaine élégance , madame Vaillant sentait encore un peu l'étude de feu son père et l'auberge de son mari ; quant à la fille, elle était fraîche et riante comme le printemps. Une capote de satin blanc encadrait son joli visage, et de son pied léger, coquettement chaussé d'un brodequin de coutil gris, elle trottait sur l'asphalte comme une bergeronnette sur le sable fin de la Creuse. Elle répondit à mon salut par un gracieux sourire et un geste amical. Nous échangeâmes à peine quelques paroles, mais elle m'invita à l'aller voir et me laissa son adresse.
Je ne lui fis pas longtemps attendre le petit triomphe que ma visite promettait à son amour-propre. J'allai la voir le lendemain.
HÉLÈNE VÀÎLLÀIST. 295
Hélène habitait avec sa mère un joli appartement de la rue Blanche. Elle me reçut dans une espèce de boudoir qu'elle appelait son cabinet de travail; véritable sanctuaire qui n'avait rien de commun avec celui du Point-da-Jour. Hélène était seule ; en sa qualité de muse, elle jouissait d'une liberté que n'ont pas généralement les jeunes filles élevées en simples mortelles. Il en est de la poésie comme du mariage ; elle émancipe les mineures. Elle avait une prétentieuse robe de chambre qu'une torsade de soie serrait autour de sa taille ; ses petits pieds dansaient dans des babouches turques, présent, me dit-elle, d'un grand poète qui les avait rapportées d'Orient. Elle me fit asseoir auprès d'elle et se prit, tout en causant, à rouler une pincée de blond marylarid dans un mince papier d'Espagne. Ce n'était pas une mauvaise fille. Elle parla tout d'abord et sans embarras du cabaret où je l'avais rencontrée pour la première fois, de son père , de sa sœur et du pauvre Sylvain ; elle me rappela en riant l'étrange soirée à laquelle j'avais assité, M. Zéphyrin, le brigadier de gendarmerie, le maître d'école et le médecin du village. Il ne fut pas question de notre entretien sur le bord de la Creuse ; mais elle se donna la satisfaction de m'accabler de ses succès, de sa gloire et de ses félicités littéraires. Tout lui souriait, tout lui faisait fête ; sa vie n'était qu'un enchantement. Sur la rive gauche et sur la rive droite de la Seine, les salons les plus en renom se disputaient la nouvelle muse. La veille , elle avait dit des vers chez
madame de...; le lendemain, elle devait en dire chez M. de... Elle en échangeait fréquemment avec les plus illustres poètes de l'époque. Les directeurs de journaux grattaient tous les matins à sa porte. Madame Pauline Duchambge, tendre cœur, charmant esprit, était à ses genoux pour obtenir les paroles d'une romance. Elle me montra un porte-crayon d'or que lui avait envoyé la reine Amélie. Les Églantines et les Cris de l'Ame allaient paraître ; elle avait donné trois mille francs à son éditeur, mais elle comptait bien sur le produit de la vente pour couvrir ses frais et s'enrichir par-dessus le marché. Elle alluma sa cigarette à la flamme d'une bougie et se penchant sur un coussin :
— Mon sort vous semble digne d'envie, dit-elle. Eh bien ! le monde m'ennuie, la gloire m'importune. Il est au fond le l'âme humaine un vide que rien ne saurait combler. Je n'ai plus qu'une ambition, acheter un petit château dans les environs de Paris et m'y retirer avec ma famille. J'espère bien ne pas mourir sans avoir réalisé ce rêve.
Je la félicitai de mon mieux, et me retirai le cœur plein de tristesse.
Je restai deux ans sans la revoir. Les Églantines et les Cris de l'Ame parurent ; il s'en vendit sept exemplaires. Avant leur publication, on s'en était occupé dans un certain monde ; une fois publiés, il n'en fut plus question. Depuis longtemps déjà je n'entendais plus parler d'Hélène. Un soir d'automne, je la rencon-
trai seule dans une allée du Luxembourg. Elle était pâle, amaigrie, vêtue de noir. Elle parut embarrassée en me voyant. Je l'interrogeai avec intérêt; elle m'apprit que son père était mort, et que, sous peu de mois, Marie devait épouser Sylvain.
