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pas justifié la cruelle adorée que je pleure, et de quel droit l'accuserai-je d'avoir failli à notre amour, s'il suffit de deux sourires pour me rendre moi-même infidèle et parjure?
Ainsi, en moins de quelques jours, il retomba plus avant que jamais dans l'abîme de sa douleur. Déglin essaya vainement de l'en arracher; M. de Kermadec se montra rebelle à toutes les distractions que cet excellent garçon essaya de lui procurer.
— Retournons à Tivoli, disait-il souvent en lui prenant affectueusement les mains; vous aimez ce pays. Pour ma part, je ne serai point fâché d'admirer une fois encore le magnifique point de vue que l'on découvre le long du mur de la villa Naldi.
Raoul ne répondait qu'en secouant tristement la tête, et Déglin, qui n'osait toucher à ce jeune cœur, ne le pressait pas davantage. Il eût donné tout au monde pour pouvoir offrir à son ami la tête qu'il avait, un soir, aperçue au milieu des grenadiers en fleurs, mais il ne savait où la prendre ni où la chercher.
M. de Kermadec arriva bientôt à un état de langueur alarmant. Désespéré de le voir s'affaisser ainsi et dépérir, Déglin pensa qu'un changement de lieu lui serait salutaire, et, bien qu'il entrât dans ses projets de passer l'hiver à Rome, il lui conseilla de partir pour Naples et lui proposa de l'accompagner.
— Partons, lui dit-il, Naples nous appelle. Rome est un tombeau ; le chagrin s'y repaît trop à l'aise. Sur
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cette terre désolée, vous rencontrez trop de complices. J'ai regret de vous avoir laissé trop longtemps respirer cet air énervant. Allons à Naples, vous rajeunirez, vous refleurirez au milieu d'un printemps éternel. Nous y mènerons une vie plus active ; nous verrons un peu de monde. Le monde a cela de bon qu'il nous blesse et qu'il nous irrite. La nature se prête trop complaisamment aux dispositions de notre âme ; le monde les contrarie , et par cela même il est bon. Venez , reprenons le sac du voyageur et le bâton du pèlerin. Vous savez que je vous aime et que je suis prêt à vous suivre.
M. de Kermadec fut touché ; il embrassa Déglin. L'idée de quitter Rome ne lui déplaisait pas.
— Oui, partons, s'écria-t-il ; mais pourquoi irionsnous à Naples ? N'avez-vous rien qui vous attire sur les rives deParthénope?
— Rien, je vous jure, répliqua Déglin. Préférez-vous Venise ? aimez-vous mieux Gênes? choisissez-vous Milan ? Parlez, je vous suivrai partout.
— Si nous allions à Florence? dit Raoul; ce nom seul me charme et m'attire : Firenze, la ville des fleurs !
— Va pour Florence! s'écria Déglin. Songez toutefois que l'hiver y est froid, et que toutes les cheminées y fument.
— Si vous le voulez bien , dit Raoul , nous irons à Florence.
— Partons pour Florence ! s'écria Déglin.
Et voilà nos deux amis faisant leur sac et s'assurant que rien ne manquait à leur équipage. La signora Calosi fondait en larmes de les voir partir aussitôt. Des Français si aimables ! des jeunes gens si braves ! la joie, l'orgueil et l'ornement de la casa Calosi ! La jpadrona jurait par le corps de Bacchus qu'elle mourrait le huitième jour après leur départ. Pour l'engager à vivre, Jacques et Raoul lui promirent de revenir à l'époque de la semaine sainte.
— Bravissima gente, Francesi ! s'écriait la sensible hôtesse en comptant son argent ; ce qui voulait dire, à la louange de notre nation , que les écus français sont les meilleurs écus du monde.
L'heure du départ approchait. Les passeports étaient en règle. Nos deux compagnons avaient revêtu la blouse de toile grise et passé les guêtres de cuir à leurs jambes. Bien que la saison fût fort avancée , les journées étant encore brûlantes, ils avaient décidé qu'ils ne partiraient que le soir et qu'ils iraient coucher à Baccano pour leur première étape. Ils se faisaient une fête de passer la nuit dans cette méchante auberge où ils avaient échangé leurs premières confidences.
