L'HYMNE MODERNE
Ainsi, dans les festins, ô Muses glorieuses, Pour toucher l'âme antique et pour la remuer. Le poète voyait ses fables merveilleuses Devant ses yeux évoluer.
Le vin fumant au horcl des coupes rougissantes, Dès le seuil du repas coulait, libation. Qui, mêlée aux accents des cordes frémissantes, Emplissait l'habitation !
Aussitôt, délaissant les sources, les montagnes, Et rom[)ant les doux nœuds de vos chœurs balancés, Oiseaux d'or, vous voliez au-dessus des campagnes Dans la nue obscure élancés !
La salle frémissait et ses tentures closes S'écartaient quand la troupe errante y descendait, Le convive cherchait les invisibles roses Dont le parfum se répandait !
L'ardeur de poésie et son noble délire, En ces temps là, le cœur n'osait les contenir Et, portés sur le vol enflammé de la lyre, A vos pieds, ils venaient mourir !
Vous avez ébloui les plus profonds génies Du grand jour idéal de votre vision Et versé dans leurs cœurs les vertus inflnies De l'éternelle illusion !
Geint de la robe pourpre et célébrant la guerre Ou de la robe bleue et célébrant les mers, Homère, votre fils autant que votre père, Vous réjouit de ses concerts !
Vous avez soutenu l'âme du grand Pindare Quand, debout sur la rive et devant le vaisseau. Pour composer son cbant de triomphe, il s'empare Du vent, du soleil et de leau !
Et c'est vous qu'au milieu de ses éclats tragiques Eschyle invoque par la voix de ses titans. Vous que Sophocle, amant des oliviers attiques, Orne de rameaux éclatants !
Sur la pente des monts sacrés de l'Italie, Ecoutant de la mer le lointain grondement, Virgile, atteint d'amour et de mélancolie, Croit vous entendre dans le vent !
Et Ronsard, dans les bois vaporeux de la France, Où sa divine humeur l'égaré et le retient, Vous rencontre et nourrit son cœur de la ci'ovance Qu'il ressuscite au siècle ancien !
Mais, déjà, découvrant des terres inconnues, Dans les âmes un dieu nouveau porte ses feux Et, fuyant devant lui, frissonnantes et nues, 0 Muses, vous quittez les cieux !
Dante, l'œil sombre et la démarche souveraine. Nous conduit en des lieux que vous n'habitez pas, La clarté de son cœur immense nous entraîne. Jour sanglant levé sur nos pas !
Shakespeare, magicien, qui, de sa main profonde. Suscite l'ouragan et les temps qui seront. Ne vous invoque plus et vous chasse du monde Qui s'harmonise sous son front!
Notre ciel est plus grand, notre terre est nouvelle ! Si nous parlons, tout nous répond dans l'univers ! La vague insaisissable et la pierre immortelle Vivent et souffrent dans nos vers !
O Muses, c'est pourquoi, du seuil de nos mémoires. Vous ne sortirez plus formant vos doubles chœurs. Nos hymnes, nos plaisirs, nos terreurs et nos gloires : Animent maintenant nos cœurs !
Et vous avez rejoint dans les pâles empires Où le bronze et le marbre investissent leurs corps Les dieux et les héros, les palmes et les lyres, Dont les frémissements sont morts !
Votre lèvre sonore à jamais est muette Et nos nuits sans sommeil n'entendent plus l'écho De la flûte alliée à la grave trompette, Galliope, Euterpe, Glio !