SU MILA
Jacques Déglin avait écouté gravement le long récit de ce douloureux martyre. Quand ce fut son tour de parler, il essaya sérieusement d'en consoler et d'en distraire le mélancolique héros, mais celui-ci repoussa bien loin toute chance de salut et de guérison. A l'entendre, il était cloué dans un triple cercueil, d'où nulle puissance humaine ne pouvait désormais l'arracher.
— Nous verrons, dit Jacques, qui semblait avoir quelque expérience des choses de la passion ; Rousseau raconte qu'il oublia son amour en apercevant le pont du Gard; peut-être, en présence du Golysée, allez-vous oublier le vôtre?
Le jeune homme secoua la tête, et un sourire dédaigneux releva le coin de ses lèvres.
— Je ne sais, dit Jacques ; mais croyez qu'à notre âge le cœur n'a point d'abîme de douleur qui ne puisse être comblé par une goutte de rosée, pas de nuit sombre qui ne puisse être illuminée par un regard ou par un sourire.
M. de Kermadec ne répondit pas. Il sentait en lui une nuit éternelle, un abîme incommensurable. Tous deux poursuivirent silencieusement leur route, préoccupés, l'un de ses regrets, l'autre des grands souvenirs qu'il éveillait sous ses pas. Le soir du même jour, avant le coucher du soleil, ils entraient dans Rome par la porte du Peuple. C'était le 15 septembre 1831. Or, le même soir, à la même heure, il y avait, dans le quar-
tier du Capitule, une fille éclatante de beauté, de bonheur et de jeunesse, une adorable créature jusqu'à présent aimée du ciel, qui, certes, ne se doutait guère, au milieu de ses oiseaux et de ses fleurs, qu'un homme qui la tuerait, jour pour jour, deux années plus tard, entrait en cet instant dans Rome.
Nos deux voyageurs se firent conduire dans une hôtellerie où Ton mit à leur disposition deux chambres contiguës : ces deux chambres avaient chacune une fenêtre ouverte de plain-pied sur une terrasse qui dominait une cour plantée de figuiers. Toutes les maisons qui donnaient sur la même cour avaient chacune sa terrasse plus ou moins chargée de fleurs. Le soir même de son arrivée, M. de Kermadec entrevit sur la terrasse vis-à-vis, au milieu des orangers et des lauriers-roses qu'elle arrosait de sa main brune et fine, une jeune fille d'une beauté grave et sereine. En apercevant le jeune homme, elle s'arrêta et se prit à sourire. Comment donc, en effet, aurait-elle pu penser qu'en souriant à cet autre enfant, beau comme elle, elle souriait à son bourreau ? Au même instant, une voix de l'intérieur cria le doux nom de Mila, et la jeune fille, à ce nom, s'enfuit et disparut comme une ombre.
Tous ceux à qui il a été donné d'accomplir, à la fleur de l'âge , dans la fraîcheur de la jeunesse , ce classique voyage, rêve de toutes les imaginations quelque peu enthousiastes, abreuvées de bonne heure aux sources de l'antiquité, tous ceux-là, dis-je, savent combien est grande et solennelle la première nuit passée dans Rome, quelles grandes images assiègent le chevet, quelles voix mystérieuses hâtent et précipitent l'heure impatiente du réveil.
Au point du jour, Jacques Déglin était sur pied.
— Allons! debout, mon gentilhomme, s'écria-t-il en entrant dans la chambre de M. de Kermadec qui dormait à demi, encore tout meurlri de sa dernière étape ; vous croyez-vous à Landernau ou bien à Brives-la- Gaillarde ? Debout ! allons fouler la cendre des héros.