Tandis que Déglin achevait de bourrer son sac, M. de Kermadec s'était jeté sur son lit : triste, accablé , mais, à son insu, Florence lui souriait de ce divin sourire qui avait deux fois illuminé la nuit de son cœur. La fenêtre de sa chambre était ouverte , le jour commençait à
baisser. 11 pensait, il rêvait a son passé si doulou* reux ; en même temps un secret espoir glissait sur son âme , comme une brise caressante , et Raoul voyait reluire à l'horizon la petite étoile mystérieuse qu'il avait crue voilée pour jamais.
Tout d'un coup il se dressa sur sa couche, éperdu. Dans le silence du soir , il venait d'entendre une voix qui chantait :
Son* rimasta vedovetla Su la beW flore d'eW anni miei.
Comme il se précipitait sur la terrasse, Jacques Déglin entra dans sa chambre, sac sur le dos, bâton en main.
— En route ! s'écria - 1 - il gaîment ; la vie est un voyage.
M. de Kermadec se tenait devant lui, confus , immobile, les yeux baissés, sans voix.
— Allons ! ajouta Jacques parodiant ce vers d'André Chénier :
Partons, mon sac €St prêt et Florence m'appelle.
Raoul se tenait toujours à la même place ; on l'eût dit frappé de la foudre.
— Mais, mon cher, qu'avez-vous ? s'écria Déglin ; on vous prendrait pour le dieu Terme.
— Est-ce que nous partons? dit Raoul.
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— Comment, si nous partons, mille diables !... Comme il disait, Déglin aperçut , sur la terrasse aux
lauriers-roses , une tête qu'il reconnut aussitôt : c'était celle qu'il avait, une fois, entrevue à l'angle du mur de la villa Naldi.
11 s'interrompit brusquement et rentra dans sa chambre, comme pour réparer quelque oubli.
Raoul se tenait, depuis quelques instants, dans une muette contemplation, devant la charmante fille qui le regardait, de son côté, avec cet air calme et serein qui sied à la beauté romaine. Raoul avait tout oublié, Rome, Florence et Paris même , lorsqu'il entendit soudain des cris perçants qui partaient de la chambre de Jacques Déglin. Dix chats écorchés vifs n'auraient pas fait un vacarme pareil.
M. de Kermadec, alarmé, courut à la chambre de son ami ; il le trouva qui se tordait sur son lit, en poussant des hurlements de bête fauve.
— Pour Dieu ! qu'y a - 1 - il ? s'écria Raoul épouvanté.
— Je suis perdu, je suis mort! sono precipitatol disait l'infortuné Déglin avec des contorsions horribles.
— Mais encore? s'écria Raoul, qui cherchait du sang et n'en voyait pas.
— Je vous dis que je suis mort ! s'écria Déglin ; que voulez - vous de mieux ? Vous êtes bien exi-
geant !
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— Mais, au nom du ciel, qu'avez- vous? s'écriait Raoul aux abois.
— Une entorse, mon cher ami, une abominable entorse que je viens d'attraper au pied gauche ! Au moment de partir, vit-on jamais fatalité pareille! Ah! cara, carissima Calosi ! s'écria-t-il en apercevant la padrona qui accourait aux cris de son malheureux locataire, un médecin ! le plus grand, le plus habile, le plus illustre médecin de Rome !
La bonne hôtesse , toute joyeuse d'un accident qui retiendrait nécessairement ses deux hôtes quelques jours de plus au logis, alla chercher elle-même le célèbre docteur Paoli, qui demeurait dans le quartier. Comme sa clientèle était très-nombreuse et qu'il était fort occupé, en ce moment surtout , à cause de la saison d'automne où la malaria décime le pays , le grand Paoli accourut sur-le-champ. Après l'avoir mis à nu, non sans arracher des cris aigus au patient, il examina le pied gauche de Jacques Déglin ; il vous le tourna , il vous le retourna, il vous le palpa en tous sens.
— C'est très-grave ! dit-il enfin ; c'est une des entorses les plus terribles que j'aie observées jusqu'à ce jour. 11 vaudrait mieux pour monsieur qu'il se fût cassé la jambe. Je reviendrai demain; en attendant, monsieur boira de la limonade très-légère et tiendra, durant deux heures, son pied gauche dans un bain d'eau tiède.
— Dunquè, dit Déglin d'une voix éteinte, vous ne
pensez pas, dottùsimo dottore, que je puisse partir ce soir, à pied, pour Florence?
— Je ne pense pas, monsieur, répondit le grand Paoli en se retirant, que vous puissiez marcher avant six mois.
