EN REMONTANT LA TAMISE. DEL'XIÉME JOURNÉE
Les voyageurs quittent Runnymede, passent devant Eton et Windsor conservés comme bibliothèque et musée, et arrivent à la nuit à Maple-Durham où Dick désire s’arrêter chez un de ses amis, Walter Allen, qui les reçoit.
L’ami de Dick paraissait être un homme de quarante ans, grand, aux cheveux noirs, l’air hon et pensif, mais, à mon étonnement, il y avait une omhre de mélancolie sur sa figure, et il semblait un peu absorbé, et inattentif à notre babil, malgré de visibles efforts pour écouter.
Dick le regardait de temps en temps, et paraissait mal à l’aise ; il dit enfin :
— Dites donc, mon vieux, s’il y a quelque chose dont nous n’avons pas eu connaissance lorsque vous m’avez écrit, ne croyez-vous pas qu’il vaudrait mieux nous le raconter tout de suite ? Autrement nous croirons que nous sommes venus ici à un mauvais moment, où Tonne nous désirait guère.
Walter rougit, et sembla ne retenir ses larmes qu’avec peine, mais dit enfin :
— Tout le monde ici est, bien entendu, en-
chanté de vous voir, Dick, vous et vos amis ; mais il est vi’ai que tout ne va pas bien, malgré le beau temps et la magnifique fenaison.
Nous avons eu une mort ici.
— Eh bien, il faut vous faire une raison, voisin ; c’est chose inévitable.
— Oui, dit Walter, mais celle-ci -fut une mort par violence, et il est probable qu’elle en amènera au moins une autre : et cela nous donne une sorte de sentiment de gêne entre nous ; et, à vrai dire, c’est un peu pourquoi si peu d’entre nous sont là ce soir.
— Racontez nous l’histoire, Walter ; peutêtre cela vous aidera à secouer votre tristesse.
Waller dit :
— Oui, je vais le faire, et je le ferai en peu de mots, bien que, certes, on pourrait la délayer en une longue histoire, comme on faisait lorsqu’on traitait de semblables sujets, dans les anciens romans. 11 y a ici une très charmante fille, que nous aimons tous, .et que plusieurs font plus qu’aimer ; et, tout naturellement, elle aimait l’un de nous mieux que tous les autres. Et un autre d’entre nous (je ne le nommerai pas) devint bel et bien fou d’amour, et commença à se rendre aussi désagréable que possible — sans le faire exprès, bien entendu ; en sorte que la fille, qui l’aimait assez au commencement, se mit bel et bien à le détester. Naturellement, ceux qui le connaissaient le mieux, — moi entre autres — lui conseillèrent de s’en aller, car ses affaires empiraient de jour en jour.
11 ne voulut pas tenir compte de notre avis
(ce qui, je pense, allait de soi), en sorte que nous dûmes lui dire qu’il fallait qu’il s’en allât, ou que l’inévitable envoi à Coventry t s’ensuivrait ; car son tourment personnel le dominait tellement que nous sentions que nous devnûons partir, s’il ne le faisait pas.
Il accepta la chose mieux que nous ne l’espérions, lorsque je ne sais quoi, — une rencontre avec la jeune fille, je suppose, et quelques paroles vives avec l’amant heureux, survenu aussitôt après, — il perdit tout à fait son équilibre ; il saisit une hache et tomba sur son rival, alors que personne n’était là ; dans la lutte qui suivit, l’homme attaqué lui asséna un coup malheureux et le tua. Et maintenant le meurtrier à son tour est tellement bouleversé qu’il est capable de se tuer; et, s’il le fait, la jeune fille en fera autant, j’en ai peur. Et à tout cela nous ne pouvons rien, pas plus qu’au ti’emblement de terre d’il y a deux ans.
— C’est très malheureux, dit Dick; mais puisque l’homme est mort et ne peut être ramené à la vie, et que le meurtrier n’a pas agi par méchanceté, je ne peux pas comprendre pourquoi il ne s’en consolerait pas avant peu. D’ailleurs, la mort a bien choisi. Pourquoi un homme'se laisserait-il obséder par impur accident? Et la jeune fille ?
— Toute cette histoire, dit Walter, semble l’avoir remplie d’effroi plus que de douleur. Ce
1. Envoyer à Coventry, expression qui rappelle un épisode de la guerre des Parlementaires contre Charles 1, équivaut à peu près à « mettre en quarantaine ».
que vous dites pour l’homme est juste ou devrait l’être ; mais, voyez-vous, l’excitation et la jalousie qui préludèrent à cette tragédie avaient créé autour de lui une atmosphère mauvaise et fiévreuse à laquelle il ne semble pas capable d’échapper. Cependant, nous lui avons conseillé de s’en aller, de traverser la mer ; mais son état est tel que je crois qu’il ne peut pas s’en aller, à moins que c[uelqu’un \emmène^ et je crois que ce sera moi qui le ferai, ce qui n’est pas précisément une gaie perspective.
— Oh! vous y trouverez un certain genre d’intérêt. Et, naturellement, il faut qu’il considère l’histoire d’un point de vue raisonnable, tôt ou tard.
— En tout cas, dit Walter, maintenant que j’ai soulagé mon esprit en vous attristant, finissons-en avec ce sujet pour le moment. Mènerez-vous votre hôte à Oxford ?
— Oh 1 naturellement, nous devons y passer, dit Dick en souriant, puisque nous allons dans le haut fleuve; mais je ne comptais pas nous y aiTêter, sans quoi nous serions en retard pour la fenaison là-bas. En sorte qu’Oxford et ma savante conférence à son propos, que je ferais d’après mon vieux parent, devront attendre que nous redescendions le fleuve, dans une quinzaine.
Je fus très étonné en entendant cette histoire et ne pus ni^empêcher d’être surpris, d’abord, que le meurtrier n’eût pas été mis en prison jusqu’à ce qu’il fût pi’ouvé qu’il n’avait tué son rival qu’en se défendant lui-même.
Pourtant, plus j’y pensai, plus il me devint évident qu’aucune interrogation de témoins, lesquels avaient constaté uniquement l’animbsité entre les deux rivaux, n’aurait rien fait pour éclaircir l’affaire. Je ne pus m’empêcher de penser également que le remords de ce meurtrier confirmait ce que m’avait dit le vieil Hammond sur la manière dont ces gens étranges en usaient avec ce que j’avais été habitué à entendre appeler des crimes. Réellement, ce remords était exagéré; mais il était évident que le meurtrier assumait toutes les conséquences de l’acte, et n’attendait pas que la société le blanchît en le punissant. Je n’avais plus aucune crainte que « le caractère sacré de la vie humaine »
pût avoir à souffrir parmi mes amis de l’absence des travaux forcés et de la prison.
XXV. Troisième jour sur la Tamise. — Tout en causant avec Walter des moyens de guérir son ami, les voyageurs continuent leur navigation. L’Hôte remarque en passant que le vieux système d’écluse à vannes et contre-poids n'a pas été modiiié ; il s’en étonne, mais pourquoi, fait observer Dick, s’embarrasser de machines compliquées là où elles ne sont pas nécessaires.
XXVI. Les refuseurs obstinés. — De la rivière Ton aperçoit une maison en construction. Les’voyageurs vont voir les constructeurs qui refusent d’abandonner pour les foins la belle maison qu’ils ont commencée. Elle est toute de pierre ; tout autour une guirlande de fleurs et de personnages l’orne ; c’est une femme qui la sculpte, toute à la joie de ce beau travail dans un bel emplacement et par un temps délicieux.