M. de Kermadec se leva d'un air affaissé. Il s'était couché dans sa douleur, sur les bords du Tibre, comme
autrefois sur les bords de la Seine. Toutefois , entre la veille et le sommeil , il s'était rappelé vaguement le sourire qui l'avait accueilli, et, au milieu des préoccupations qui l'obsédaient, ce souvenir avait glissé, comme un rayon de soleil , dans le cœur du jeune inconsolable. 11 se garda bien d'avouer à son compagnon ce qu'il ne s'avouait d'ailleurs pas à lui-même ; mais , au lieu des grandes voix qui murmuraient aux oreilles de Jacques Déglin les noms de la Rome héroïque, M. de Kermadec en écoutait, à son insu , une plus jeune et plus charmante qui lui disait tout bas le doux nom de Mila.
Déglin avait-il dit vrai? Avait-il suffi d'un sourire pour éclairer cette nuit sombre? Près de sortir, le jeune homme s'avança machinalement sur la terrasse , mais tout dormait autour de lui; le jour se levait à peine , et pas une fenêtre n'avait encore ouvert ses volets sur la cour plantée de figuiers.
Notre intention n'est pas de suivre pas à pas nos deux voyageurs à travers les ruines du Campo-Vaccinos ni de compter avec eux les arcades du Golysée ; nous n'avons nullement la prétention de vouloir jouer auprès de nos lecteurs le rôle de Corinne vis-à-vis d'Oswald. Disons seulement, à la louange de nos deux amis, qu'ils n'étaient ni de ces niais admirateurs qui se pâment devant un tronçon de colonne brisée , ni de ces touristes impertinents qui font fi de tout ce qu'ils rencontrent. Leurs impressions étaient vraies et naïves : ils s'y li-
vraient sans gêne et sans art ; l'un tout entier au culte du passé , l'autre y mêlant les préoccupations de son àme. Cependant, au milieu du Colysée, M. de Kermadec ne put se défendre de partager l'émotion de Jacques Déglin. Comme Rousseau devant le pont du Gard, il oublia son mal et ne sentit plus sa blessure. Mais cet instant fut rapide ; tout d'un coup le pauvre enfant cacha sa tête entre ses mains , et des larmes abondantes coulèrent le long de ses joues. Il venait de penser que les merveilles qu'il admirait , triste et solitaire, ils s'étaient promis, elle et lui, de les visiter ensemble , dans la joie de leur tendresse, dans l'ivresse de leurs amours, — et il pleurait. Jacques Déglin se tenait près de lui, touché sans doute, mais non surpris des larmes qu'il voyait couler.
— Songez donc, mon gentilhomme, s'écria-t-il enfin, qu'il y a eu là, dans cette même enceinte , une foule d'honnêtes gens qui vous valaient peut-être, et qui auraient volontiers échangé leur position pour celle où vous vous trouvez à cette heure.
— Allez, répliqua M. de Kermadec , il y a bien des martyrs dont le sang ne rougit pas l'arène. L'amour a, lui aussi, ses lions et ses panthères qui nous rongent le sein.
— C'est égal, ajouta Jacques Déglin, vous avez beau dire, mieux vaut sentir au sein une demi-douzaine de ces panthèrss-là , que d'avoir seulement à ses trousses
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un bon lion de Numidie qui n'a pas mangé depuis huit jours.
— Vous avez, monsieur, dit Raoul de Kermadec avec fierté, une singulière façon de consoler les gens. Vous oubliez trop, il me semble, que nous ne nous connaissons que d'hier, et que je n'ai point demandé secours à votre philosophie.
A ces mots, il fit quelques pas pour s'éloigner , mais Jacques Déglin courut à lui ; il avait voulu , non pas offenser les douleurs de son jeune ami, à Dieu ne plaise! mais seulement les dépouiller du costume épique dont celui-ci les revêtait avec trop de complaisance. 11 s'excusa de bonne grâce, et tous deux poursuivirent leurs pérégrinations dans Rome. Ils prirent leurs repas à l'aventure et ne rentrèrent au logis que sur le tard. M. de Kermadec remarqua que les volets de l'appartement qui faisait face à sa chambre étaient restés fermés tout le jour, et vainement son regard chercha, sur la terrasse chargée de fleurs, la jeune fille qu'il avait aperçue la veille.
