LE SAINT-ESPRIT ET LA VIE CHRÉTIENNE
Si Jésus restait toujours au milieu d'eux, ils lie seraient jamais que des écoliers, des apprentis à perpétuité de la vie sainte. Non pas, certes, que la personnalité de Jésus eût rien d'opprimant, de volontairement dominateur.
Au contraire, il s'abaissait pour les servir et pour les émanciper. Mais dans l'idée de ce service, de cette émancipation, entrait celle de sa disparition. Aussi long-temps qu'il était là, il n'était pas possible que ses disciples jugeassent par eux-mêmes, ainsi qu'il recommandait pourtant de le faire. Il était trop grand, trop fort spirituellement, à leurs côtés, pour qu'ils pussent devenir eux-mêmes. Parce qu'ils avaient recours à lui sans cesse, ils restaient nécessairement des mineurs; il fallait donc qu'il partît.
Qu'ils se consolent, cependant; qu'ils comprennent que cet autre qui viendra à eux, ce n'est pas en réalité un autre, c'est lui-même (comp. le V. 16 et le v. 18 de Jean xiv). Lui; non plus, il est vrai, l'individu Jésus de Nazareth, mais la vie divine qui vivait dans sa personne, le divin Esprit qui se montrait, qui parlait et qui agissait en elle; lui, non plus comme maître extérieur, leur dictant du dehors la conduite qu'ils devront éviter et celle qu'ils auront à tenir; mais lui agissant au fond de
leurs cœurs, s'unissant à leur propre esprit et les dirigeant du dedans dans la liberté.
Toutefois, pour en venir là, la période préparatoire, celle où ils étaient à l'école de Jésus visiblement présent, avait été indispensable. Dans le passag-e remarquable que nous avons déjà sig-nalé plus d'une fois (Jean xiv, 16-17), il est dit de l'Esprit, non pas que, par une disposition pénale arbitraire, le monde en sera privé, mais bien que « le monde ne peut pas le recevoir. » Pourquoi cela ? « parce qu'il ne le voit ni ne le connaît. » On ne reçoit pas le Saint-Esprit comme on « prend » un accès de fièvre. 11 faut le désirer, il faut le vouloir, et on ne le désirera ni ne le voudra si Ton ne sait rien de lui. Vous, vous le connaissez ; vous l'avez reconnu en le voyant à l'œuvre ; il demeure (au présent) à côte' de vous (en la personne de Jésus), et voilà pourquoi il sera (au futur) en vous. L'inspiration n'est pas un fait d'obscur instinct, de possession fatale; elle se réalise dans la lumière delà pensée, dans la liberté de la volonté. L'Esprit-Saint est ainsi le créateur de la vie chrétienne.
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La vie chrétienne n'est pas proprement la maîtrise de soi dans la justice, la pureté et la tempérance. Ce sont là sans doute autant de traits nécessaires d'un caractère chrétien authentique. D'autres disciplines morales ont réussi pourtant à les produire avec éclat. Le propre de la vie chrétienne est d'être tout ensemble une vie sainte jusque dans le moindre détail, et une vie largement expansive ; une vie rigoureusement obéissante et une vie parfaitement autonome, parcequ'elle a sa loi en ellemême. Elle se déploie sans entraves, et pourtant ses élans les plus spontanés ne tombent jamais sous le coup des justes interdictions ou des prescriptions nécessaires, elle n'a jamais rien à démêler avec les exigences de la règle morale (Gai. V, 23). Le problème était celui-ci : former des hommes indépendants dans l'action et dans la pensée, et en même temps des hommes que détermine toujours la soumission au vrai et au bien, non la fantaisie individuelle ou la passion égoïste. Ce problème est résolu par le Saint-Esprit. Parce qu'il est FEsprit, il conduit dans la liberté ceux au cœur desquels il réside: parcequ'il est l'Esprit-Saint il ne les mène que dans les voies de la vérité, de la justice et de l'amour. Dans la mesure où nous échappons à son
action, dans cette mesure même nous avons besoin encore d'ordres, de défenses, d'efforts laborieusement tendus vers Taccomplissement du devoir. Nous arracher à ces exigences, au gré de nos convoitises, ce n'est pas affirmer notre liberté, c'est la renier, c'est tourner le dos à la vie. Nous y plier au contraire, c'est, non point posséder dans son essence et dans sa plénitude la vie chrétienne, mais c^est nous en rapprocher, c'est nous y préparer. Seulement ne nous résignons pas à l'éternité de la préparation, à une minorité sans fin, puisque chaque année nous fêtons Pentecôte, puisqu'il y a un Saint-Esprit.