— Par quel hasard, lui demandai-je, vous êtes-vous aventurée seule, à cette heure, si loin de votre quartier?
Elle me répondit qu'elle avait quitté la rue Rlanche pour venir habiter la rue d'Enfer. Je l'accompagnai jusqu'à sa porte. Elle m'offrit de monter, j'acceptai étourdiment.
— Je crains, me dit-elle, que vous ne trouviez un appartement bien en désordre. Ma mère est un peu souffrante.
— Je serai heureux, répliquai-je, de lui présenter mes hommages.
Elle n'insista plus et je la suivis, sans songer que j'allais, cette fois, l'humilier dans son amour-propre, autant que je l'avais flattée, il y avait de cela deux ans. Je ne sentis ma sottise qu'en entrant dans un appartement triste et froid, que n'égayait jamais le soleil. Ce n'était pas encore la pauvreté, ce n'était déjà plus l'aisance. Madame Vaillant me sembla singulièment vieillie et affaissée. J'observai Hélène : qu'il y avait loin de celte figure chargée d'ennuis, à celle que j'avais vue, deux ans auparavant, rayonnant de bonheur, d'orgueil et de jeunesse !
$98 îîêîMë vaillant.
— Voiis voyez, me dit-elle, nous avons quitté le Paris bruyant, ce quartier nous plaît davantage ; silencieux, solitaire, plus propice aux saintes études, c'est la patrie des poètes rêveurs. Nous avons, sous nos fenêtres, les ombrages du Luxembourg; cela nous rappelle un peu nos chères campagnes. Au printemps, le vent nous apportera le parfum des lilas en fleurs.
Elle essaya de faire ce qu'on est convenu d'appeler contre mauvaise fortune bon cœur ; elle y réussit mal. A son insu, un peu d'amertume se mêlait à toutes ses paroles. Elle ne se plaignait pas, mais je crus entrevoir qu'elle avait éprouvé des mécomptes de tout genre. Elle me cacha l'histoire de ses désenchantements ; mais j'aurais pu la raconter moi-même. Elle avait, durant six semaines, défrayé la curiosité des salons; on l'avait prise comme un jouet; on l'avait jetée là comme un chapeau fané. La muse seule lui était demeurée fidèle. Hélène avait refusé de s'abaisser jusqu'à la prose ; elle achevait un poème épique. Toutefois, elle avait singulièrement rabattu de ses ambitions ; elle ne demandait plus qu'une jolie petite maison tapie, comme un nid, sous les saules , sur le bord de quelque ruisseau.
— Pauvre enfant, pensais-je. tu seras bien heureuse un jour de pouvoir te retirer dans le cabaret de tes pères !
Je retournai souvent la voir. J'avais boudé son éphémère royauté; je me fis le flatteur assidu de sa dé-
ÎÎÊLfeNË VA1LUM. 290
chéance. Hélas! je vis ces deux pauvres femmes glisser peu à peu et tomber dans le gouffre de la misère. Il ne restait plus rien du pré, des champs de sarrasin et des six arpents de colza. Tout élait dévoré; pourtant il fallait vivre. Grâce aux sollicitations du grand poète qui l'avait attirée à Paris, comme la lumière attire les phalènes pour leur brûler les ailes, Hélène avait obtenu du gouvernement une pension de cinq cents livres; c'était là le plus clair et le plus net de son avoir. Elle se consolait en songeant à Chatterton ; mais son estomac s'accommodait moins volontiers que son amour-propre, de cette fiche de consolation. Son poème épique achevé, il ne se trouva personne qui en voulût. Pour ne rien dissimuler, c'était ennuyeux comme un poème épique. Une heure vint où la faim cria plus fort et plus haut que l'orgueil. Hélène en arriva à écrire des compliments en vers pour les fêtes de famille, des charades, des logogriphes, des devises pour les confiseurs. L'orgueil la soutenait encore ; m'étant avisé de lui conseiller le retour à Saint- Gabriel, elle répondit qu'elle aimerait mieux mourir.