A part la tristesse du jeune homme , leur vie s'écoulait doucement , non sans poésie , ni sans charme. Ils avaient l'un et l'autre le sentiment des arts et de la nature, l'intelligence et le goût des belles choses. A rencontre de certaines gens qui déclarent l'Italie prostituée, ils la trouvaient belle comme une vierge et bien au-dessus de ce qu'ils avaient rêvé. Chaque jour resserrait plus étroitement les liens de leur intimité. Sous des
dehors un peu froids, un peu sceptiques et parfois railleurs, Jacques Déglin cachait une âme plus tendre et plus sensible qu'il ne voulait le laisser croire. Il finit par s'intéresser vivement au jeune homme que le hasard lui avait fait rencontrer, et par lui vouer une affection vraiment fraternelle. Leurs journées se partageaient entre l'étude, les excursions et les musées. Ils avaient échappé à toutes relations avec les touristes et les artistes, deux fléaux qui infestent l'Italie en général et Rome en particulier. Ils aimaient, le soir , à se retrouver sur leur terrasse, et là ils mêlaient , avec la fumée de leurs cigares, des réflexions gaies ou sérieuses sur ce qu'ils avaient vu et senti ; ils parlaient aussi de la France, de leurs familles, de leurs jeunes années, et ces soirées, dont ils ont gardé le souvenir, s'écoulaient en heures charmantes. Dans ces conversations , le nom de la belle infidèle revenait sans cesse et sans fin ; mais Jacques s'était fait l'humble serviteur du désespoir de M. de Kermadec ; il avait épousé sa malheureuse passion; il ne se lassait point de l'entendre ; il était, comme il le disait lui-même, le vase dans lequel tombaient goutte à goutte les larmes de son jeune ami. Il en était arrivé à connaître cette cruelle beauté, cause de tant de maux, tout autant que Raoul lui-même, et bien que celui-ci ne parlât d'elle qu'avec l'exaltation de l'amour et de la douleur, le bon Déglin la détestait cordialement et ne dissimulait point l'aversion qu'elle lui inspirait ; il était, pour nous servir de l'expression toute moderne d'un
illustre écrivain, l'envers de l'amour de Raoul : il en était la haine.
Cependant les volets de l'appartement qui donnait sur la terrasse chargée d'orangers et de lauriers-roses, étaient restés fermés depuis le soir de l'arrivée de nos deux amis à l'hôtellerie, et la jeune fille n'avait point reparu au milieu de ses fleurs. M. deKermadecs'en préoccupait malgré lui; dans son chagrin, ce devint comme une idée fixe. Un jour, en l'absence de Déglin, qu'il ne voulait pas rendre témoin de ses faiblesses, il s'avisa d'interroger son hôtesse, la signora Calosi, bonne femme sur le retour qui ne demandait qu'à jaser. Après un long préambule dans lequel la padro?ia passa impitoyablement en revue tout le voisinage et tous ses locataires, M. de Kermadec, apprit enfin que la maison aux volets fermés était habitée par il signer' Naldi, vieil avare qui, au dire de la charitable hôtesse, avait laissé, quoiqu'il fût riche comme Crésus, mourir la signora Naldi de faim. La jeune fille que Raoul avait entrevue était la signorinaNaldi, ragazza di garbo, ajoutait la signora Calosi. Le père et la fille étaient partis dernièrement pour la villa Naldi, située à quelques milles de Rome , aux alentours de Tivoli. Raoul remercia la complaisante hôtesse, qui ne lâcha prise et ne se retira qu'après avoir conlé d'une façon moins que bienveillante la biographie de tous les voisins qui , en cet instant, se tenaient imprudemment à leurs fenêtres.
Jacques Déglin rentra au bout de quelques heures.