L'Église et TEnfant.
Avez- vous jamais, dans quelqu'un de nos temples, assisté et pris part à la scène que voici? On amène un enfant au baptême. A cet instant précis, le culte des grandes personnes étant achevé, tout le monde s'en va. L'officiant baptise, en un autre sens que Jean-Baptiste, dans le désert.
L'Eglise qui se fait à ces pratiques renie son nom d'Eg-lise Evang-élique. Elle retombe dans la notion cléricale de l'Eg-lise absorbée dans un homme chargé d'ag-ir en son lieu et place ; elle se désintéresse de l'enfant, et déclare que l'acte par lequel la piété des parents veut le rattacher à Dieu ne la regarde pas.
N'y eût-il dans un acte pareil qu'une fête religieuse de la famille, il conviendrait encore que l'Eglise s'y associât, car l'Eglise est une Amitié, une Fraternité où se rencontrent les familles et
non j)as seulement les individus. L'isolé, certes, n'en est pas exclu; il a au contraire sa place marquée au foyer commun, d'autant plus sûrement que l'Eglise est peut-être tout son foyer à lui. Mais c'est par la réunion de « maisons, » quel que soit le nombre de ceux qui les forment, que l'Eglise est constituée normalement. Ainsi en est-il du moins dans le Nouveau Testament, où nous vovons ces « maisons », celle de Corneille à Césarée, celle de Lydie et du geôlier à Pliilippes, celle de Stéphanas k Corinthe, mentionnées avec une insistance caractéristique. S'il en est ainsi, comment l'Eglise ne sympathiserait-elle pas avec la famille qui célèbre l'une de ses plus grandes joies, la joie d'introduire un nouveau-né, non plus seulement dans le monde des forces aveugles et fatales, tout plein de maux et de menaces, mais dans le monde de la liberté, de la miséricorde et de la justice, où est à l'œuvre une volonté de bonté sainte, d'amour rédempteur? Et c'est quand des parents viennent mettre ainsi leur précieux trésor sous la bénédiction de Dieu dans la communion des frères, c'est alors que les frères les abandonnent, à moins que quelque lien de parenté ou de particulière affection ne les retienne! Mauvais signe, à ce qu'il me semble, et sujet d'humiliation.
l'église et l'enfant 109
La température est basse dans l'Eglise quand il paraît tout naturel d'en agir ainsi. Je veux bien que ce ne soit pas nécessairement le zéro qui marquerait la fin de la vie, parce que ce serait l'arrêt de l'amour. Avouons tout de même
qu'il fait froid.
Ce n'est pas la famille seulement qui est en cause, c'est l'enfant lui-même, et pour sa valeur propre. Quoi, ce petit être inconscient! Que voulez-vous donc que cela lui fasse que je sois ou ne sois pas là?
C'est là raisonner dans l'esprit des disciples, le jour où ils empêchaient les mères d'amener à Jésus leurs enfants. Mais Jésus s'en indignait. S'il a réclamé ces petits, refuserons-nous de les accueillir avec lui ?
On observera peut-être que l'accueil fait à un enfant assez jeune pour ne pas se douter qu'il en est l'objet, n'a que la valeur d'un symbole. Je le veux bien, seulement je dirai qu'il a toute la valeur d'un symbole. La valeur d'un symbole consiste en ceci : l'on y ramasse dans un acte unique et dans un seul instant, ce qui, dans la réalité, se déroulera en une longue série d'actes successifs. Le baptême d'un petit enfant ne
symbolise pas uniquement la piété des parents qui offrent à Dieu leur enfant et appellent sur lui sa bénédiction, mais aussi la réponse de Dieu à cette offrande. L'enfant est appoTté, il est présenté ; mais il ne s'en va pas sans avoir été reçu, appelé par son nom.