— Y songez- vous? lui dis-je ; votre mère est déjà bien souffrante.
Ses yeux se remplirent de larmes : elle ne répondit pas. Un jour, madame Vaillant me prit à part, et me dit :
— Je vois bien qu'on nous a trompées, nous avons fait une folie ; on ne sait pas ce que je souffre. Que devenir? Le plus sage serait de retourner à Saint-Gabriel.
Sylvain et Marie nous recevraient à bras ouverts ; mais Hélène n'y consentira jamais. Elle est fière; elle ne voudra pas s'exposer à rougir vis-à-vis de Sylvain, de sa sœur et de tous nos amis.
Je revins à la charge auprès d'Hélène, mais sans plus de succès que devant.
— Vous vous exagérez, me dit-elle, le malheur de notre position. Sans doute ce n'est pas ce que j'avais rêvé ; mais nous sommes moins à plaindre que vous ne l'imaginez peut-être. D'ailleurs la lutte est féconde et ne déplaît pas au génie. Ce n'est point dans la tiède atmosphère de la prospérité que s'accomplissent les grandes œuvres.
La malheureuse enfant en était encore là. Je me retirai consterné.
Cependant Sylvain avait épousé Marie. Ces jeunes gens ne se doutaient guère de ce qui se passait à Paris. A l'insu d'Hélène et de madame Vaillant, je pris le parti d'écrire à Sylvain toute la vérité. Le brave garçon ne répondit pas; il arriva, les poches pleines de bons écus sonnants. Qu'on juge de son désespoir en voyant par lui-même toute l'étendue du désastre! 11 embrassa la mère et la fille, et versa ses écus sur la table. Puis, s'adressant à Hélène :
— Tenez, dit-il, je vous ai rapporté cet anneau que vous avez oublié dans votre chambre, le jour de votre départ.
Et il lui remit la bague qu'Hélène lui avait donnée
un -soir , dans le jardin , sur le banc de pierre , en promettant de l'aimer toujours. Hélène la prit et se détourna pour cacher ses larmes. Ce n'était pas l'amour de Sylvain qu'elle pleurait, mais ses rêves, ses espérances; peut-être aussi un autre amour, dont j'avais surpris le douloureux secret dans son cœur.
— Ce n'est pas tout, dit Sylvain ; Marie m'a bien recommandé de lui ramener sa mère et sa sœur ; je ne partirai pas sans vous. Vos chambres vous attendent à Saint-Gabriel. Allons, mademoiselle Hélène, il faut revenir au pays. L'air de nos campagnes vous fera du bien. J'ai planté, le long du mur du jardin, des rosiers qui ont fleuri tout exprès pour embaumer votre retour.
Hélène secoua la tête. Sa mère et moi, nous joignîmes nos instances à celles de Sylvain; la cruelle enfant fut inflexible.
— Pars, dit-elle à sa mère; retourne près de Marie, tu seras plus heureuse avec elle. Moi, je reste, je dois rester ; il faut que ma destinée s'accomplisse.
— Si tu restes, je reste ; mais, mon enfant, qu'allonsnous devenir?
Ni ses larmes, ni mes prières, ni le désespoir de Sylvain ne purent décider Hélène à quitter Paris. Quel lien la retenait? La muse ? l'amour delà gloire? quelque autre amour brisé qui voulait mourir, comme le lierre, aux lieux où il s'était attaché ? C'est ce que nul n'a pu savoir» Sylvain retourna seul au village.
Près de partir, il me demanda la permission dem'embrasser, ce que je lui accordai de grand cœur.