— Savez-vous, lui dit M. de Kermadec après quelques détours, que nous sommes vraiment bien étranges? Il semble que nous ayons pris racine dans les vieux murs de Rome, comme le lierre et les ronces sur les ruines du Colysée. Sans parler d'Albano et autres lieux charmants qui nous invitent, nous oublions Tivoli, nous négligeons Tibur, qu'a chanté votre Horace ; car Horace est votre poète, le poète que vous aimez.
— Je ne l'ai jamais lu, dit Déglin, si ce n'est au collège, où ses odes m'ennuyaient fort.
— Du moins, avez- vous entendu parler des cascatelles, du temple de la Sibylle et de la grotte de Neptune ?
— Comme il vous plaira, répliqua Déglin, toujours docile et prêt aux caprices de cet enfant. J'ai vu tant de temples depuis quinze jours, qu'à vrai dire, je ne suis pas dévoré du désir de voir le temple de la Sibylle. La grotte de Neptune me séduit peu; j'ai de l'Olympe par-dessus la tête. Les cascatelles doivent être une demi-douzaine de miniatures de la cascade de Terni. Je visiterais avec une religieuse émotion la prison où le Tasse a gémi: mais je suis médiocrement attiré, je l'avoue, par le coin de terre où le favori d'Auguste sablait le vin de Falerne parfumé de roses. Je n'aime que les poètes malheureux; je baise avec transport la trace de leurs larmes. Les poètes heureux me trouvent indifférent, et les lieux consacrés par leur bon-
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heur disent peu chose à mon âme. Quoi qu'il en soit, allons! s'il vous plaît,, ami, nous partirons demain.
— Pourquoi pas aujourd'hui même? dit M. de Kermadec ; la chaleur du jour est tombée, la soirée sera fraîche et sereine. Nos chevaux ont eu le temps de se reposer, ajouta-t-il en montrant les deux bâtons amis qui dormaient côte à côte dans un coin de la chambre. Allons coucher à Tivoli; demain matin, aux blancheurs de l'aube, nous saurons si les échos y répètent encore le doux nom de Délie.
Jacques Déglin prit silencieusement dans un tiroir quelques écus qu'il glissa dans sa poche ; puis, s'étant armé de son bâton ferré :
— Partons ! s'écria-t-il en tendant la main à Raoul.
Ce qui fut dit fut fait ; le soleil était encore sur l'horizon, que les deux amis allongeaient le pas sur le chemin poudreux de Tibur.
Ils arrivèrent par une de ces belles nuits étoilées dont la splendeur et la magnificence sont inconnues sous le ciel gris de la France. Après avoir soupe dans une auberge près du temple de la Sibylle, comme il était trop tard pour flâner le long des coteaux, ils prirent le parti d'aller dormir, bercés par le bruit du poétique Anio, dont les eaux tombaient en mugissant dans la grotte du dieu Neptune. Le lendemain, aux premières clartés du jour, Raoul se leva sans réveiller son compagnon, et, tout en s'informant de la route qu'il devait suivre pour se rendre aux cascatelles, il demanda né-
gligemment si Ton ne connaissait pas la villa Naldi dans les environs. On connaissait beaucoup de villa aux alentours de Tivoli, la villa d'Est, la villa Adrianna, une foule d'autres villa, mais la villa Naldi, point ; nul n'en avait entendu parler. Qu'importait à M. de Kermadec? Il ne put s'empêcher de sourire de la question qu'il avait faite, et s'alla promener çà et là, sans plus se soucier de la villa Naldi que s'il n'eût jamais entendu prononcer ce nom.
Au premier pâtre qu'il rencontra sur sa route :
— Ové sta la villa Naldi? demanda Raoul.
— Chi lo sa ! répondit le pâtre en passant.
