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LA CRITIQUE DE NOS PENSÉES

elle éloignera les unes des autres les âmes des hommes, si distantes déjà.

Il me semble que c'est le contraire qui est vrai.

C'est en allant au fond de soi, non pas pour s'y chercher soi-même, non pas pour y exalter, pour y ériger en divinité infaillible et intangible ce pauvre moi si sujet à Terreur, si chancelant et si misérable, mais pour y rencontrer la vérité; c'est dans cet acte de suprême obéissance (quoi qu'il faille nous attendre à le voir dénoncé comme un acte de révolte), c'est là, et c'est là seulement que pourra se faire, sous l'action souveraine du Dieu de la conscience, l'accord des esprits. Car la cause de nos divisions est double. Si nous sommes divisés, c'est le fait, d'une part, des prétentions des autorités extérieures, multiples et par conséquent rivales en même temps que toutes hostiles aux efforts d'un individualisme généreux et bienfaisant; c'est le fait, d'autre part, de r'abandon à la fantaisie, au caprice, aux préférences arbitraires d'un individualisme mauvais et justement décrié. Rentrer en nous (là est peut-être la bonne issue pour sortir de nous) ; renoncer à transformer en un établissement stable ces logements provisoires, ces opinions et ces sentiments dont, selon le mot de Vinet, nous sommes les locataires et non

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point les propriétaires; mais aussi creuser à travers les couches superficielles d'un moi tyrannique et vain, faire silence et supplier le maître intérieur d'opérer le départ entre nos pensées, de les éprouver et de les juger ; agir ainsi, ce sera sans doute affermir et développer notre personnalité morale, mais ce sera du même coup nous rapprocher des autres hommes, nos frères, dès qu'ils voudront, eux aussi, écouter la vérité qui parle au dedans; ce sera travailler pour l'unité.

La Valeur de l'Opinion.

Le navire va sombrer. Impossible de sauver tout le monde. Qui passera d'abord ?

D'abord les femmes et les enfants : ainsi l'ont voulu les hommes. Ils l'ont voulu si bien que leur résolution leur a coûté la vie.

Eh quoi! Parmi ces quatre cent cinquante braves qui ont péri ce jour-là avec le Birkenhead, il n'y avait pas un lâche? Tous, tous sans exception, des héros?

S'il ne s'en est pas trouvé un seul que le plus impérieux des instincts, l'appétit de vivre, ait poussé à se sauver, lui, aux dépens des plus faibles, c'est, ainsi qu'on l'a bienjobservé, la force de l'opinion qui a opéré ce miracle^.

Dans la société des vaillants, les pleutres

1. Ellice Hopkins. The bJack anchor (The vi'hite cross series)i 1884.

même sont contraints de faire bonne figure. A défaut du courage, c'est la peur qui les fait généreux. Fuir, sous le regard des camarades qui meurent à leur poste, ils n'oseraient pas. L'ignominie attachée à une vie ainsi conservée serait pire que la mort. Ils feront donc leur

devoir.

Mais le devoir accompli de la sorte, est-ce encore le devoir? Obéir au bien par souci de l'opinion, c'est obéir, non au bien, mais à l'opinion. Une telle obéissance est manifestement dénuée de toute valeur morale.

Sans doute. Aussi rien n'est plus urgent que de former des caractères indépendants, des âmes libres et viriles, qui ne flottent pas, avec la masse anonyme, au gré du courant dominant à une époque quelconque.

Mais on se tromperait gravement si l'on concluait de ■ là qu'il importe peu que le vent de l'opinion souffle dans un sens ou dans un autre.

S'il est vrai qu'un acte individuel, pour être apprécié équitablement, ne doit pas être séparé du mobile qui l'a déterminé, il n'est pas vrai que la nature des actes accomplis, considérés en euxmêmes, soit indifférente. Dans toute action

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humaine il y a une force de contag-ion, ou pour le bien ou pour le mal.

Admettons que la seule lâcheté ait associé quelques-unes des victimes du naufrage du Birkenhead au dévouement chevaleresque de leurs compag-nons. Même alors, il est meilleur pour l'humanité que les rangs n'aient pas été rompus, et que pas un homme n'ait fléchi. Cette unanimité dans le sacrifice est belle ; elle console de trop fréquentes vilenies ; elle enferme un noble exemple, une sug-gestion bienfaisante.

D'ailleurs la supposition est probablement fausse. Non, ce n'est pas exclusivement par l'effet de la peur que même les timides et les égoïstes se sont montrés braves. C'est le courage des autres qui a fait le leur; ils le savent bien, et n'ont pas de quoi se vanter; mais le courage des autres est réellement devenu le leur. A la crainte de s'exposer au mépris, des sentiments plus élevés se sont mêlés. Ils ont vu, eux aussi, ce qu'il y a de grand dans l'oubli de soi, dans le don de soi. C'est à leurs propres yeux, dès lors, et non pas seulement devant des étrang-ers, qu'ils ont voulu ne point avoir à rougir. Dès lors aussi, l'opinion n'a plus été l'inspiratrice unique de leur vertu. Il est certain pourtant qu'elle en a été l'indispensable point d'appui.

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Il est donc essentiel à la cause du bien que l'opinion publique soit un secours et non l'inverse. Hélas! combien de fois, par l'inique répartition de ses indulgences et de ses rigueurs, par ses sourires de détestable complaisance, par sa résignation aux pires infamies, elle devient un réel, un formidable obstacle ! Ce n'était donc pas assez, aux heures mauvaises, d'avoir à résister aux passions basses et injustes; il nous faudra, pour en triompher, et déjà pour nous attaquer à elles, avoir à combattre d'abord ce sentiment public qui aurait dû nous aider à les vaincre et qui s'est constitué leur allié !

Honneur donc à tous ceux qui poursuivent dans notre pays une œuvre d'assainissement^.

Prenez courage, vaillants combattants.

Flétrissez sans merci les sophismes qui empoisonnent l'air que nous respirons. Nombreux sont les indécis, ceux qui attendent l'impulsion, qui seront en définitive ce que l'opinion aura fait d'eux. Créez autour d'eux une opinion qui ne

1. Qu'on nous permette de nommer ici la Lig-ue française de la Moralité publique et son organe Le Relèvement social.

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provoque pas de leur part, en les absolvant à Favance, les défaillances honteuses de la volonté, les abominables entreprises d'un égoïsme assez vil pour se satisfaire au prix du déshonneur, de la ruine et du mallieur d'autrui. Gréez une opinion qui, tout au contraire, en flagellant le vice lâche, les soutiendra dans les luttes sacrées pour le respect de la femme et de l'enfant, pour le respect de soi-même, pour le service désintéressé de la justice et de l'humanité !

La Sympathie des Justes ^

« Les justes m'entoureront — quand tu m'auras fait du bien. »

Tel est le dernier mot du Psaume cxlii. Telle est Tespérance d'un malheureux, d'un abandonné, d'un homme perdu à coup sûr^ s'il n'avait eu le courag-e de se fier, malgré tout, à son Dieu.

Il n'est pas possible que le jour de la justice ne luise pas pour lui ; Dieu soutiendra son droit et le fera paraître en pleine lumière. Dieu lui fera du bien. Alors les justes l'entoureront.

Pauvres justes !

Ils ne l'ont pas entouré quand il ne pouvait retenir sa plainte et qu'il répandait devant Dieu la détresse de son cœur (v. 2).

Ils ne l'ont pas entouré quand, sous le poids

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