— Et la Biche? lui demandai-je.
— Morte de vieillesse.
— Et Marie?
— Elle a promis de me donner un petit Sylvain.
A quoi bon prolonger cette triste histoire? Un jour, je trouvai Hélène agenouillée au pied du lit de sa mère. Madame Vaillant était morte; avant d'expirer, elle avait fait jurer à Hélène qu'elle retournerait au hameau.
En effet, Hélène partit au bout de quelques mois, l'âme et le corps brisés. Arrivée à Saint-Gabriel, elle aperçut de loin, sur le pas de la porte du Point-du-Jow\ Marie qui allaitait son enfant, tandis que Sylvain, debout auprès d'elle, la regardait avec amour. Elle s'arrêta quelques instants à contempler le tableau de ce bonheur doux et paisible.
Avez -vous lu sans attendrissement un passage de Don Quichotte, celui où le héros de la Manche revient au gîte après sa première excursion? Il rentre roué de coups et s'arrête au milieu de la cour à regarder mélancoliquement ses plates-bandes de fleurs et do légumes, ses canards qui barbotent dans la mare, sa nièce et sa gouvernante qui ravaudent leurs bas sur le seuil de la porte, D'un côté la poésie qui est allée cou-
rir les champs et qui rentre éclopé , n'en pouvant plus et tirant de l'aile; de l'autre, la prose qui est restée au logis, les pieds dans la flanelle, et qui n'a point enrhumé son bonheur.
L'an 1831, par une brûlante matinée d'automne, deux voyageurs, l'un blond et l'autre brun, s'arrêtèrent en même temps a Baccano, méchante auberge assise sur le bord du chemin, à quelques milles de Rome. Tous deux étaient à pied, mais la distinction de leur allure témoignait qu'ils allaient ainsi moins par pauvreté que par goût. Leur costume était d'ailleurs celui de deux modestes piétons : sac militaire, chapeau de feutre à larges bords, blouse , bâton, guêtres de cuir; mais tout cela porté d'un si bel air et d'une si fière mine que l'observateur le plus vulgaire n'aurait pu s'y méprendre un instant. Jeunes tous deux, le plus âgé devait compter vingt-cinq ans à peine. Ils ne se connaissaient que depuis quelques heures ; mais tous deux venaient de France, et quelques heures avaient suffi pour improviser entre eux une vieille amitié. Loin du pays natal, aux accents de la langue maternelle, qui ne s'est retourné, le cœur ému, vers un compagnon comme vers un ami ?
La patrie absente est un lien puissant; sur la terre étrangère, les fils du même sol sont frères.
S'ils n'étaient déjà frères, nos deux voyageurs étaient près de le devenir. Ils avaient en commun la patrie, la jeunesse, et, sinon la même humeur, du moins deux bonnes âmes qui ne demandaient qu'à s'entendre.
Après s'être débarrassés de leur sac et de leur chapeau, ils s'attablèrent devant un repas d'assez chétive apparence , relevé toutefois par un flacon d'Orvieto qui allongeait un col étroit et mince au-dessus d'un gros ventre cerclé d'anneaux de joncs.
Il n'est rien que de voir les gens à table pour juger tout d'abord de leur état moral. En moins de quelques minutes, le voyageur brun eut, à lui seul , dévoré le repas et vidé le flacon , sans trop s'apercevoir que le voyageur blond se tenait immobile , tristement accoudé et ne touchant à rien. L'estomac apaisé, le cœur reprit ses droits.
— Vous êtes triste , monsieur, dit le voyageur brun qui remarquait enfin l'attitude pensive de son silencieux compagnon.
Le voyageur blond ne répondit que par un pâle sourire.