— Povero ! poverino ! s'écria la signora Calosi en joignant les mains.
— Vous le voyez, mon pauvre ami, dit Jacques en tendant la main à Raoul, je ne saurais vous accompagner. Mon rétablissement sera long; il serait cruel à moi de vous retenir à mon chevet. Partez et donnezmoi de vos nouvelles.
— Rien au monde, s'écria M. de Kermadec avec chaleur, — et il était de bonne foi, — ne pourrait me décider à vous abandonner dans l'état où vous êtes. Ami, je reste auprès de vous.
— C'est bien, Raoul, dit Jacques Déglin qui avait senti que ces paroles sortaient du cœur et que Mita n'y était pour rien.
Les deux jeunes gens s'embrassèrent avec effusion.
— Bravissima, bravissima g ente ! disait la padrona en essuyant ses yeux humides.
— Et maintenant, s'écria Déglin en sautant gaîment à bas de son lit et en gambadant dans la chambre, vivent les nouvelles amours! Raoul, je vous ai épargné un aveu pénible et difficile. Vous vouliez rester, nous restons. Quant k vous, signora Calosi, si vous êtes ja-
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mais malade, rappelez - vous que voire Paoli n'est qu'un sot.
— Questi Francesi sono tutti pazzi, murmurait la padrona en s'éloignant.
Vivent donc les nouvelles amours ! ainsi que l'avait
dit Déglin. Il faudrait bien pourtant ne point calomnier
le cœur de notre héros ; il est trop aisé d'en médire.
Vis-à-vis de Déglin, vis-à-vis de lui-même, M. de Ker-
madec fut retenu longtemps par ce sentiment de pudeur
que les esprits les moins déliés et les âmes les moins
délicates n'auront pas de peine à comprendre. Il jura
ses grands dieux que Jacques Déglin se trompait. 11 avait
subi, sans songer à s'en rendre compte, le charme d'un
regard et l'attrait d'un sourire ; mais qu'était-ce après
tout? moins que rien. S'il devait suffire de si peu pour
sécher ses pleurs et fermer ses blessures, ce n'était pas
la peine d'aller chercher à Rome des remèdes, qui Dieu
merci ! ne manquaient point en France. Ainsi parlait
Raoul, et s'il n'était de bonne foi, c'est qu'à coup sûr il
s'abusait lui-même, il insista sérieusement pour quitter
Rome. Déglin, qui demandait avant toutes choses la
guérison de son jeune ami, et qui trouvai! dans Mila
une distraction toute prête, s'épuisait en prétextes ingénieux pour retarder le jour du départ ; mais M. de Kermadec, honteux de s'être laissé surprendre dans ses faiblesses, avait pris le parti de ne plus paraître sur la terrasse. Il boudait le bon Déglin et parlait à toute heure de partir seul, puisque Jacques s'obstinait à ne vouloir pas raccompagner. Celui-ci en perdait la tête et ne savait qu'imaginer pour mener à bien cette affaire.
— Pourquoi partir ? lui disait-il; pourquoi vous défendre du charme qui vous enchaîne ? Jetez donc aux orties, pour ne plus le reprendre, ce froc de l'amour malheureux qui n'est point fait pour la jeunesse. Ne méconnaissez pas le privilège de votre âge ; n'imitez pas ces grands pleurards, comme les appelait de son temps Rabelais de joyeuse mémoire, qui suivent eux-mêmes leur convoi et se roulent dans leurs propres cendres. Aimez, puisque tout vous y porte, votre cœur que vous croyez mort et qui n'est éclos que d'hier, les deux beaux yeux qui vous regardent, et jusqu'à l'air que vous respirez. N'intervertissez plus l'ordre naturel en plaçant les regrets dans la saison des espérances. Laissez courir en liberté et chanter gaîment vos vingt ans. D'ailleurs, si vous voulez que je vous le dise, l'objet de vos regrets n'a rien en soi de bien regrettable. Ne vous déplaise, votre héroïne m'agrée peu. Qu'elle ait cessé de vous aimer, je le conçois et le pardonne ; cela serait venu de vous, sinon d'elle. Elle vous a devancé, voilà tout; c'est d'un esprit prévoyant, rien de mieux. Toujours
est-il qu'elle ne m'agrée pas. Peut-être sied-il mieux aux grâces de la femme de subir l'abandon que de l'infliger; je ne sais. Bien développé, ce texte suffirait, au besoin, à justifier l'antipathie que celle-ci m'inspire. En outre, il me semble qu'elle s'et montrée, visà-vis de vous, impitoyable sans mesure et cruelle sans nécessité. Pensez tout ce qu'il vous plaira pour l'absoudre; moi, je l'accuse et la condamne. Dans tout ce que vous m'avez conté, je ne vois rien qui décèle en elle une âme bonne, aimable et. tendre. N'en parlons plus, et vengez-vous en l'oubliant. La signorina est jeune et belle ; sauriez-vous rien de plus charmant qu'un amour frais et poétique au milieu de toutes ces ruines ? Vous me montriez l'autre jour un pan de vieux mur enseveli tout entier sous le lierre et la mousse : qu'il en soit ainsi de votre amour brisé ; couvrez-le si bien de fleurs et de verdure que vous ne puissiez plus désormais en retrouver vous-même ni traces ni vestiges.
