DE BON MATIN, A RUNNYMEDE
Bien qu’il n’y eût aucun bruit brutal pour me réveiller, je ne pus rester au lit le lendemain matin, alors que le monde semblait si bien éveillé et, malgré le vieux grognon, si heureux; je me levai donc et vis que déjà, de si bonne heure, quelqu’un s’était dérangé, car tout était propret et à sa place dans le petit salon, et la table mise pour le repas du matin. Personne, pourtant, n’était sur pied dans la maison; aussi je sortis, et après avoir fait une ou deux fois le tour du jardin débordant, j’errai à travers la prairie jusqu’au bord du fleuve, où notre bateau m’avait un air familier et amical. Je. marchai un peu en remontant le courant et observai le léger brouillard qui ondoyait audessus de la rivière, jusqu’au moment où le soleil fut assez fort pour le chasser tout à fait; je vis l’ablette tacheter l’eau sous les buissons de saule, d’où les petites mouches dont elle se nourrit tombaient par myriades; j’entendis le grand chabot sauter en éclaboussant l’eau vers quelque phalène attardée, ét me sentis presque revenir à mon enfance. Puis je revins vers le bateau, flânai là une minute ou deux; puis, lentement, je remontai la prairie pour gagner la
petite maison. Je remarquai alors qn’il y avait quatre autres maisons à peu près aussi grandes sur le versant de la rivière. Dans la prairie où je marchais, l’herbe n’était pas haute ; mais des haies de planches couraient à ma droite et à ma gauche, montant la pente, et, dans le champ de gauche ainsi séparé, on faisait maintenant les foins activement, à la simple manière de mon enfance. Mes pas, instinctivement, se portèrent de ce côté, car je voulais voir à quoi ressemblaient les faneurs de ces temps nouveaux et meilleurs, et aussi je m’attendais à y voir Ellen. Je m’approchai des planches et regardai dans le champ; je me trouvai tout près d’une longue ligne de faneurs en train d’étendre les andains pour sécher la rosée la nuit. Le plus grand nombre étaient de jeunes femmes, habillées à peu près comme Ellen la veille, non pas en soie pour la plupart, mais en mousseline de laine aux gaies broderies; les hommes étaient tous vêtus de flanelle blanche, avec des broderies de couleurs vives, qui donnaient à la prairie l’apparence d’une gigantesque corbeille de tulipes. Toutes les mains travaillaient activement, bien et posément, bien que le caquetage joyeux fût bruyant comme un bosquet d’étourneaux en automne. Une demi-douzaine d’entre eux, hommes et femmes, vinrent à moi et me serrèrent la main, me souhaitèrent le bonjour, et me posèrent quelques questions, d’oii je venais, où j’allais, et, après m’avoir souhaité bonne chance, retournèrent à l’ouvrage. Ellen, à mon vif désappointement, n’était pas avec eux, mais
bientôt je vis une foinne légère sortir du champ en haut de la pente et se diriger vers notre maison; c’était Ellen, unpanier à la main. Avant qu’elle arrivât à la porte du jardin, Dick et Clara sortirent qui s’arrêtèrent une minute, puis descendirent vers moi, laissant Ellen dans le jardin ; nous descendîmes ensuite tous les trois vers le bateau en causant ; simple bavardage du matin. Là, nous restâmes un moment, pendant que Dick arrangeait certaines choses dans la barque, car nous n’avions emporté dans la maison que ce que la rosée aurait pu abîmer; puis nous retournâmes à là maison, et lorsque nous fûmes près du jardin, Dick nous arrêta en posant la main sur mon bras, et dit:
— Tenez, regardez.
.le regardai, et par-dessus la haie basse je vis Ellen, protégeant ses yeux contre le soleil pour regarder du côté du champ oii l’on faisait les foins; un vent léger se jouait dans ses cheveux fauves, ses yeux étaient comme de brillantes pierreries au milieu de la figure hûlée et semblaient avoir gardé la chaleur du soleil.
— Voyez, Hôte, dit Dick ; est-ce que tout cela ne ressemble pas à un de ces contes de Grimin dont nous avons parlé à Bloomsbury? Nous voici deux amoureu.x qui parcourons le monde, et nous sommes ari’ivés à un jardin enchanté, et voici la fée elle-même ; je me demande ce qu’elle va nous faire?
Rentrés à la maison les voyageurs entendent de nouvelles plaintes du vieillard auquel l’Hôte répond avec une vivacité dont il s’excuse. Mais Ellen reprend ;
tcsse ; ce qu’il a dans l’espnt devrait être dit ; et comme je sais très bien ce que c’est, je vais le dire pour lui ; comme vous savez, j’ai appris ces choses auprès de gens, qui...
— Oui, dit le vieillard, le sage de Bloomsbiiry, et d’autres.
— Oh, fit Dick, vous connaissez mon vieux
parent Hammond ? -
— Oui, dit-elle, et d’autres encore, comme le dit mon grand-père, et ils m’ont appris des choses dont voici la conclusion. Nous vivons aujourd’hui dans une petite maison, non parce que nous n’avons rien de plus grandiose à faire que de travailler dans les champs, mais parce que cela nous plaît ; car, si nous voulions, nous pourrions aller vivre dans une grande maison parmi d’agréables camarades.
Le vieillard grommela :
— C’est cela ! Comme si je voudrais vivre parmi ces gens vaniteux : ils me regarderaient tous de haut en bas !
Elle lui sourit gentiment, mais continua comme s’il n’avait pas parlé.
— Au temps passé, lorsque ces grandes maisons dont parle grand-père étaient si nombreuses, nous aurions été obligés de vivre dans une chaumière, que cela nous plût ou non; et la dite chaumière, au lieu de renfermer tout ce qu’il nous faut, aurait été nue et vide. Nous n’aurions pas eu assez à manger, nos habits auraient été laids à voir, sales et dégoûtants. Vous, grand-père, il y a des années que vous
n’avez faitaucnn gros travail, vous vous promenez et lisez des livres, et rien ne vous tracasse ; et moi je travaille dur quand cela me plaît, parce que cela me plaît, et que je crois que cela me fait du bien, cela me dérouille les muscles, me rend plus jolie à regarder, plus alerte et plus heureuse. Mais, dans ces temps passés, grandpère, il vous aurait fallu travailler dur malgré votre grand âge ; et vous auriez toujours eu à craindre d’étre enfermé dans une sorte de prison en compagnie d’autres vieillards, affamé et sans disti’action. Et moi j’ai vingt ans. Dans ce temps-là, c’aurait été le commencement de mon âge miir, en peu d’années j’aurais été exténuée, amaigrie, hagarde, assiégée de îourments et de misères, et personne n’aurait pu deviner que j’avais été une belle fdle.
Est ce là ce que vous aviez dans l’esprit. Hôte.’ dit-elle, les larmes aux yeux à la pensée des misères passées de femmes comme elle.
— Oui, dis-je, très ému, cela, etplus. Souvent, dans mon pays, j’ai vu cette lamentable trans; formation d’une belle, fraîche fille de campagne en pauvre,femme de campagne toute meurtrie.
Le vieillard se tut un moment, puis il se reprit, et se retrancha dans sa phrase habituelle ;
— Eh bien, cela vous plaît, n’est-ce pas ?
— Oui, dit Ellen, je préfère la vie à la mort.