‹ Nouvelles élévations poétiquesChapitre 7 sur 28 · LA RENCONTRE · texte numérisé non relu

LA RENCONTRE

La ville où je vivais, ville étroite et tranquille, Le platane l'endort sous ses rameaux épais, L'olivier l'enrichit des ondes de son huile Et, d'un feuillage bleu, l'environne de paix.

Des coteaux ombragés de pins et que parfume La fleur de la lavande, on voit au loin la mer. Parfois comme un encens une légère brume Monte vers le soleil, au salut d'un steamer.

Comme une grotte obscure où la fraîcheur ruisselle Quand les feux de l'été font les cieux palpitants, Cette ville répand une douceur mortelle Assoupie elle-même avec ses habitants.

Là, sous l'azur doré, près de l'eau des fontaines, Les hommes ont le cœur noble mais indolent. Les fureurs des saisons sont rares et lointaines Et le rythme des jours s'y déroule plus lent.

Je sortais, tout pensif, de mon adolescence, Un chemin noir s'ouvrait au-devant de mes pas, C'était une nouvelle et terrible naissance Sous un soleil voilé qu'on ne reconnaît pas.

Les longs ravissements, les espoirs et les songes Comme autant de rayons avaient fui de mon cœur Et je ne croyais plus à vous, divins mensonges. Héros, fables, ô fruits de l'esprit créateur !

L'angoisse de la vie avait mis sur ma bouche Une amertume immense et que je savourais, A peine née au jour ma jeunesse farouche Rêvait de solitude et de sombres forêts.

Jamais encor l'amour de sa parole tendre N'avait fait retentir l'air pur autour de moi. J'allais, silencieux, sans voir et sans entendre Si le printemps jetait partout son long émoi.

Or, un soir que j*avais erré sur la colline. Promenant ma tristesse et pleurant sans raisons^ Je revenais, déjà la ville était voisine Et la nuit avec moi marchait vers les maisons.

Grande et belle et portant une cruche brillante Une fille passa, sa gorge était en fleur. Et les plis de sa robe, à sa hanche vaillante, Montraient leur harmonie et toute leur ampleur.

Muet, je la suivis sur la place publique Où des dauphins de marbre emplissent un bassin. La nuit tombait^ l'instant était si magnifique Que je l'aurais pressé, frémissant, sur mon sein.

Tandis que l'eau coulait au fond du grès sonore Je lui dis, et mon cœur tremblait avec ma voix : « Es-tu fille de l'homme ou fille de l'aurore 0 toi qui m'éblouis et que pourtant je vois ? »

Elle rit et s'enfuit, rougissante et légère, En me laissant parler encore dans le soir... Et depuis lors, brûlé d'une flamme étrangère, Je connus de nouveau l'allégresse et l'espoir.

Puissance de l'amour! tes soudaines approches Mûrissent tout d'un coup les cœurs comme des fruits ! L'adolescent ami des arbres et des roches Se mêle à l'homme, heureux des rires et des bruits !

Le printemps, la Provence où la vie est si douce, La jeunesse, le sang enfin tumultueux, La gloire, tout renaît ! Une lumière pousse Devant elle l'angoisse et ses flots ténébreux !

Et, dans la ville calme, à l'ombre de ses rues, Il voit un peuple errer, peuple mystérieux. Dont les formes, selon son désir apparues. Le suivent en chantant et reflètent ses yeux !

Page 1