A tous ces discours, M. de Kermadec répondait toujours avec humeur, parfois avec colère , et Déglin en était pour ses frais de poésie , de vieux murs et de mousse, de verdure et de fleurs.
— Puisqu'il en est ainsi, s'écria-t-il découragé, que trouviez-vous donc de si beau le long du mur de la villa Naldi?
Jacques était dans le secret des préoccupations de Raoul plus avant que Kauul lui-même. II le sentait tout près d'aimer et seulement empêché par l'orgueil ;
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aussi s'en voulait-il d'avoir effarouché cet amour naissant, en laissant trop tôt voir qu'il l'avait deviné. Il convenait modestement que la scène de l'entorse lui faisait plus d'honneur qu'au docteur Paoli ; mais il ne pouvait s'empêcher de reconnaître qu'il était loin d'en avoir tiré tout le parti possible. Qu'on se garde bien, d'ailleurs, d'imaginer que Déglin donnât beaucoup d'importance à cet amour dont il avait surpris le secret ; il n'y voyait que le germe d'une innocente fantaisie, propre à distraire les chagrins de Raoul et à détourner le cours de ses pensées. Mais un proverbe dit qu'il ne faut badiner ni avec le feu ni avec l'amour.
Les choses en étaient là depuis quelques jours, et M. de Kermadec s'obstinait à bouder contre son cœur, lorsqu'un soir, en rentrant à son hôtel, il trouva sur sa table une lettre qu'on avait apportée durant son absence. Il examina la suscription; récriture lui en était complètement inconnue. Il rompit le cachet , et qu'on juge de l'étonnement de Raoul, c'était une lettre confite en politesse, par laquelle il signor Naldi suppliait humblement il ornatissimo signor dï Kermadec de vouloir bien dîner le lendemain à la casa Naldi.
Après avoir lu deux fois ce billet , Raoul le tendit à Déglin.
— Pourriez-vous, lui dit-il, me donner le mot de celle énigme ?
— Le mot de cette énigme? répliqua Déglin; rien n'est plus simple : c'est un dîner. J'ai reçu de mon côté
une lettre pareille, et j'ai répondu pour vous et pour moi par le même courrier.
— J'espère que votre intention n'est pas de vous rendre à cette étrange invitation ? demanda Raoul avec quelque anxiété.
— J'ai répondu, ajouta paisiblement Déglin, que nous acceptions, vous et moi, avec toute sorte de reconnaissance.
— Vous êtes fou ! s'écria M. de Kermadec ; à coup sûr, vous irez seul.
— Comme il vous plaira, dit Déglin. Laissez-moi seulement vous faire observer que le procédé du seigneur Naldi n'a rien qui doive vous surprendre ; c'est tout-à-fait dans les mœurs italiennes. Le seigneur Naldi possède une magnifique galerie de tableaux; il aura entendu parler de notre amour pour les arts et quelque peu de nos mérites ; il désire nous connaître et nous faire admirer son musée ; à ces fins , il nous invite à dîner. A tout cela , mon gentilhomme, que trouvez-vous d'étrange et de surnaturel? Qu'il se rencontre un homme de goût qui veuille avoir à sa table un Déglin et un Kermadec , je le crois pardieu bien, et n'en a pas qui veut.
— Vous êtes fou, répéta Raoul qui ne put s'empêcher de sourire. 11 faut nécessairement que ce bonhomme soit dupe de quelque mystification que j'ignore.
— Je vous répète que c'est dans les mœurs , s'écria Jacques.