Raoul continua son chemin au hasard, peu soucieux du but, au gré de ses rêves, uniquement préoccupé des regrets qui le suivaient partout, tout entier aux préoccupations du mal qui le consumait. Certes, celui qui serait venu dire à ce jeune homme qu'à son insu le diamant de sa douleur était entamé, et qu'une étoile, encore, il est vrai, presque imperceptible, mais promettant de briller bientôt d'un plus vif éclat, pointait déjà sous la nuée qui lui cachait l'azur du ciel, celui-là l'aurait étrangement surpris, surtout cruellement blessé dans son orgueil et dans son amour. Sa vie n'était-elle point close à jamais? En dehors de son désespoir, que lui faisait le reste du monde?
Une contadhie vint à passer.
— Sapete, carina, lui dit M. de Kermadec, ovc sta ta Villa Naldi?
— Dio lo sa ! répondit sans s'arrêter la contadine. Le soleil, ainsi que disent les poètes, était au milieu
de sa carrière; les arbres n'avaient plus d'ombre. Or, il n'est point de désespoir amoureux, quel qu'il soit, qui puisse empêcher un jeune et gentil garçon qui s'est levé avec l'aube, d'éprouver, sur le coup de midi, quelque chose de pareil à la faim, surtout si le jeune éploré a battu, durant sept ou huit heures, les coteaux et les vallons. Raoul se sentait au bout de ses forces, disons le mot, affamé. Sans s'en douter, il s'était éloigné de Tivoli de plus d'une lieue ; il tourna autour de lui un regard plein d'anxiété pour voir s'il n'apercevrait pas une ferme où l'on pourrait offrir à son appétit quelques tranches de mortadelle; pas un toit ne blanchissait dans le paysage, pas un brin de fumée ne tachait l'horizon.
Cependant, il longeait depuis quelques instants un mur d'enceinte qui révélait nécessairement une habitation prochaine. En effet, il s'arrêta bientôt devant une grille de fer qui lui permit de voir, au bout d'une allée de tulipiers et de sycomores, une maison d'assez belle apparence, et pouvant, au besoin, passer pour un château. Raoul s'était laissé dire qu'en Italie les châteaux sont peu hospitaliers ; que si l'hospitalité ne s'y vend pas, elle ne s'y donne pas davantage, et qu'enfin, dans leurs salles peintes à fresque, les propriétaires eux-
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mêmes font parfois assez maigre chère. Il eût frappé, sans hésiter, à la porte d'une ferme modeste ; malgré la faim qui le pressait, il ne toucha point à la sonnette de la grille, et s'éloigna en suivant d'un œil de convoitise la fumée qui montait au-dessus du toit, dans le bleu du ciel. Dans la campagne de Rome, par cette chaude saison, ce ne pouvait être, à coup sûr, que la fumée de la cuisine.
M. de Kermadec se préparait à prendre un sentier qui devait le ramener à Tibur, lorsqu'à l'angle du mur qu'il venait de doubler, il entendit une voix jeune et fraîche qui partait de l'enclos, sous un massif de grenadiers dont les feuilles rouges regardaient curieusement sur la route. Cette voix chantait, sans art et sans apprêt, comme on chante dans la solitude , une canzonette florentine qui commence par ces deux vers :
Soii* rimasta vedovella Su la beW flore delt' anni miei.
L/air en était doux, triste et monotone. Raoul s'arrêta charmé ; puis , par je ne sais quelle curiosité d'enfant, il grimpa sur le mur comme un chat sauvage, écarta les branches de grenadiers , et passa sa tête dans l'enclos.
Au bruit que firent les rameaux sous la main qui les écartait, une jeune fille, qui se tenait assise sur un tertre de gazon, leva les yeux et se prit à sourire, *ans trouble
et sans effroi , h la blonde tête qui la regardait. Ils restèrent ainsi quelques instants à se contempler l'un l'autre en silence ; puis, tout d'un coup, la belle enfant ayant détaché une des fleurs, moins fraîches que son frais sourire, elle la jeta par-dessus le mur et s'enfuit comme une gazelle ; c'était la signorina Naldi.
