SAVEZ-VOUS VRAIMENT
donne en exemple, n'a, lui non plus, rien, pas une miche de pain à offrir au voyageur survenu inopinément chez lui. Cependant il ne peut se résoudre à le laisser à jeun. Ce qu^il n'oserait pas faire pour soi, il le fera donc pour son hôte. Il sera indiscret, il ira réveiller son voisin, l'importuner, le persécuter jusqu'à ce qu'il obtienne de lui ce qui lui manque à lui-même. Alors.il aura de quoi restaurer son ami.
Vous aussi, n'est-ce pas^ vous voyant entouré de ces petits affamés — vos propres enfants, — avec le sentiment que la provision de bonnes choses que vous avez à leur communiquer est singulièrement insuffisante, vous allez demander, demander jusqu'à ce que vous les obteniez, ces choses excellentes que, vous dit Jésus, le Père céleste ne vous refusera pas, et qui se résument toutes en ce bien suprême : le Saint- Esprit.
Le Don suprême.
... Combien plus le Père qui donne du ciel donnera-t-il le Saint-Esprit à ceux qui s'adressent à lui !
Luc, XI, 13.
Dans la rédaction du premier Evang-ile, la même pensée est exprimée sous cette forme :
combien plus votre Père donnera-t-il de bonnes choses Faut-il conclure de ce rapprochement qu'il n'y a point d'autres biens que l'Esprit-Saint ?
Une femme chrétienne écrivait un jour :
« Personne n'est assez riche pour me donner ce que je souhaite. Quand mon mari me demande quel cadeau je voudrais recevoir à Noël, je ne sais que lui répondre. Mon cœur désire ardemment l'entière possession du Christs » Ces
i. Mme Prentiss, auteur du beau livre : Marchant vers le ciel. — La citation est empruntée à la traduction française de sa Vie, p. 137.
LE DON SUPRÊaiE 95
mots m'ont ému, parce que j'y ai senti l'accent de la vérité. Combien ils deviendraient, au contraire, faux et cruels si l'on prétendait en tirer une règ-le générale, applicable dans tous les cas î Je vois celle qui a ainsi parlé, dans le milieu où elle vivait et où tout respirait l'aisance, la dignité, la distinction. Nulle incertitude 'pour le pain du jour ou du lendemain ; « un mari délicieux et de délicieux enfants ; » des g-oûts élevés, avec le moyen de les satisfaire. Elle n'était' pas de ces insatiables qui, ayant beaucoup, ont soif d'avoir toujours davantage; elle n'a pas laissé son âme s'engourdir dans le bienêtre ; et cela est excellent. Mais imaginez-la, avec la même noblesse native, aA^ec les mêmes aspirations spirituelles, en d'autres conditions d'existence, dans l'insécurité de la vie matérielle, privée de ces conforts élémentaires hors desquels il semble à ceux qui les possèdent qu'on ne peut pas vivre (entendez : qu'ils ne pourraient pas vivre, car ils n'ignorent pas qu'un très grand nombre d'hommes et de femmes sont bien forcés de vivre sans les posséder) ; imaginez-la dans un logis étroit, où manquent, l'eau et la place pour les ablutions larges et fréquentes ; où elle se heurterait, à chaque instant, à la malpropreté ambiante, à la vulgarité
des procédés, à la grossièreté des propos ; où le mari rentrerait harassé au bout d'une longue journée de labeur à l'atelier, et elle-même aussi peut-être, car il faut bien cela pour nourrir et vêtir à peu près décemment les petits ; où la culture intellectuelle et artistique serait impossible; vous la figurez-vous, dans cette situation qui n'a rien d'exceptionnel, déclarant qu'en dehors des besoins de l'âme, elle ne se connaît aucun désir? Hélas! l'occasion ne s'ofrirait même pas de le dire. C'est chez ceux qui ont tout en abondance que la tendresse s'ingénie à deviner quel est l'objet qui pourra faire plaisir en un jour de fête. Là où tout manque, on ne sera pas embarrassé, à la fin de décembre, de l'emploi à faire des quelques sous qui pourront se trouver, le terme payé, au fond du tiroir. Bienheureux sans doute sont ceux qui, enfermés dans l'horrible cercle de la misère, ou d'une pauvreté voisine de la misère, ont cet héroïque courage de croire et d'espérer encore, et que l'Hôte divin a visités et soutient dans leur lutte quotidienne ! Mais quelle chose abominable ce serait, quel détestable mensonge, de nous consoler des privations où d'autres que nous sont engagés, en nous disant que, après tout, ce ne sont pas les vrais biens qui leur manquent !