SONGERIE
Seul, au coin de mon feu, rouge comme un soleil, L'esprit des flammes d'or me soulève avec elles. Autour de moi s'étend l'empire du sommeil Et des songes errants me frappent de leurs ailes.
Et je me dis : Sait-on quel farouche artisan A forgé les saisons, les destins et le monde ? Sous sa foudre le chêne entr'ouvert est gisant. L'homme tord ses deux mains et le fleuve son onde.
Les rochers sont des lieux de terreur et les bois
Gémissent sous le vent et les noires tempêtes,
A ses douleurs Toiseau captif prête sa voix,
Mais que taisent les yeux sans fond des autres bêtes ?
Tout souffre et le malheur partout est triomphant, Le cri du chêne encore assaille mes oreilles, J'entends l'herbe qu'on foule et la terre qu'on fend. Je vis en vous chevaux et chiens, brebis, abeilles.
Quand les fruits sont gonflés et que les blés jaunis D'une lourde moisson sont les heureux présages, Pourquoi se lèvent-ils aux lointains infinis Cette lune sinistre et ces tristes nuages ?
Et je me dis encor : Là-bas, d'où vient la nuit. Sur les rives d'un fleuve avec ses tours assise Une ville se tient, bourdonnante de bruit. Où le plaisir, dit-on, séjourne et s'éternise.
Là, le pain et le vin entrent dans les maisons Sans être corrompus par la sueur amère, A Thomme ois^fles fleurs et les fruits des saisons Font comme une couronne et la terre est sa mère !
Debout sur le seuil morne et glacé, de mes yeux J'interroge la nuit muette et des alarmes Me prennent quand le vent envahissant les cieux Sanglotte et rend pareils les astres à des larmes.
Et je crois voir au loin mes instruments quittés Se rouiller dans les champs tandis que le silence De la mort est entré sous mes toits dévastés D'où la flamme d'un feu de vagabonds s'élance I