Raoul ne trouva pas un mot pour la retenir. Tant qu'il put apercevoir sa blanche robe qui glissait, comme un lys , à travers le feuillage , ses bruns cheveux que soulevait la folle brise, le jeune homme resta sur le mur, le cou tendu , l'œil rivé sur l'apparition fugitive. Enfin , lorsqu'elle eut disparu au détour d'une allée , il sauta à terre , releva la fleur de grenadier et la porta machinalement à ses lèvres, sans se dire que le moindre grain de mil ferait bien mieux son affaire. Il avait oublié sa faim.
Sans trop savoir pourquoi , sans trop se demander comment, M. de Kermadec s'en revint d'un pied léger, d'un cœur presque content ; tout avait changé d'aspect autour de lui : les ombrages étaient plus verts, l'air plus embaumé, le soleil plus indulgent. Il trouva son compagnon profondément endormi dans *e temple de la Sibylle.
— D'où sortez-vous? s'écria Déglin en se réveillant. Je vous ai cru mort. Je rêvais que vous étiez tombé dans la grotte de Neptune , et qu'un gros Triton vous avait emporté sous les flots. Puisque vous voici, j'espère que
nous allons , sans pins tarder, reprendre la remte de Rome. Assez de cascatelles! quant à votre temple, vous avez vu le cas que j'en fais et de quelle façon j'y passais le temps.
— Jacques , vous n'y songez pas ! répliqua vivement Raoul. Si vous pouviez seulement vous douter des merveilles qu'enferme ce pays à deux lieues à la ronde , vous voudriez planter ici votre tente. Imaginez-vous un enchantement perpétuel !
— Laissez donc , s'écria Déglin ; vous êtes de plaisantes gens avec votre Tibur. Nous avons en France cent vallées , toutes plus charmantes, et que vous traversez sans seulement y prendre garde. Il n'est pas une de nos provinces qui n'ait une rivière plus gracieuse que votre Anio. Je me soucie bien , moi , qu'il murmure le nom de Lydie, si les truites en sont détestables.
A ces derniers mots , qui lui rappelèrent qu'il n'avait rien mangé depuis la veille, Raoul entraîna Jacques dans la locanda.
— Je vous jure, dit-il en se mettant à table , que ce pays mérite une attention plus longue , un examen sérieux et détaillé. En lui-même , Tivoli n'a rien qui me ravisse fort, et je lui préfère à coup sûr le Clisson de ma chère Rretagne ; mais , comme centre d'excursions poétiques, croyez-moi, Déglin, c'est admirable. Non, vous n'avez pas idée des sites merveilleux que j'ai vus ce matin, pendant que vous dormiez. Vous en serez charmé. Des lignes d'une pureté, d'une netteté ! des as-
pects si variés ! des horizons si chauds ! des montagnes si bleues! Et puis , quoi que vous en disiez, je vous assure , Déglin , que voici du poisson qui n'est pas désagréable.
— Allons, dit Jacques avec un soupir de résignation, plantons ici notre tente.
— Je prétends, ajouta Raoul, vous faire admirer aujourd'hui même, avant la tombée de la nuit, un des plus magnifiques points de vue que cette terre , aimée du ciel, puisse offrir aux regards de l'homme.
— Nous verrons bien, répondit Jacques.
En effet, le soir du même jour, les deux amis , Déglin guidé par Raoul, se dirigèrent vers la villa NaldL Chemin faisant, Raoul s'évertuait à trouver à chaque pas des sites ravissants qu'il indiquait à l'admiration de Jacques; il s'extasiait à chaque bouquet d'arbres , il s'exclamait au moindre accident de terrain , si bien que le bon Déglin ne savait qu'imaginer ni que dire. Mais c'était surtout à la villa Naldi que l'attendait M. de Kermadec ; c'était de là qu'on découvrait le magnifique point de vue dont il avait été question. Après une bonne heure de marche, ils arrivèrent enfin devant la grille du château. Raoul s'arrêta, croisa ses bras sur sa poitrine et regarda son compagnon d'un air qui semblait vouloir dire : — Eh bien! comment trouvez-vous cela?