— Monsieur, reprit le voyageur brun , mes confidences encourageront peut-être les vôtres. Je m'appelle Jacques Déglin et suis d'assez bonne maison. J'ai le bonheur de n'être ni peintre, ni musicien, ni poète, ni commis-voyageur. Au dernier printemps, dans les bois de
Verrières, je me suis laissé dire , par un de mes amis , que Rome est la ville du monde où il se voit le plus de vieux murs et de jeunes filles. Dès-lors mon voyage fut arrêté; car, à mon sens, rien n'est plus charmant, plus gracieux , ni plus poétique que les vieux murs et les jeunes filles. J'étais bien aise, d'ailleurs , de m'assurer par moi-même que Rome n'est pas une ville fabuleuse, et que les grandes choses qu'on en raconte ne sont pas tout-à-fait des sornettes ; à mesurer la taille des hommes d'aujourd'hui, il est permis de douter de l'existence des géants. Enfin, je n'étais point fâché d'échapper en même temps aux exigences d'une institution de fraîche date qui menace de dépeupler la France et d'encombrer la surface du gJobe. Sterne , dans le Voyage sentimental, nous a donné une classification des voyageurs ; il appartenait à la révolution de juillet d'en créer une nouvelle espèce, celle du voyageur qui ne veut pas monter sa garde. A ces fins et causes, je suis parti et me voici. J'ai quelque bien ; au besoin je pourrais me faire traîner en vetturino sans écorner mon patrimoine : je vais à pied, parce qu'il me plaît. J'ai toujours rêvé d'entrer à pied dans Rome, par un beau soir d'automne. Béni soit ce rêve , puisque je lui dois de vous avoir rencontré et que je puis le réaliser en si bonne compagnie que la vôtre.
A ces derniers mots, le voyageur blond s'inclina.
— Maintenant , monsieur , ajouta le premier voyageur, à moins que de remonter, comme Tristram Shandy ,
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à la source de toutes choses, vous en savez sur moi tout autant que moi-même. Ma confiance, d'ailleurs, ne vous oblige à rien. Si vous avez des chagrins que je puisse soulager en les écoutant, je vous écoute; j'ai la prétention de tout comprendre. Suis-je indiscret? Parlons de Rome et des Césars.
— Monsieur, répliqua le voyageur blond en souriant, je me croirais indigne de la haute confiance que vous venez de me témoigner, si je n'y répondais par une confiance pour le moins égale. Je m'appelle Raoul de Kermadec , je suis d'assez pauvre maison. Jusqu'à l'heure inespérée qui m'a valu le bonheur de votre rencontre , Sterne aurait pu me classer dans la catégorie des voyageurs ennuyés. Je voyage pour me distraire : à pied, parce qu'ainsi qu'à vous il me plaît. J'avais toujours rêvé d'entrer dans Rome par une belle matinée de printemps ; mais, en si bonne compagnie , je regretterai moins, monsieur, d'y entrer par un beau soir d'automne. En vérité, j'ai dit, et vous en savez sur moi tout autant que j'en sais sur vous-même. Comptez sur ma discrétion comme je compte sur la vôtre.
Jacques Déglin comprit que le jeune homme se moquait,
— A voire aise, raillez! s'ucria-t-il vivement; mais si, moi, j'ai raillé, que la malaria m'étouffe! Tenez, monsieur, bien que le soleil n'ait point encore couché sur notre amitié, bien que nous nous connaissions à
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peine; je vous aime, et quoi que vous puissiez dire, vous souffrez.
Ces brusques paroles furent prononcées d'un ton chaleureux, d'un accent sympathique. Le voyageur blond tendit la main au voyageur brun qui la serra affectueusement dans la sienne.
— Que diable! monsieur, ajouta-t-il, ce n'est pas ma faute , si j'ai pu vous dire en deux mots mon histoire. Je voudrais avoir une Iliade à vous raconter : cela vous distrairait peut-être. J'ai peu vécu pour mon propre compte; mais quoique jeune, j'ai beaucoup vu, et j'ai réfléchi de bonne heure; j'ai vécu en marge des autres. Vous souffrez, je le vois, je le sens et je m'en afflige.
