LOUANGE DE LA MER
La mer ! je ne sais plus, enfant de l'onde amère, Si même je la vis une première fois ! Elle couvrit les cris de douleur de ma mère Quand je naquis, avec sa redoutable voix î
Et, depuis lors, pareil à la fleur de l'écume. Elle m'emporte et me balance et me retient l Que son sein sous la foudre ou le soleil s'allume Le rêve de ma vie est perdu dans le sien !
Ah ! qui dira la mer, son charme et son caprice ? Sa tragique beauté qui la célébrera ?
Et ses noms : souveraine, auguste, bienfaitrice, Ses grandeurs, ses vertus, qui les dénombrera ?
Elle est pure, elle est chaste et pareille à l'amante Qui, dans les soirs d'été, se dévoile et s'étend ! Et le songe invité par sa face calmante Près d'elle dans la nuit lano-uissamment descend !
Sa vague bleue autant que la brise m'est douce Quand elle bat mon sein à grands coups et je crois Que mon cœur bondissant l'attire et la repousse Et que du monde entier, lentement, je m'accrois I
Mais la mer est encor la sauvage déesse Qui se tord de désir sur son immense lit Et qui, vers le soleil, impudique, se dresse Robe gonflée, avec la mort à chaque pli!
De sa plainte immortelle au loin retentissante Elle appelle la foudre et la troupe des vents Et sa vague assombrie, épaisse et mugissante. Se lève et prend d'assaut les horizons mouvants !
Elle joue avec l'homme et son tremblant navire Qui vogue sous l'horreur des astres ennemis, Au choc des flots la voile cède et se déchire Et les sens et les cœurs à la peur sont soumis !
Puis, ramenant la paix sur ses ondes sacrées.
Elle frissonne à peine au jet des noirs filets
Et, poissons d'or, coraux sanglants, conques nacrées,
Elle mêle à ces fruits la mousse et les galets I
Toute la vie au fond de la mer est en germe. Là, le rocher lui-même est un être animé. Dans ses antres obscurs, énorme, elle renferme Un monde monstrueux de ténèbres formé I
Elle est la grande source et garde en sa mémoire L'aspect de l'homme issu de son propre limon Et n'a-t-elle pas vu^ rayonnante de gloire, Vénus fleurir, avec l'éclat du sel au front ?
Qu'offerte ainsi, dans l'or d'une aurore sublime, Sous le ruissellement glauque des flots amers, La nouvelle beauté resplendisse et s'anime ! — Signe de la puissance éternelle des mers !