Gomment s'opère cet accueil de Dieu, si ce n^est par les mains de l'assemblée des disciples ? L'Eglise, dans chacun des baptêmes qu^elle célèbre, se consacre à Dieu pour fournir à l'enfant le milieu de vie divine dans lequel il est introduit par ce baptême. L'enfant reste libre puisqu'il ne s'est pas lui-même engagé; mais l'Eglise désormais (comme de leur côté les parents) est liée; elle a accueilli l'enfant, il ne lui est plus permis de l'ignorer. Elle est devenue, pour la formation spirituelle de cette jeune vie, la collaboratrice du père et de la mère, — sa tutrice désignée s'il était religieusement abandonné. Avec quelle maternelle tendresse elle veillera sur lui, lui ouvrira ses écoles, se donnera à lui dans la personne et dans l'activité bénie de ses monitrices et de ses moniteurs, le conduira jusqu'à cette heure où en pleine conscience il devra déterminer la réponse qu'il entend faire à la grâce divine qui l'a prévenu, qui lui a été signifiée dès son entrée dans la vie!
l'église et l'enfaint 111
Pour que l'Eglise comprenne et accomplisse cette tâche sacrée entre tontes, il n'est pas superflu qu'à chaque occasion où elle s'en charge à nouveau, où elle s'engage ainsi tout à la fois envers Dieu et envers Tenfant, elle soit présente.
Accueillir l'enfant, c'est un devoir ; c'est aussi un inestimable bienfait.
Ah ! quel bonheur pour l'Eglise de n'être pas une société où il n'y aurait que des adultes, s'emprisonnant petit à petit dans des formes de vie étroites etraides, ankylosée dans une immobilité croissante, dans une solennité morose! Le flux incessant des enfants qui lui arrivent la gardera contre cet engourdissement progressif.
Quelles que soient les douleurs et les déceptions, il y aura des sourires dans l'Eglise et de la bonne grâce, et une indulgence nécessaire, et une gaieté de bon aloi, aussi longtemps qu'elle y fera aux enfants la place que Jésus lui a enjoint de leur réserver.
C'est encore un avertissement perpétuel pour une Eglise, un appel à la vigilance, à la bonté, à la sainteté, un puissant stimulant que la présence de l'enfant. « Malheur à celui qui scanda-
lise un de ces petits! » L'Eglise qui les a accueillis au nom de Jésus-Christ aura à cœur de tout faire pour que rien ne puisse les repousser, ni froideur, ni étroitesse ou intolérance de la pensée, ni formalisme, ni esprit de jugement sévissant de personne à personne ou de coterie à coterie, ni aucun manquement à la loyauté ou à la charité, s'abritant sous l'aspect du zèle ou de la dévotion. Prenons garde : l'enfant est là! Sans nous espionner, il nous surveille ; il nous juge sans le vouloir et sans s'en rendre compte; nul mieux que lui ne perce les vains prétextes, les apparences menteuses, et ne dénonce plus naïvement les inconséquences foncières. A cause de lui, il faut veiller, recourir sans cesse à la source des lumières, des forces vives; il faut s'y retremper; il faut absolument renouveler en soi une piété authentique, actuelle, puisque les gestes d'une piété disparue seraient parfaitement inutiles, pour ne pas dire certainement nuisibles. Ainsi, nous voulions faire du bien à l'enfant, et c'est lui qui nous fait du bien. Gomment en serait-il autrement? Comment accueillir Jésus, comment devenir l'hôte de Dieu lui-même, sans avoir part à la plus excellente de toutes les bénédictions ? Or, a dit Jésus : « Celui qui, en mon nom, reçoit un de ces petits, un de ces enfants,
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me reçoit, et celui qui me reçoit, ce n'est pas moi qu'il reçoit, mais Celui qui m'a envoyé. »
Béni soit l'enfant qui vient au nom du Seigneur !
Empressons-nous à l'accueillir !
Associations cultuelles.
Nos Eglises sont désormais, au reg-ard de la loi, des « Associations cultuelles. »
Aimez-vous ce mot? Pas plus que moi, sans doute. Mais ce qui importe, ce n'est pas le mot, si désagréable soit-il de le voir forcer l'entrée de la langue. Pouvons-nous l'accepter sans trahir l'Eglise, auquel il s'appliquera officiellement désormais?
Au cours des « Libres entretiens » organisés à V Union pou/' l'action morale (aujourd'hui Union pour la vérité), tandis que s'élaborait la loi sur la séparation, M. Paul Desjardins s'est étonné de voir des chrétiens, des prêtres, se résigner à admettre « comme chose qui va de soi, que l'Association religieuse a pour fin unique le culte L'Eglise est considérée exclusivement comme une ordonnatrice de cérémo-