M. de Kermadec avait repris son attitude triste et rêveuse, tandis que son compagnon l'observait avec un intérêt presque paternel. Il eût été difficile, en effet, de ne point s'intéresser à ce frêle jeune homme qui voyageait seul, à pied, sous un ciel brûlant, par des routes poudreuses, loin de sa patrie et de sa famille, à l'âge où l'on échappe à peine à la tendresse et aux soins vigilants d'une mère. Aussi plus d'une femme, lorsqu'il traversait les villages, s'écriait-elle d'un œil attendri : « Sieur o questo giovinetto non ha più la sua madré. »
Le gentilhomme essaya de donner une couleur politique aux préoccupations qui l'agitaient. Il était de race bretonne ; sa famille avait été cruellement frappée par le coup de foudre qui venait de fracasser le vieux trône de
France. Il était parti pour échapper à l'insolence des vainqueurs et aux récriminations des vaincus, emportant au cœur la blessure des siens avec la conscience d'un avenir brisé et d'un passé irréparable. Tout ceci était vrai sans doute ; mais le voyageur brun entrevit nettement que là n'était point le fond du chagrin qui se lisait sur ce pâle visage. Toutefois il n'insista pas, et tous deux reprirent leur sac et leur bâton pour ne plus s'arrêter qu'à la porte de Rome.
Ce qui devait arriver arriva. Le jeune homme était plus avide de dire le mal de son âme, que Jacques Déglin n'était curieux de l'apprendre. Mais vainement il essaya d'agacer de nouveau la curiosité de son compagnon : celui-ci se montra d'une discrétion inexorable. Il en est des confidences comme de l'amour en général, résistant à qui les sollicite, se livrant aussitôt qu'on a l'air de peu s'en soucier.
Au milieu donc d'une discussion archéologique dont Jacques Déglin faisait généreusement tous les frais :
— Puisque vous l'exigez, dit M. de Kermadec en l'Interrompant, puisque vous tenez absolument à connaître ma sombre destinée...
— Veuillez croire, répondit Jacques l'interrompant à son tour, que le vif intérêt que vous m'inspirez a été l'unique complice d'une curiosité qui vous a pu sembler indiscrète. Croyez aussi que si j'ai un instant osé faire appel à votre confiance, c'est que d'abord je m'en sentais digne, et qu'ensuite j'étais maître à peu près
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autant que vous-même du secret de votre destinée. Vous avez, mon gentilhomme, ce qu'on est convenu d'appeler des peines de cœur. Vous aimez une belle infidèle, et, comme disent les poètes, vous traînez, rivée à votre âme, la moitié d'une chaîne rompue.
— Hélas ! vous l'avez dit, s'écria M. de Kermadec, un peu honteux de voir traiter si légèrement une chose si solennelle ; mais du moins écoutez les détails de cette histoire, et voyez s'il fut jamais destinée plus lamentable que la mienne.
— Je vous écoute, répliqua Jacques Déglin. C'était, à vrai dire, une histoire vieille comme le
monde ; c'était cette vieille histoire qu'ont chantée tous les poètes, qu'ont écrite tous les écrivains et que tous les amants ont faite : mêmes incidents, mêmes péripéties, même dénoûment prévu, inévitable! Mais dans l'orgueil de son désespoir, l'enfant croyait de bonne foi être le premier à souffrir ce que tous avaient souffert avant lui. Vanité de la douleur, qui pourra te mesurer jamais en hauteur et en profondeur ! Abîme sans fond, pyramide sans fin! Il suivait l'antique Via Cassia; il marchait sous ce ciel déshérité, sur cette terre désolée, digne sépulcre de la grande reine, dont le cadavre blanchissait au loin dans la plaine. Eh bien ! près de passer le Tibre, sous ce ciel et sur cette terre, ce petit bonhomme ne soupçonnait pas de plus grande affliction que la sienne, ni de plus grand désastre au monde que la trahison d'une femme.