Déglin mit résolument ses mains dans ses poches,
et regarda son petit ami d'un air à la fois réfléchi et goguenard.
— Ah çà! mon gentilhomme, s'écria-t-il, est-ce une mystification, et vous moquez-vous de moi? ou bien seriez-vous, par hasard, propriétaire de ce méchant enclos, et voudriez-vous vous en défaire? Si vous quêtez des chalands, je n'en suis pas, merci!
— Comment, malheureux ! s'écria Raoul, ces horizons ne vous disent rien ! Vous êtes froid devant ces coteaux d'azur que le couchant revêt d'un manteau de pourpre et d'or! Ces vallées mystérieuses, où Vesper s'apprête à descendre, ne parlent point à votre âme!
— Vous êtes fou, mon cher, dit Jacques Déglin avec humeur ; je ne vois rien en tout ceci qui mérite les frais d'enthousiasme et de poésie auxquels vous venez de vous livrer sans mesure. Parlons franchement : vous n'êtes pas un niais, je ne suis pas un sot, quel intérêt ici vous amène ?
A cette question qu'il ne s'était peut-être pas encore adressée, tant le cœur de l'homme est ingénieux à se tromper lui-même, Raoul se troubla et rougit.
— Ce matin, dit-il, non sans quelque embarras, le paysage était mieux éclairé, les horizons étaient plus nets, les accidents plus pittoresques; mais je vous promets, au lever de la lune, un spectacle vraiment enchanteur.
Comme il parlait, Jacques Déglin aperçut , dans le
massif de grenadiers, une tôle jeune et curieuse qui regardait au-dessus du mur, et que son aspect fit disparaître presque aussitôt, sans que Raoul eût rien remarqué. Ce fut pour Jacques un trait de lumière dont le paysage lui parut illuminé beaucoup mieux qu'il n'aurait pu l'être par le soleil ou par la lune. Il comprit tout ; mais comme c'était un esprit aussi délicat que clairvoyant, il ne voulut point humilier son jeune ami qui, la veille encore, l'entretenait de sa douleur inconsolable et de ses regrets éternels.
— Eh bien! s'écria-t-il, en y regardant mieux, vous avez raison peut-être. Voilà des lignes d'une pureté, d'une netteté ! comme vous disiez ce matin. Tenez, ce pin que vous apercevez là bas, à l'horizon, est d'un effet qui m'enchante. Plus près de nous, ce bouquet de mélèzes est saisissant ; et comment trouvez-vous l'angle de ce mur, avec ses touffes de grenadiers en fleurs? Raoul, vous ne m'aviez point parlé de l'angle de ce mur. L'angle de ce mur est d'une grâce bien séduisante; il faudrait n'avoir point d'yeux pour ne pas en être charmé.
— J'en étais sûr! dit Raoul d'un air de triomphe; j'étais sûr que vous seriez de mon sentiment.
— La lune monte dans le ciel ! s'écria Déglin d'un ton mélancolique; le vent du soir se lève el. soupire; les concerts de la nuit, commencent. C'est l'heure où j'éprouve le besoin d'aller rêver seul dans le creux des vallées ombreuses. Laissez-moi m'éloigner, ô Raoul ! et
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ne troublez pas de votre présence les méditations de mon âme.
M. de Kermadec, qui n'avait jamais vu son ami monté sur un si haut ton, bénit le ciel qui lui envoyait si fort à propos ces démangeaisons poétiques.
— Ne vous gênez pas, Déglin ! s'écria-t-il, je sais trop bien moi-même ce que ces heures de la nuit apportent aux âmes rêveuses.
— Heures du recueillement, qui ne vous connaît pas! dit Jacques.
— Déglin , s'écria Raoul en lui prenant la main, vous souffrez , vous aussi ; vous avez des peines secrètes.
