LA CRITIQUE DE KOS PENSÉES
lui-même, sur un petit ton de fausset, aussitôt qu'on le met en branle !
Les pensées non éprouvées ont un nom connu ; ce sont des préjug-és.
On me dira peut-être que nul n'en est exempt, et moins que tout autre celui qui nourrirait l'illusion contraire. C'est là un motif pour convier chacun à lutter, de son mieux, et à lutter sans cesse, pour s'affranchir. Tous les aliments qui figurent sur nos tables n'ont point passé par le laboratoire municipal. Intellectuellement aussi nous vivons sur un fonds dont il ne nous a pas été possible d'analyser chacun des éléments. Mais au moins toutes les fois que l'un de ces éléments sera, de façon ou d'autre, sig-nalé à notre suspicion, nous voudrons voir clair à son sujet. Autre chose est un préjug-é qui s'attache, en dépit d'elle, à l'âme la plus libre, autre chose le préjugé volontaire^ obstiné, auquel on est bien décidé à ne point renoncer. C'est parce que ce préjugé existe que nous sommes obligés de distinguer, dans la sincérité, des degrés divers. Ne jetez pas trop vite à la face d'un contradicteur — ou derrière son dos
— le vilain reproche de tromperie volontaire. Il faut présumer la bonne foi. même quand cela est difficile. Il faut croire que, en dehors d'un certain nombre de fanatiques et de fripons qui mentent très évidemment et très effrontément, ceux qui affirment ce que dans le plein jour de leur conscience ils savent être faux sont rares. Mais beaucoup moins rares sont ceux qui redoutent ce (( plein jour » et qui secrètement le fuient, ceux qui repoussent, sans se l'être expressément proposé, la lumière qui ferait évanouir une idée préconçue trop chère, ceux auxquels manque en définitive le courage de la loyauté parfaite. Tous nous avons à nous mettre en g-arde contre ce péril, et c'est pour cela qu'il faut nous approprier cette prière : « Eprouvemoi, ô Dieu, et connais mes pensées! »
Je sais bien que cette enquête sur ses propres pensées, recommandée à chacun^ peut paraître elle-même grosse de dang-ers. Elle risque^ dirat-on, de désagréger ce qui peut rester de la communauté de vues, elle rendra plus irrémédiable encore la confusion dont nous souffrons.