— Et moi , je vous répète , ajouta Raoul , qu'il n'est pas dans les miennes d'accepter à dîner chez les gens que je ne connais pas.
— Eh ! mon Dieu , qui vous presse ? dit Déglin ; n'êtes-vous pas bien libre, et craignez-vous que le seigneur Naldi vous envoie appréhender au corps par douze carabiniers du pape? Vous dînerez chez Lepri; je me charge de vos excuses.
— Vous plaisantez, Déglin, dit Raoul ; vous n'irez pas dîner à la casa Naldi.
— J'irai, aussi sûr que voici la signorina Naldi en personne, s'écria Jacques entraînant Raoul sur la terrasse et lui montrant Mila qui arrosait ses fleurs. Vous savez, ajouta-t-il, à quel point je suis amoureux des belles peintures; or, on assure que le seigneur iYaZdi possède une collection de toiles que lui envient le Vatican et le Palais Pitti de Florence. On parle entre autres d'un Corrége et d'un Paul Véronèze qui empêchent le grand-duc de Toscane de dormir. Et puis, moi, voyezvous, Raoul, je suis un voyageur consciencieux ; je veux tout voir et tout connaître. Comment connaître Fitalie, si l'on ne pénètre pas dans les familles italiennes ? C'est là seulement qu'on peut étudier les habitudes et les usages du pays. Je suis las de vivre avec les pierres et curieux de comparer les Romains d'aujourd'hui aux Romains d'autrefois.
— Peut-être avez-vous raison, dit M. de Kermadec que regardait Mila à la dérobée. Et l'on assure , ajouta-
t-il d'un air distrait , que ce brave homme possède un Corrége et un Paul Véronèze qui troublent le sommeil du grand-duc de Toscane?
— Pour vous qui portez dans le cœur une image devant laquelle toutes les autres pâlissent et s'effacent, je comprends, répondit Déglin, que ce soit d'un médiocre intérêt.
— Vous vous trompez, dit Raoul, j'adore le Corrége et je raffole de Paul Véronèze.
— Eh bien! répliqua Jacques, je vous en parlerai. Le lendemain , dans l'après-midi , Jacques Déglin se
mit silencieusement à sa toilette et se para de ses plus beaux atours, car, ainsi que Raoul, il avait toujours au fond de son sac un costume en réserve pour les grandes cérémonies. M. de Kermadec rôdait autour de lui; mais l'impitoyable Déglin ne soufflait mot et n'avait pas même l'air de l'apercevoir.
— Un Corrége! un Paul Véronèze! dit enfin M. de Kermadec; je n'en ai pas dormi de la nuit.
Le cruel Déglin ne répondit pas et se prit à siffler en nouant sa cravate.
— Est-ce que vous pensez, ajouta Raoul, que ce vieil Harpagon ait des tableaux aussi précieux qu'on le prétend et qu'on l'assure?
— Mon petit ami , répondit Jacques en passant son habit , je vous dirai cela ce soir, si vous n'êtes pas endormi.
Après quelques instants de silence :
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— Il est certain, dit M. de Kermadec, que, pour connaître les mœurs de l'Italie, il faut pénétrer dans les familles italiennes; ce doit être, eu effet, une curieuse étude que de comparer la Rome moderne à la Rome antique.
Et comme Déglin ne répondait pas :
— Mon père, qui aimait la peinture, reprit Raoul, disait souvent qu'il eût fait volontiers cinquante milles à pied pour admirer un beau Corrége.
Jacques mettait ses gants avec une impassible gravité.
— Les Corrége sont assez rares, poursuivit M. de Kermadec, on en voit à peine quelques-uns à Florence. On dit que les plus beaux se trouvent au musée de Parme.
Déglin était prêt à partir.
— Allons ! mon cher, à ce soir, dit-il en tendant la main à Raoul ; à mon retour je vous donnerai des documents précis sur la cuisine et sur la galerie des Naldi.
M. de Kermadec hésita un instant.
— Décidément, s'écria-t-il enfin, je ne quitterai pas Rome sans avoir vu un Véronèze et un Corrége qui empêchent de dormir le grand-duc de Toscane.
— Peut-être n'est-ce pas beau du tout , répondit négligemment Déglin.
— J'en veux juger par moi-même , s'écria gaîment Raoul. En même temps, je veux étudier les mœurs italiennes, comparer le présent au passé et savoir en quoi