— Que de martyrs dont le sang ne rougit pas l'arène! dit Déglin.
Et il s'éloigna, le front baissé, les mains dans ses poches, d'un pas lent et triste.
Une fois seul, Raoul se mit à rôder, comme un jeune loup, autour de l'enclos, mais vainement. La gazelle effarouchée s'était enfuie pour ne plus revenir. 11 grimpa sur le mur, il écarta les branches, mais le nid était vide. 11 était là depuis quelques instants, quand soudain il entendit une voix cassée et grondeuse qui ne l'invitait pas précisément à prendre des sorbets au château. Raoul s'empressa de descendre et d'aller rejoindre Déglin qu'il trouva sifflant un air d'opéra français et s'amusant à jeter des cailloux contre le tronc des arbres. Ils s'en revinrent en devisant, Jacques raillant un peu, M, de Ker-
madec moins enthousiaste au retour qu'il ne s'était montré au départ, et trouvant décidément que le point de vue, qui se découvrait le long du mur de la villa Naldi, perdait ses grandes beautés après le coucher du soleil.
Le lendemain, Raoul fut moins heureux qu'il ne l'avait été la veille. Au soleil levant, il prit le chemin de la villa, mais il dut s'en revenir sans avoir seulement entrevu une boucle des cheveux de la signorina. Les jours qui suivirent, même désappointement. Toutefois, par une belle matinée, il eut la joie d'apercevoir, à travers les barreaux delà grille, au lieu de Mila qu'il cherchait, un horrible petit vieillard qui se promenait dans ses allées, en culotte de nankin et couvert d'une espèce de camisole à grands ramages qui lui tombait jusqu'à micorps. C'était à coup sûr le vieux ladre qui, au dire de la Calosi, avait laissé mourir la signora Naldi de faim ; c'était infailliblement la voix hargneuse qui avait un soir apostrophé galamment Raoul. A cet aspect, le jeune homme s'enfuit avec épouvante. Le lendemain, il trouva tous les volets du château hermétiquement fermés; la grille était aussi fermée à double tour. Raoul ramassa le long du mur une fleur de grenadier, trop fraîchement épanouie pour s'être détachée d'elle-même; c'était là sans doute un adieu.
— Mon bon Déglin, dit-il en rentrant, ne pensez-vous pas qu'il serait temps de retourner à Rome? .l'ai hâte
ook MILA.
de retrouver notre Campo-Vaccino et les loges du Vatican.
— Retournons à Rome, répondit Déglin qui, à toutes les propositions de M. de Kermadec, répondait comme Pylade à Oreste : — Eh bien ! il la faut enlever. — Ou bien : — Allons, Seigneur , enlevons Hermione.
Le même jour, ils rentrèrent dans Rome, qu'ils avaient quittée depuis plus d'une semaine. En mettant le pied au logis, M. de Kermadec sentit sou cœur ému et bondissant, ce vieux cœur, ce cœur éteint qu'il avait lui-même enseveli dans un cercueil de plomb. Mais, ô déception imprévue! ô désappointement sans exemple! les volets de la casa Naldi n'avaient point été rouverts et la terrasse regrettait encore la plus belle de toutes ses fleurs.
Interrogée discrètement, la padrona Calosi répondit que le seigneur Naldi avait dû tout récemment se rendre avec sa fille à Florence, où l'appelaient des affaires de succession. Il était impossible de préciser l'époque de leur retour : la padrona pensait qu'ils passeraient l'hiver en Toscane.
Rendons à M. de Kermadec la justice de dire qu'il prit là-dessus bravement son parti.
— Après tout, que m'importe? s'écria-t-il ; et n'est-il pas honteux qu'une enfant que je n'ai entrevue qu'à peine ait pu me distraire un instant de mon mal et me faire oublier ma douleur? Que dirait Déglin, s'il était dans le secret de mes lâches faiblesses? Hélas! n'ai-je